‹ Garcia MorenoChapitre 144 sur 183 · TRAVAUX ET FINANCES · texte numérisé non relu

TRAVAUX ET FINANCES

C'est un axiome pour nos modernes païens que la civilisation consiste, non plus dans le perfectionnement moral et religieux d'un peuple, mais uniquement dans le progrès matériel. Étudier la matière dans ses forces intimes et ses formes extérieures, en tirer, par des arts nouveaux et une production toujours croissante, tout ce qu'elle peut fournir de bien-être à ce descendant du singe qu'on appelle l'homme, de manière qu'il soit mieux logé, mieux vêtu, mieux nourri, plus riche et plus replet que ses devanciers : voilà le progrès. Et de fait, il ne peut logiquement y en avoir d'autre pour des philosophes qui suppriment Dieu et l'àme. S'il n'y a point de Dieu, le progrès dans la religion n'est plus que le progrès dans la superstition ; si l'àme est un mythe. Tordre moral u'est plus qu'une absurdité. C'est la théorie du positivisme, nouvelle religion à l'usage des jouisseurs, malheureusement plus en vogue et mieux pratiquée que la religion de Jésus-Christ.

Autre axiome du monde moderne : le progrès matériel ne se réalise qu'à la condition d'installer dans tous les États des gouvernements matérialistes, et partant hostiles à l'Église. Trop mystique, trop adonné à la

contemplation des choses célestes, dit-on, le catholique ne saurait comprendre Timportance des problèmes économiques, ni surtout en trouver la solution. D'ailleurs, rÉvangile n'a-t-il pas béatifié la pauvreté et maudit la richesse? Donc, si vous voulez augmenter la ricjiesse et le bien-être d*une nation, développer Tagriculture et l'industrie, utiliser toutes les découvertes de l'économie sociale et politique pour arriver à la plus grande somme possible de bonheur ici-bas, mettez des matérialistes au gouvernail» Sous prétexte de sauver votre àme, les catholiques coucheront votre corps sur la paille et lui donneront à manger le pain noir d'avant 1789.

On a cent fois réfuté ces niaiseries, mais que sert de raisonner avec des sophistes, ennemis jurés de la raison? Le mieux, c'est de les écraser par un fait brutal, le plus éclatant sans contredit de l'histoire moderne.

L'Equateur avait vécu de tout temps dans la pauvreté. Çà et là on rencontrait bien quelques propriétaires de vastes et riches haciendas, mais on peut dire que la masse du peuple, et même de la bourgeoisie, végétait dans la misère. De ce mal existait certainement une cause naturelle, je veux dire l'indolence des habitants; mais il faut avouer aussi que jamais gouvernement ne se préoccupa de les stimuler au travail. Espagnols et révolutionnaires avaient rivalisé de zèle pour s'engraisser des sueurs de l'ouvrier, ce qui ne rengageait guère à faire beaucoup de besogne. Une autre raison pour laquelle l'agriculture et l'industrie, ces deux sources de richesse, ne pouvaient prospérer à l'Equateur, c'était l'absence totale des voies de communication, et par suite l'impossibilité des transports et des échanges. Si Ton se rappelle la topographie du pays, véritable labyrinthe de montagnes reliées l'une à l'autre par des contre-forts puissants, au milieu desquels se dessinent des vallées profondes, des précipices, des torrents qui

deviennent des fleuves, on comprendra facilement qu on ait reculé devant la difficulté d'établir sur ce sol tourmenté des chemins carrossables. L'Équatorien voyageait à cheval, et transportait ses marchandises à dos de mulet ou d*indien. L'ascension de Guayaquil à Quito, par des sentiers impraticables, au milieu d'affreux précipices, passait à bon droit pour une expédition dangereuse K Jamais personne, ni sous le règne desincas, ni durant les trois siècles de domination espagnole, ni depuis Tavènement des républicains au pouvoir, n'avait rêvé d'ouvrir des chemins «t de lancer un véhicule quelconque dans ces fondrières. On entendait parler de diligences, de chemins de fer, de locomotives, comme d'objets étranges que l'Equateur devait se résigner à ne posséder jamais. La simple réparation du pont de Machangara parut une œuvre si merveilleuse qu'Urbina déclara ce pont sans rival dans l'Amérique du Sud -.

Par suite de cette situation matérielle, les populations de l'intérieur, emprisonnées dans leurs districts, se trouvaient, durant la saison des pluies, littéralement séquestrées du reste du monde. On ne communiquait avec la côte que par un courrier hebdomadaire, lequel se résignait à franchir les abîmes et les torrents pour gagner Guayaquil. Il est aisé de comprendre que l'agriculture, l'industrie et le commerce sont condamnés à végéter dans une éternelle enfance là où les produits doivent se consommer sur place, faute de moyens de transports. Le commerce extérieur ne montait pas à deux millions de piastres. L'article principal d'expor-

1. Un touriste anglais, à qui i*on demandait quelle route il xviii suivie pour arriver à Quito, répondit avec autant d'esprit que de vérité : - Mais il ne s'agit pas de route dans ce pays-là, • if"" VfeiiTer dit qu'au sortir de la capitale de l'Equateur on ne voya^ plus, qu'on patauge dans un véritable marais fangeux. (Mon secmd voyage autour du monde, par M"' Ida Pfeiffer.)

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