Louis Blanc, Histoire de dix ans
ministre de Charles III, après on voyage aux colonies, osa proposer à son maître d'aller au-devant d'inévitables revendications, et de constituer en faveur de trois Infants d'Espagne, trois royautés autonomes, avec Mexico, Bogota, et Lima pour capitales. Mais le persécuteur des jésuites ne savait pas « son métier de roi », comme le disait très bien Joseph II. Assez stupide pour aider les Américains du Nord à chasser les Anglais de leurs colonies^ il ne comprenait pas, qu'entraînés par cet exemple, les Américains du Sud organiseraient bientôt la chasse aux Espagnols.
La révolution française activa singulièrement la fermentation des esprits. En substituant la volonté d'une multitude aveugle aux lois du Christ et de son Église, la souveraineté du peuple élevait le despotisme à sa plus haute puissance ; mais on décora ce despotisme du beau nom de liberté ; on exalta les droits de Thomme et du citoyen. On déclama contre la tyrannie des Espagnols, contre le système colonial, et finalement les meneurs organisèrent des ligues de patriotes dont la mission fut de préparer le pays à une levée de boucliers. Plusieurs tentatives d'insurrection eurent lieu au commencement de ce siècle, mais sans succès. Pour triompher des armées espagnoles, il fallait un homme de la taille des Alexandre et des Napoléon : l'Amérique vit surgir tout à coup l'incomparable Bolivar.
Simon Bolivar naquit à Caracas, capitale du Venezuela, le 24 juillet 1783, d'une famille riche et chrétienne. Orphelin dès l'enfance, il tomba malheureusement entre les mains d'un précepteur révolutionnaire, fanatique admirateur de Voltaire et surtout de Rousseau. Simon Rodriguez, c'était le nom de ce patriote exalté, fit de l'enfant un type de républicain, surtout un ennemi acharné de l'Espagne. A quinze ans, Bolivar fut
envoyé à Madrid pour y terminer son éducation. Introduit à la cour par un de ses oncles, il jouait un jour au volant avec le. prince des Asturies, plus tard Ferdinand VII, lorsqu*il lui donna par mégarde un coup à la tête. « Je ne me doutais pas, disait-il plus tard, que bientôt je ferais tomber de cette tête le plus beau joyau de sa couronne. » En 1801, visitant Paris, il admira le républicain Bonaparte, « vainqueur des rois et libérateur des peuples; » mais, quelques années après, le républicain devint empereur, et Bolivar répudia son idole, dont la gloire apparut dès lors à ses yeux, « comme un éclat de Tenfer ou la flamme sinistre d'un volcan ». En 1805, de passage à Rome, électrisé par les souvenirs de l'antiquité, il jura sur le mont Aventin de délivrer sa patrie des « tyrans espagnols ». Il parcourut ensuite les États-Unis et revint à Caracas juste au moment de tirer Fépée pour accomplir son serment.
Napoléon venait de détrôner Ferdinand VII et d'installer à Madrid son frère Joseph en qualité de roi d'Espagne. Sous prétexte de soutenir contre l'usurpateur les droits du monarque déchu, les patriotes du Venezuela, de la Nouvelle-Grenade et de l'Equateur, ces trois grands districts dont se composait la vice-royauté de Santa-Fé, s'organisèrent en juntes délibératives et s'insurgèrent bientôt, au nom de Ferdinand VII, contre les autorités espagnoles. Quito donna l'exemple le 10 août 1809 ; Santa-Fé de Bogota venait de l'imiter, lorsque Bolivar entra en scène pour se placer à la tète du mouvement.
Le 19 avril 1810, ayant mis la main sur le gouverneur du Venezuela, Bolivar proclama la déchéance des autorités établies et la création d'une junte suprême, libre, et indépendante, dont l'autorité ne devait cesser qu'avec la captivité de Ferdinand VII. Cette dernière clause avait pour objet de dissimuler aux yeux du
peuple, généralement très royaliste, la portée de la Révolution : un an plus tard, le congrès mettait en délibération la question de Tindépendance absolue. Certains députés hésitaient à passer le Rubicon, quand le jeune Bolivar s'écria dans un club patriotique : « L'inaction, c'est de la trahison! Que nous importe, à nous qui voulons être libres, si TEspagne vend ses esclaves à Bonaparte ou les conserve pour elle ! Un projet de cette nature doit se mûrir dans le calme, ajoute-t-on. — Est-ce que trois cents ans d'accalmie ne vous suffisent pas? Vous faut-il trois autres siècles pour prendre une décision? Posons aujourd'hui la première pierre de l'édifice, et sachez qu'hésiter c'est périr. » Sous le feu de ces ardentes paroles, le congrès vota l'acte d'indépendance et bâcla une constiUition républicaine avec la déclaration des Droits comme préface et l'abolition de l'Inquisition en guise de post-scriptum. La nation qui plus tard devait comprendre le Venezuela, la Nouvelle-Grenade et l'Equateur, prit dès lors le nom de Colombie en l'honneur de l'immortel révélateur du nouveau monde. Dans les actes publics on data de l'ère colombienne, « l'ère à jamais glorieuse de l'indépendance ».
C'était jeter le gant à l'Espagne. A la tête des troupes royalistes, le général Monte verde, eut bientôt réoccupé les positions prises par les insurgés; il allait même attaquer Caracas, lorsque le jeudi-saint, 26 mars 1812, un tremblement de terrô ensevelit cette ville sous ses ruines. Debout sur ses décombres, au milieu d'une population afifolée de terreur, Bolivar poussa ce cri : « La nature lutte contre nous, nous lutterons contre elle et la vaincrons.» Quelques jours après, combattant aux avantpostes, il apprend que son général en chef, Miranda, après avoir livré Caracas 'à Monteverde, venait de signer une honteuse capitulation. Furieux, il court au port,
décidé à s'expatrier, quand soudain il voit arriver le malheureux Miranda qui , lui aussi , voulait passer à Tétranger. Aidé de ses amis, Bolivar le saisit et l'emprisonne jusqu'au lendemain, avec l'intention bien arrêtée de lui faire rétracter la capitulation ou de le fusiller comme traître. Monteverde les mit d'accord en tombant sur eux inopinément. Les uns furent condamnés aux galères, d'autres à l'exil ou à la mort. Miranda mourut en 1816 sur les pontons de Cadix. Quant à Bolivar, protégé par un ami de Monteverde, il obtint un passeport pour l'étranger. « Je te le donne, lui dit l'Espagnol, comme récompense du service que tu as rendu au roi en emprisonnant Miranda. — Je Tai fait, répondit fièrement l'Américain, pour châtier un traître, et non pour servir le roi. » Monteverde fronça le sourcil en voyant s'éloigner ce rebelle opiniâtre. Que de fois il dut se repentir de ne l'avoir pas fait fusiller!
Ainsi disparut, après deux ans d'une existence assez précaire, la jeune et brillante Colombie, avec son congrès, sa constitution, son armée et ses beaux rêves d'indépendance. Mais cet échec ne découragea pas son indomptable champion. Vaincu au Venezuela, il court offrir son épée à la Nouvelle-Grenade, alors en pleine insurrection contre les Espagnols. « Quel espoir nous reste-t-il? s'écria Bolivar. — La guerre, rien que la guerre ! Quel Américain digne de ce nom ne pousse un cri de mort en contemplant les innombrables victimes dont le sang a rougi les plaines du Venezuela? En avant donc, et vengeons la mort de nos frères! » A la tête de cinq cents hommes déterminés, il s'empare du fort de Ténériffe qui commande le Magdalena, balaie les rives de ce fleuve jusqu'à Ocagna, et lance sa troupe dans la montagne avec l'intention de la franchir et de traverser au pas de charge les quatre cents lieues qui le séparent de Caracas, pour en chasser Monte-
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verde. De fait, il culbute les détachemeots ennemis embusqués dans la Cordillère, et remporte une brillante victoire à Saint-Joseph de Cucuta, de l'autre côté des monts. Foulant alors le sol de la patrie, il adresse à ses soldats cette ardente proclamation : « Mes amis, le Venezuela va respirer une fois encore à l'ombre de vos drapeaux. En moins de deux mois vous avez achevé deux campagnes; la troisième se terminera dans la cité qui m'a donné le jour. Républicains fidèles, vous marcherez à la délivrance de ce berceau de Funitc colombienne, comme autrefois les croisés s'élançaient à la conquête de Jérusalem, le berceau du Christianisme. » 11 part comme la foudre, prend en courant Mérida, Truxillo, Barinas, Victoria, et marche sur Caracas après avoir battu tous les généraux de Monteverde. Incapable de défendre sa capitale, ce dernier demande une capitulation honorable. « Les Américains victorieux, répond Bolivar, useront de modération même envers des ennemis assez perfides pour violer le droit des gens et les traités les plus solennels. La capitulation, religieusement observée, couvrira de gloire le nom américain et de honte le nom de Monteverde. » Monteverde ne l'attendit pas. Il s'embaçqua avec six mille hommes et se jeta dans Porto-Caballo, son dernier refuge. Bolivar lit son entrée à Caracas le 6 août 1813. Trente mille hommes l'accueillirent en criant : « Vive le Liber tador! » Par acclamation la municipalité lui décerna le beau nom de Libérateur , sous lequel il est connu dans l'histoire.
Mais, pourconserver sa conquête, BoKvar devait lutter contre l'armée espagnole, contre le peuple resté fidèle à la monarchie, et surtout contre ses généraux, jaloux de sa gloire. Sous l'influence de ces différentes causes, il perdit en 18H tout ce qu'il avait gagné en 1813. Par leur entêtement à suivre leurs idées personnelles, ses généraux
se firent battre sur toute la ligne. En vain multiplia-t-il les prodiges de valeur au combat de Carabobo où, avec cinq mille hommes, il écrasa littéralement les bataillons ennemis ; débordé de tous côtés par les Espagnols, trahi par les siens, une seconde fois il dut quitter sa chère patrie. Sur le pont du navire qui l'emportait à Carthagène, il dit à ses compagnons : « Il n'y a pas de triomphe durable contre la liberté. Les fiers dominateurs qui nous chassent aujourd'hui de la Colombie en seront chassés demain, et la patrie, je vous le jure, deviendra . Ubre et indépendante. »> En attendant, un coup plus sensible encore allait lui être porté à la Nouvelle- Grenade. Au récit de ses victoires et de ses défaites, le congrès le félicita chaudement : « Général, lui dit le président, votre patrie ne mourra pas : il lui reste votre épée. La fortune a trahi Bolivar, mais Bolivar est un grand homme. » On lui confia la glorieuse mission de reprendre là ville de Santamarta, Tunique place qu'occupaient encore les Espagnols sur le littoral; mais le gouverneur de Carthagène, jaloux de cet étranger dont le nom éclipsait déjà tous les noms, lui refusa opiniâtrement les forces dont il avait besoin. Ne voulant pas être un brandon de discorde pour cette jeune république, le seul espoir de l'avenir, Bolivar prit le généreux parti de se retirer à la Jamaïque, en attendant de meilleurs jours: « Soldats, dit-il à ses compagnons d'armes, je m'exile volontairement pour ne pas vous mettre en guerre avec vos compatriotes. Je sacrifie ma fortune et ma gloire; mais votre salut est à ce prix : je n'bésite pas. » Le 19 mai 1815, il quittait le port de Carthagène, suivi de quelques officiers fidèles. Les Espagnols battirent des mains, croyant le lion mort : ils assisteront bientôt, épouvantés, à son terrible réveil.
Comme son héros, la Colombie s'éclipsa durant les
années 1815 et 1816. La chute de Napoléon ramena Ferdinand VII sur le trône de ses pères. Celui-ci envoya son maréchal de camp, Morillo, avec dix mille hommes de bonnes troupes pour pacifier TAmérique. Morillo pacifia, comme la mort, écrasant sur son passage Venezuela et Nouvelle-Grenade. Carthagène résista quatre mois, puis le fer et le feu détruisirent ce que les horreurs du siège avaient épargné. Bogota se rendit à son tour ; six cents Américains payèrent de leur tète la bienvenue du pacificateur. La Colombie succombait dans le sang et les ruines, lorsque tout à coup on apprit que Bolivar, avec quelques officiers et une poignée de braves, avait quitté son lie et envahi de nouveau le Venezuela, bien décidé cett« fois à vaincre ou à mourir.
En effet, le l""" janvier 1817, il entrait à Barcelone à la tète de sa petite troupe. « Quand nous aurons des armes, dit-il alors, nous mettrons dix mille hommes en ligne, nous marcherons sur la Nouvelle-Grenade et le Pérou, nous délivrerons l'Amérique entière du joug des tyrans. » La prophétie s'accomplit à la lettre.
Pour se créer une base d'opérations, il traverse avec quelques centaines d'hommes dîimmenses forêts, passe rOrénoque, et s'établit à Angostura, chef-lieu de la Guyane, au fond du Venezuela, où il établit un conseil d'État pour préluder aux institutions républicaines, son rêve et sa chimère. Au commencement de 1818, il fait trois cents lieues de gauche à droite, et tombe à l'improviste sur Morillo. Obligé de traverser une rivière assez large, il dit à son guide, le chef Paëz, la terreur de la plaine : « Où sont doi\c vos canots? — Les voilà ! » dit Paëz, en montrant k l'autre bord ceux de l'ennemi. Et se jetant à Teau avec ses guerriers, l'héroïque Paëz sabre les gardes espagnoles, et revient avec les canots. Bolivar passe le fleuve, fond sur Morillo, et remporte la fameuse victoire de Calabozo. Le pacifi-
cateur, poursuivi Tépée dans les reios, ne dut son salut qa'à la vitesse de son cheval.
Le 1" janvier 1819, de retour à Angostura, Bolivar préside le congrès chargé par lui d'organiser TÉtat. Il expose ses idées sur le gouvernement de la future Colombie : république centrale et non fédérative, chambre élue, sénat héréditaire, président à vie. A ces condilions, selon lui, la République pourrait se mouvoir dans Tordre et la liberté. Mais il avait trop exalté les droits de l'homme et du citoyen pour ramener le congrès à ses idées conservatrices. A ces républicains affamés de places, il fallait des changements à vue, des élections continuelles, une constitution comme celle des États- Unis. Bolivar s'inclina devant le peuple souverain, et, le laissant organiser à sa fantaisie la machine gouvernementale, il refit de nouveau trois cents lieues pour combattre Morillo qui venait de passer l'Apure avec sixmille hommes.
Ici commence une odyssée qui dépasse de beaucoup rimagination des romanciers les plus inventifs. Bolivar se tint d'abord sur la défensive, amusant son adversaire jusqu'à la saison des pluies, pendant laquelle les opérations militaires sont regardées comme impossibles. Au moment où aurait dû se terminer cette campagne de 1819, il abandonne au chef Paëz le soin de surveiller Morillo, qui déjà prenait ses quartiers d'hiver, et propose à ses troupes d'envahir la Nouvelle-Grenade, de reconquérir Bogota, et d'arborer à nouveau les couleurs de rindépendance dans cette capitale de la Colombie. Après une course de trois cents lieues sous les feux d'un soleil brûlant, il s'agissait pour ces braves d'en faire trois cents autres en plein cœur de l'hiver, au milieu des pluies, à travers les fleuves débordés, pour escalader ensuite les pics neigeux de la Cordillère; mais Bolivar parle avec tant d'enthousiasme, que déjà tous
ces guerriers, enflammés d'ardeur, se croient à Bogota. « En avant! s'écrie Tun d'eux, nous vous suivrons jusqu'au cap Hornl »
Le 25 mai, commence le mouvement des troupes; le 10 juin, après avoir traversé FArauca, on arrive au pied de la montagne. Sur ces monts géants, il fallut traîner les bagages, les canons, les munitions, à travers les bois, dans des défilés impraticables, au milieu des précipices et des pluies glaciales. Le passage des Alpes par Annibal était égalé. Le 5 juillet, Bolivar apprend que le général Barreiro arrive à sa rencontre avec cinq mille hommes de troupes fraîches et aguerries. Il le bat à Guaruaza le 15, l'écrase à Vargasle 25, et le rejette sur la capitale. Le 10 août, il remporte l'immortelle victoire de Boyaca, enferme dans un cercle de feu les troupes réunies de Barreiro et du vice-roi, et les force à se rendre avec armes et bagages. Le jour même, il entrait à Bogota, au milieu d'un peuple ivre de joie, aux acclamations mille fois répétées de : « Vive Bolivar, le libérateur de la Colombie, lé père de la patrie ! » Cette campagne du « délire militaire », ainsi que la qualifia très justement le congrès d'Angostura, n'avait duré que soixante quinze jours. Mieux que le capitaine romain, Bolivar pouvait dire : Veni^ vidi, vieil
Les années 1820 et 1821 furent consacrées à consolider la conquête par la fondation de l'Union colombienne. Le congrès d'Angostura décréta que le Venezuela et la Nouvelle-Grenade formeraient une seule nation. En conséquence, Bolivar convoqua un nouveau congrès pour élaborer la constitution de la Colombie. Nommé président de la République, il abandonna le pouvoir au vice-président Santander pour reprendre aussitôt l'œuvre d'affranchissement. Tournant les yeux vers le sud, où se trouvaient encore vingt mille Espagnols, il brandit son épée, et dit à ses soldats : « En avant !
portons le drapeau de riiidépendance à l'Equateur, au Pérou, et jusqu'au sommet du Potosi! » Il se mit en marche au mois de janvier 1822.
Pour arriver à TÉquateur en longeant le plateau des Andes, il fallait traverser la province de Pasto, qui passait à bon droit pour une espèce de Vendée. Ces braves montagnards, hommes, femmes et enfants, peuple et clergé, embusqués derrière les rochers, protégés par les torrents, les fleuves, les fondrières, avaient pris la résolution de vaincre les révolutionnaires ou de mourir pour leur roi et pour leur Dieu. Le général Garcia, commandant de la province, avait même juré au gouverneur de Quito qu'il lui amènerait enchaîné le trallre Bolivar.
Après avoir franchi des obstacles insurmontables pour tout autre que pour lui, le Libertador arrive avec sa troupe pnès du volcan de Pasto, au lieu appelé Bombona. « La position de l'ennemi est formidable, dit-il à ses soldats, mais nous ne pouvons ni rester ici ni reculer : il faut avancer ou mourir ! » Or, pour avancer, il fallait déloger des troupes échelonnées sur une hauteur voisine. « Général Torrès, s'écrie-t-il, emparez-vous de cette colline. » N'ayant pas saisi Tordre au milieu du bruit, Torrès fait un faux mouvement : « Passez le commandement au colonel Baréta, reprend Bolivar furieux ; il s'en acquittera mieux que vous. » Torrès descend de cheval, saisit un fusil : « Libertador, dit-il, si je ne suis pas digne de commander comme général, je servirai du moins comme grenadier. « Bolivar l'embrasse, et lui rend son commandement. Torrès s'élance comme un tigre blessé à l'assaut delà colline. Il tombe, dix autres après lui sont cloués sur place. Viva Colombia! crient les assaillants en courant, comme des démons, au milieu des balles et de la mitraille. La position enlevée, Bolivar entre triomphant à Pasto. L'évêque, royaliste
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fidèle, lui demande un sauf-conduit pour retourner en Espagne. « Jamais! lui répond Bolivar; Théroïsme de Caton ne doit pas servir de modèle aux pasteurs de notre sainte religion. Au lieu d'accomplir un devoir, vous vous rendriez coupable en abandonnant le poste que rÉglise vous a confié. » L'évêque resta fidèle à son troupeau.
Bolivar apprit bientôt une nouvelle qui le combla de joie. Le général Soucre*, quil avait lancé dans FÉquateur pour lui préparer les voies, venait de remporter une éclatante victoire sur le général Aimerich, gouverneur de Quito. La bataille livrée sur le mont Kchincha, qui domine Quito, terminait la campagne. < La Colombie est libre ! » s'écria Bolivar. C'était son dessein, comme nous l'avons vu, d'annexer les provinces de l'Equateur à la grande république colombienne. Il se rendit donc à Quito, où il fut reçu en triomphateur. Pour perpétuer le souvenir du 24- mai, date de la victoire du Pichincha, la municipalité décida l'érection d'une pyramide sur laquelle serait gravée cette inscription : A Simon Bolivar, fange de la paix et de la liberté! Guayaquil paraissait fortement tentée de s'incorporer au Pérou, mais Bolivar ne voulut point lâcher ce joyau du Pacifique. Après une proclamation solennelle aux délégués de la province, l'annexion à la Colombie fut votée aux cris mille fois répétés de : « Vive Bolivar! Vive le Libertador !
La Colombie affranchie, restait encore aux Espagnols le beau royaume du Pérou, révolutionné depuis plusieurs années, mais dont les patriotes, par suite d'interminables discordes, n'avaient pu achever la conquête. Bolivar leur olfrit son concours, qu'ils acceptèrent en hésitant, car la gloire du grand général offusquait déjà
1 En espagnol Sucre.
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les démagogues de Lima comme ceux de Bogota. 11 passa Taunée 1823 y année de véritable agonie, à préparer la campagne. Environné de traîtres, de troupes prêtes à se mutiner ou à déserter, malade d'épuisement et de fatigue, Bolivar travailla jour et nuit à créer une armée capable de battre les vingt mille Espagpuols campés au Pérou. Argent, chevaux, munitions, provisions, jusqu'aux détails les plus minimes, rien ne lui échappa. « Il faut absolument vaincre, disait-il, car cette fois il s'agit de la ruine du Pérou, de la Colombie et de ma gloire. » Les préparatifs terminés, il écrivit, le 15 avril au général Soucre, qui explorait le pays : (( En mai nous marchons à Tennemi, en juin nous combattons. Nous aurons devant nous huit mille Espagnols, nos forces seront presque égales : la victoire est certaine. »
Ces prévisions se idéalisèrent de point en jpoint. Bolivar traversa la Cordillère à la tète de ses troupes et rejoignit, après trois cents lieues de marche, le général Soucre dans les plaines du Sacramento : « Soldats, dit- il aux vieux Colombiens qui formaient le noyau de son armée, vous allez compléter Foeuvre la plus grande que le ciel puisse confier à des hommes : délivrer un monde ! L'Amérique vous regarde avec amour, elle attend de vous paix et liberté. Que dis-je? l'Europe entière vous contemple , car l'indépendance du nouveau monde fera tressaillir l'ancien. » L'action s'engagea dans les plaines de Junin. Les deux cavaleries se précipitèrent l'une sur l'autre : on lutta pendant une heure corps à corps, poitrine contre poitrine, à l'arme blanche, sans échanger un coup de fusil. Enfin les Espagnols prirent la fuite, laissant derrière eux deux mille cadavres et un immense butin. Les troupes républicaines acclamèrent le grand Bolivar. Dans son -enthousiasme, le général Soucre s'écria : « Sous la conduite du Libertador, on est sûr de vaincre. — Oui, répliqua Bo-
livar, avec des soldats comme ceux qui m'entourent. » Quelque temps après, le vice-roi Laserna tenta une revanche dans les champs d'Ayacucho. Avec dix mille hommes et onze pièces d*artillerie, il vint attaquer Soucre pendant une absence de Bolivar. Soucre le cerna si bien qu'il n'eut d'autre alternative que de se rendre ou d'êlre haché sur place. Vice-roi, officiers et soldats tombèrent entre les mains du vainqueur. Soucre fit hommage de sa victoire au Libertador, qui lui répondit en le nommant grand maréchal d'Ayacucho.
Cependant le général Olaneta occupait encore le Haut- Pérou avec huit mille Espagnols. Bolivar envoya Soucre conquérir ce lointain pays, pendant que lui-même organisait les provinces péruviennes. Après une marche de trois cent cinquante lieues, l'armée républicaine arriva au pied du Potosi, et, le 1"' avril 1825, écrasa les royalistes dans un combat qui fut le dernier.
Bolivar visita les grandes villes du Pérou, Aréquipa,. Cuzco, Pazco, et descendit enfin à La Paz, capitale du Haut-Pérou, où il rejoignit son armée triomphante. Là il reçut les députés qui, pour immortaliser le nom de leur libérateur, avaient appelé leur république « Bolivia ». Us le prièrent de donner au pays qu'il avait sauvé du despotisme un gouvernement tout à la lois libéral et conservateur. ÉdiGé sur les défauts de la constitution colombienne, qui déjà tendait à l'anarchie, Bolivar établit un pouvoir solide et durable. La présidence à vie,, en décourageant les ambitieux, devait assurer la stabilité des institutions. Alors, au comble de ses vœux, il ne put s'empêcher d'exprimer à ses officiers les sentiments qui débordaient de son cœur. Un jour, des sommets du Potosi, promenant avec eux son regard sur cette chaîne de montagnes tant de fois franchie durant ces quinze années de combats, sur la Bolivie, le Pérou , l'Equateur, la Nouvelle-Grenade, le Venezuela, délivrés
par ses armes, il prit en main Tétendard de la Colombie, rappela aux grenadiers qui Tentouraient les journées mémorables de San-Felice, de Boyaca, de Garabobo, du Pichincha, de Junin, d'Ayacucho : « Des côtes de TAtlantique, s'écria- t-il, nous sommes venus jusqu'ici sur les ailes de la victoire. En quinze années d'une lutte de géants, nous avons jeté par terre Tédifice de la tyrannie qu'avaient élevé pierre par pierre trois siècles d'usurpations et de violences. Quelle joie de voir affranchis par votre invincible constance des millions et des millions de nos frères réduits à Tesclavage le plus dégradant! Pour moi, les pieds sur cette montagne d'argent, dont les veines inépuisables ont rempli durant trois siècles le trésor espagnol, je déclare qu'à mes yeux tous ces biens sont un pur néant si je les compare à Thonneur d'avoir arboré l'étendard de la liberté des plages brûlantes de rOrénoque au sommet du Potosi, la merveille de Funîvers! »
Pauvre Bolivar! à peine descendu de la montagne, tu vas apprendre à tes dépens que Tétendard de la liberté n'est déjà plus, dans les mains de la Révolution, que le sombre drapeau d'un despotisme bien plus lourd que celui des rois. La Colombie va périr, parce que tu as oublié d'y planter l'étendard de Colomb, la sainte croix !