Quidquid placuit régi, legis habet vigorem
En vrais descendants de Louis XIV, les princes espagnols adoptèrent ce5 maximes païennes. Abusant du droit de patronage, que les pontifes romains leur avaient bénévolement accordé, ils se crurent trop souvent les maîtres absolus des personnes et bénéfices ecclésiastiques. Cette tyrannie régalienne, doublée d*impiété philosophique, s'afficha d'une manière particulièrement révoltante dans la conduite du roi Charles 111 à l'égard des jésuites.
On connaît l'inique procès intenté à la compagnie de Jésus dans la seconde moitié du XVIII*^ siècle. Des parlements jansénistes osèrent condamner des constitutions approuvées par l'Église, et les courtisans de la Pompadour, incriminer la morale prétendument relâchée de saints religieux. La vérité, c'est que les jésuites, éducateurs de la jeunesse, orateurs, écrivains, missionnaires, rendaient d'immenses services à l'Église, à l'État et aux familles. On n*avait contre eux d'autre grief que leur ardente et brillante défense de la papauté durant ces derniers siècles. Protestants, jansénistes, légistes, gallicans, jurèrent donc d'exterminer ces « garder du corps » des pontifes romains, ainsi que les appelait Voltaire. Le roi de Portugal, obsédé par l'odieux marquis de Pombal, commença l'exécution aussi bien dans son royaume que dans les colonies de l'Inde, du Brésil et du Paraguay ; puis, entre deux orgies, le triste Louis XV signa l'arrêt sauvage; enfin, dans ce massacre des innocents, on vit apparaître le véritable Hérode, Sa Majesté Catholique Charles III.
La compagnie de Jésus était la gloire de l'Espagne et des colonies espagnoles. L'Amérique du Sud possédait plus de cent coHèges, dirigés par deux mille cinq cents jésuites. Dans les déserts, cinq cent mille indiens, convertis par ces admirables missionnaires, jouissaient, sous leur conduite, d'une civilisation patriarcale qui rap-
pelait les plus beaux temps de TÉglise. Or, sans aucune forme de procès, sans même consulter le souverain pontife, voici Tukase que le roi Charles III expédia, de sa propre main, à tous les gouverneurs de province tant en Espagne qu'aux colonies :
« Je vous revêts de toute mon autorité et puissance royale pour vous transporter sur-le-champ, avec mainforte, au couvent des jésuites. Vous ferez saisir tous les religieux et les ferez conduire dans les vingt-quatre heures au port les plu^ rapproché, où ils seront embarqués sur des vaisseaux à ce destinés. Au moment de Texécution, vous ferez apposer les scellés sur les archives de la maison et sur les papiers des individus, sans permettre à aucun d*eux d'emporter autre chose que ses livres de prière et le linge strictement nécessaire pour la traversée. Si, après l'embarquement, il existe un seul jésuite, même malade ou moribond, dans votre département, vous serez puni de mort. Moi, le roi d'Espagne. »
Est-ce d'un chrétien ou d'un caraïbe cfu'émane ce décret barbare? Mais que dire de son exécution? Au jour fixé, 2 avril 1757, sous le coup de minuit, les jésuites furent saisis partout, en Espagne, en Amérique, dans les lies, entassés pêle-mêle sur des vaisseaux comme des nègres destinés à l'esclavage, et bientôt jetés, morts ou vifs, dans les états du pape. Le jour même, le roi signa un édit déclarant « que les motifs de cette proscription resteraient ensevelis dans son cœur royal, » et défendit « de parler ou d'écrire pour la réprouver, sous peine d'être traité comme coupable de lèse-majesté, attendu qu'il n'appartient pas aux particuliers déjuger ou d'interpréter les volontés du souverain ». Néron n'eût pas mieux fait.
Cependant le pape, en apprenant ces crimes, écrit à Charles III : « Tu quoque fili! Ainsi le roi catholique,
toujours cher à notre cœur, emplit le calice de nos souffrances, plonge notre vieillesse danis les larmes, et nous précipite au tombeau ! » Pour toute réponse, le despote sans cœur jette six mille de ses Tictimes sur les côtes de r^ltat pontifical. Le pape Texcommunie; le roi lui pose l'alternative ou de retirer son bref ou de voir ses États envabis. « Faites, répond Tin trépide Clément XIII, traitez le pape comme le dernier des hommes : il n'a ni armes, ni canons, on peut tout lui prendre; mais il est hors du pouvoir des hommes de le faire agir contre sa conscience. » Les conjurés lui enlèvent le Comtat Venaissin. Clément XIII mort de douleur, ces misérables despotes exigent de son successeur, Clément XIV , la suppression de la compagnie de Jésus sous peine d'entraîner, comme Henri VIII, leurs sujets dans le schisme. Devant cette menace, le pape signe le bref de suppression, et meurt six mois après, criant au milieu des angoisses de l'agonie : « Ils m'ont forcé ! Cornpttlsus feci! »
Ce fut la dernière victime du despotisme régalien. M Craignez, avait dit Clément XIII à Louis XV, craignez que Jésus-Christ ne venge lui-même son Église outragée! » Le vengeur s'appellera la Révolution, et le régalisme enfantera le régicide comme une nécessité logique. La monarchie, telle que Dieu l'avait faite soumise à l'Église et contrôlée par elle, garantissait tous les droits : on obéissait facilement à un roi qui obéissait lui-même aux commandements de Dieu. Mais la monarchie sans l'Église, c'était la volonté de l'homme omnipotente et irresponsable, l'arbitraire et l'injustice divinisés, les peuples jetés sans défense entre les mains d'un Tibère et d'un Néron. Les théoriciens de la Révolution, Rousseau et consorts, ©posèrent aux droits régaliens les Droits de Vhommey et aux quatre articles de Louis XIV sur la souveraineté absolue des rois.
quatre autres articles sur la souveraineté du peuple qu'on peut résumer ainsi :
Article I. — Les rois ayant répudié la souveraineté de Dieu qui s*exerce par l'Église, il ne reste d'autre souveraineté que celle du peuple : donc toutes les monarchies sont abolies en prii^cipe. On établira partout des républiques, et, s*il faut encore tolérer des rois en certains pays, on constituera des monarchies républicaines où le roi règne et ne gouverne pas.
Art. II. — La volonté du peuple sera l'unique loi des républiques. Nous déclarons le peuple souverain absolu, par conséquent au-dessus de Dieu, de la religion, delà justice, et même de la raison. Le peuple n'a pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes.
Art. III. — La multitude ne pouvant gouverner par elle-même, le peuple se fera représenter par un certain nombre d'individus qu'il élira lui-même au suflfrage universel. Ses représentants feront les lois à la majorité des votes, et cette légalité s'imposera comme suprême justice, fût-elle contraire aux lois de Dieu, de l'Église et de la nature.
Art. IV. — Ces principes du droit nouveau, absolument destructifs du trône et de l'autel , sont confiés à la garde d'une société secrète, la Franc-Maçonnerie. Les loges les feront triompher par des clubs, des journaux, des assemblées populaires et législatives. Pour désarmer l'opposition, elle emploiera tous les moyens, y compris le poignard.
Telle fut la réponse de la Révolution aux princes insurgés contre l'Église. « La déclaration de 1682, dit un écrivain révolutionnaire , no changeait rien à la nécessité du droit de contrôle. Elle l'enlevait au pape, mais pour le transporter au parlement d'abord, puis à la multitude. La nation s'aperçut que l'indépendance des rois, c'était la servitude des peuples. Les juges de la
royauté manquant, la nation se fit juge elle-même, et l'excommunication fut remplacée par un arrêt de mort * . » En effet, Charles P, roi d'Angleterre, comparait devant un parlement, qui le juge et le fait décapiter. Le descendant de Louis XIV, le pieux Louis XVI, ne quitte la barre de la convention nationale que pour monter à l'échafaud. Son fils subit le martyre; ses frères, Texil. Les autres rois d'Europe, si fiers de leur omnipotence, sont broyés parla « Révolution achevai ». Leurs trônes volent en éclat partout où passe TEmpereur, tenant dune main le drapeau de la liberté, son épée nue de l'autre.
Le roi d'Espagne n'échappa point au châtiment. La trombe révolutionnaire passa sur ses États comme les flots d'une mer en furie, et lui enleva ses colonies américaines. C'est cette guerre de l'Indépendance et la transformation de l'Amérique royaliste en petits états républicains qu'il faut maintenant esquisser rapidement.