‹ Garcia MorenoChapitre 18 sur 183 · LA TYRANNIE REVOLUTIONNAIRE · texte numérisé non relu

LA TYRANNIE REVOLUTIONNAIRE

Bolivar avait affranchi l'Amérique de l'Espagne, mais l'avait-il affranchie de la tyrannie, ainsi qu'il l'affirme dans toutes ses proclamations? Non. Du joug régaliste il l'a fait passer sous le joug plus écrasant des révolu-

tionnaires. Rien de plus vrai que ce dicton trouvé en 1822 sur les murs de Quito :

Despotisme hier, despotisme aujourd'hui : Autre est son nom, mais c'est bien toujours lui*.

Le Libertador et sa chère Colombie vont l'apprendre à leurs dépens.

Grand guerrier et grand orateur, mais politique à courte vue, Bolivar, comme tous les hommes issus de 1789, identifiait dans sa pensée la monarchie avec le despotisme et la république avec la liberté, confondant ainsi la forme avec le fond. Sa philosophie, c'est le Contrat social; son évangile, la Déclaration des droits de rhomme ; son principe de gouvernement, la souveraineté du peuple, thème invariable de ses discours, proclamations ou messages : w L'autorité du peuple, disait-il aux guerriers d'Ayacucho, voilà le seul pouvoir qui existe sur cette terre. » Devant le Parlement, c'està-dire devant la majorité qui représente le peuple, tout doit plier; sous la légalité imposée par elle, tout doit s'incliner. On reconnaît la théorie libérale et parlementaire, véritable résurrection, sous une autre forme, du despotisme régalien. « La loi du monarque, disent les révolutionnaires, a pour principe la volonté de l'homme. » — Un parlement n'est-il donc pas composé d'hommes? « Un roi pourra renouveler les crimes de Néron ou les folies de Caligula. » — Est-ce qu'une majorité devient infaillible ou impeccable? Est-ce qu'un parti, parce qu'il arrive au pouvoir, se dépouille de ces passions tyranniques qu'on appelle Tambition, la cupidité, la vengeance, l'impiété? Le parlement souverain, c'est le despotisme du nombre substitué au despotisme d'un seul, avec cette aggravation qu'un tyran couronné

' UUimo (lia del despolismo

y el primera de lo mismo.

peut toujours craindre le poignard ou Tinsurrection, tandis que les tyranneaux sans couronne 'de nos assemblées, rouages impersonnels de la machine législative, sont absolument irresponsables. Comment Bolivar pouvait-il ignorer cette vérité, lui qui imprimait ce sanglant stigmate sur le front de la république française : « Le gouvernement républicain de France a creusé sous lui un abîme d'exécration. Les monstres qui dirigeaient ce pays étaient aussi cruels qu'ineptes. » — Très bien! mais alors ne faites pas de la république le synonyme de la liberté. Vaut-il mieux avoir affaire à la convention de 1793 qu'à Dioclétien ou à Nénon? Il est permis d'en douter.

Pour fonder un gouvernement libre, il faut trouver un frein moral qui bride la volonté humaine, impériale, royale ou parlementaire, lorsque cette volonté emportée parles passions, devient tyrannique. Ce frein de justice n'est autre que la loi de Dieu, interprétée " par l'Église, son organe officiel. Seul, Dieu ne peut commander en despote parce qu'il est la vérité souveraine et la souveraine justice. On peut discuter sur le mérite respectif des formes gouvernementales, sur leur convenance relative à tel état particulier; mais au fond le pouvoir, individu ou assemblée, dégénérera toujours en tyrannie si, l'affranchissant des lois divines, vous proclamez sa souveraineté absolue. Cet axiome politique, les libéraux de la naissante Colombie se chargèrent de l'enseigner à Bolivar.

Pendant qu'il combattait pour l'indépendance, un homme qui lui devait ses titres militaires et civils, administrait la Colombie en qualité de vice-président de la république. Le général Santander, démocrate comme Bolivar, entendait autrement que lui 1^ souveraineté du peuple. Bolivar eût volontiers laissé l'Église vivre librement dans 'l'État libre; niais son lieutenant, en vrai

sectaire, pensait que, si TÉtat est souverain, il doit dominer TÉglise et même la briser, pour peu qu'elle résiste aux ukases des majorités parlementaires. Ainsi du reste le veut la logique : la Révolution, basée sur le satanique principe de la souveraineté absolue de l'homme, doit fatalement persécuter l'Église, laquelle n abdiquera jamais la souveraineté qu'elle tient de Dieu.

Mais, au sein des populations essentiellement catholiques, comment créer dans les chambres une majorité hostile à l'Église? Santander n'ignorait sous ce rapport aucune des manœuvres européennes. D'abord, il établit à Bogota une loge de francs-maçons, qu'on décora, pour ne pas effaroucher le peuple, du beau nom de « Société des lumières ». On y donnait aux naïfs des leçons d'anglais et de français, puis on les enrégimentait dans la secte, qui bientôt fut très en vogue. A côté de Santander déclaré Vénérable, et des ministres, grands ^ dignitaires de la loge, figuraient des généraux, des commerçants, des avocats, des prêtres, et même des religieux plus ou moins libéralisants. On y banquetait, on invectivait contre l'Espagne, l'Inquisition, l'intolérance des papes, la domination du clergé. « La religion ferait de grands progrès, disait-on à ces apprentis, si le clergé se désintéressait de la politique. » Pour répandre dans le peuple le poison élaboré dans les loges, les journaux de la secte se mirent à saper tous les principes sociaux, à dénaturer l'histoire et à vilipender chaque jour les gens de bien et les membres du clergé. Ces disciples de Voltaire avaient appris de leur maître qu'à force de mentir on finit par infiltrer le mensonge dans les esprits. Se croyant alors en mesure de dresser contre l'Église le formidable engin de la souveraineté du peuple, Santander insinua que pour donner à la Colombie un code vraiment libéral qui l'émancipât à jamais de sa trop longue serxdtude, les électeurs devaient écarter

du congrès les réactionnaires, les fanatiques, les partisans occultes du gouvernement déchu. Appuyées de savantes nianœuvres électorales, ces perfides déclamations produisirent un tel eSet que ce peuple catholique députa, pour lui fabriquer sa constitution, une imposante majorité de francs-maçons.

Cétait en 1821, alors que Bolivar, plus préoccupé de battre les Espagnols que de légiférer, entreprenait sa grande expédition de TÉquateur et du Pérou. Les constituants se réunirent à Gucuta sous la direction de Santander. Toujours dans les actes législatifs précédents, figurait un article déclarant la religion catholique religion de TÉtat à Texclusion de toute autre. Le congrès biffa cet article squs Thypocrite prétexte qu'une pareille mention n*a point de raison d'être dans un pays catholique. En vain la minorité démasquait-elle un sophisme qui voilait mal les desseins des francs-maçons : ceux-ci votèrent la suppression et expulsèrent mê;ne du congrès le docteur Banos qui refusa d'apposer sa signature au bas d'une constitution « entachée d'un vice capital ».

On n'avait plus à se gêner avec une religion dont les droits étaient exclus, de l'acte constitutionnel. Le congrès vota l'abolition de l'Inquisition et de Yindex ecclésiastique, et attribua au gouvernement la censure des livres et des journaux. En preuve de son respect pour l'Église, Santander autorisa immédiatement la publication des œuvres de Voltaire, Rousseau, Diderot, Bentham, sans compter bon nombre de pamphlets immoraux et impies. Il ne recula pas môme devant l'organisation d'un schisme. Pour des raisons graves, le Saint-Siège avait accordé aux monarques espagnols des privilèges très étendus relativement à la nomination des dignitaires ecclésiastiques, ainsi qu'à l'administration de leurs biens et revenus, privilèges connus sous le nom

de patronat royal. Évidemment, ces concessions gracieuses, octroyées aux rois catholiques, disparaissaient avec la royauté, et TAmérique républicaine retombait dans le droit commun. Le congrès prétendit, contre toute justice, hériter des rois d'Espagne ces droits et privilèges. On eut beau s'élever contre celte prétention schismatique : la majorité franc-maçonne ne s'en déclara pas moins investie du droit de patronat. Elle compléta l'œuvre de destruction en substituant dans les écoles un enseignement impie à renseignement traditionnel. Sous prétexte de faire oublier les erreurs apprises durant les siècles de servitude, le congrès imposa aux facultés universitaires et même aux séminaires un nouveau plan d'études. On introduisit dans tous les cours des auteurs dangereux, quelques-uns ouvertement impies, comme par exemple Bentham, le professeur d'athéisme et de matérialisme. Malheur à qui osait critiquer ce favori de Santander! Le docteur Margailo fut jeté en prison pour avoir flétri du haut de la chaire cet enseignement impie, devenu officiel et obligatoire.

Quatre ou cinq ans de ce régime mille fois plus tyrannique que l'absolutisme royal suffirent pour exaspérer les populations. Les plus acharnés défenseurs de la Révolution, comme Restrepo, Thistoriographe de la Colombie, sont obligés d'en convenir. « La législation imposée par le congrès, dit cet ami <Je Santander, dérogeait à des habitudes séculaires, faisait table rase des us et coutumes, ainsi que des préoccupations religieuses de la nation, en un mot constituait une anomalie complète avec les mœurs du pays. Aussi la simple annonce d'une nouvelle session parlementaire jetait-elle l'effroi dans le peuple, comme si on lui eût prédit un ouragan ou un tremblement de terre. De fait, ces congrès, presque exclusivement composés

d avocats et de jouvenceaux farcis des théories françaises, ne se préocupèrent que d'acclimater en Colombie les doctrines de Voltaire et de Rousseau ^ »

Si encore, en échange de leurs blasphèmes et de leurs impiétés, les persécuteurs de l'Église avaient travaillé à la prospérité matérielle du pays ! Mais, depuis quinze ans, ils avaient accumulé plus de ruines que l'Espagne en trois siècles. La Colombie devenait un enfer d'où Tordre était banni. Plus de lois protectrices du foyer, des personnes, des propriétés; le brigandage militaire sous toutes ses formes; les maisons pillées, les couvents transformés en casernes, les églises profanées; des razzias déjeunes gens opérées à main armée sur les places publiques; des provinces entières, comme celle de Pasto, livrées à Textermination pour cause de royalisme : des exécutions de huit cents, de mille prisonniers ; sur toutes les routes, comme daAS les villes et les villages, des bandes de soldats en guenilles, perdus de vices, vivant de rapines, excitant le mépris et le dégoût par l'excès de leur immoralité et de leur impiété : voilà le spectacle déshonorant qu'offrait ce malheureux pays. La guerre, la guerre toujours, et par suite plus d'agriculture, plus de commerce, plus de travail, mais des corvées écrasantes, des contributions forcées, la misère partout, la banqueroute en perspective, la ruine infaillible.

Rongé, corps et àme, par cette bande de vautours, le peuple souverain se mit à pousser des cris qui retentirent jusqu'à l'oreille de Bolivar, aii moment où il descendait de son trépied du Potosi, encore tout enivré de sa victoire sur les tyrans et tout fier du cadeau qu'il avait fait à l'Amérique, en la dotant du système parlementaire. Agriculteurs, commerçants, prêtres, magis-

* Restrcpo, Hisloria de la Colombia.

trats, maudissaient le nouveau régime et demandaient un sauveur. Arrivé à Lima, les doléances de son peuple 'lui parvinrent plus nombreuses et plus \ives. Après avoir chassé les Espagnols, il lui restait, disait-on, à débarrasser le pays des tyrans libéraux et de leur exécrable constitution. Les uns lui conseillaient de restaurer la royauté; les autres, de ceindre lui-même la couronne sous le nom d'empereur des Andes. Son brave Paez, qu'il avait nommé gouverneur du Venezuela, ennemi personnel de Santander, le sommait d'imiter Bonaparte au retour d'Egypte et de jeter à la porte tous les idéologues du congrès. C'était Tagonie. Sous Tempire du mécontentement général les éléments divers dont se composait la Colombie se désagrégeaient : Pa^z travaillait à séparer le Venezuela de l'Union, d'autres ambitieux agitaient les provinces de l'Equateur; la dislocation et la mort s'annonçaient à bref délai. Malgré sa haine pour Bolivar, haine dont il avait donné bien des preuves, Santander se vit obligé de faire appel comme les autres à la puissante intervention du Libertador : « Venez, lui écrivait-il, venez vite, président de la république, libérateur du pays, père de la patrie! Premier soldat de la liberté, premier sujet de la constitution, vous prendrez le parti qui vous paraîtra le plus apte à sauver l'Amérique. La Colombie vous doit sa naissance et son éducation : à vous de la fortifier sous les suaves influences de la constitution. Menacé de mort à son berceau, l'enfant n'a que vous pour le sauver. »

Hélas ! nous allons voir le vainqueur de la nature et de l'Espagne, vaincu lui-même par le faux principe dont il s'est fait l'esclave, se débattre en vain contre la tyrannie révolutionnaire. Au nom du peuple souverain, les Santandéristes vont coucher dans le même sépulcre Bolivar et la Colombie.

Bolivar connaissait à fond le mal dont souffrait son

pays. A la constitution anarchiste, antisociale et antireligieuse de Cucuta il eût voulu substituer le système' bolivien : un président à vie investi de pouvoirs étendus, un sénat inamovible, une chambre élective, en un mot une sorte de royauté constitutionnelle, moins l'hérédité dans le chef de TÉtat. Ce moyen terme entre la vraie république et la vraie monarchie lui paraissait répondre aux exigences du tempérament américain, aux souvenirs du passé comme aux aspirations du présent. Le 25 mai 1826, il le déclarait nettement au général Paêz, qui voulait faire de lui un Napoléon : « La Colombie n'est pas la France, lui disait-il, et je n'ai ni la taille ni l'ambition de Napoléon. Je crois qu'au temps marqué pour la réforme des lois constitutionnelles, il faudra les améliorer notablement dans le sens du principe conservateur, mais sans sortir du système républicain. Je vous enverrai un projet de gouvernement élaboré pour la Bolivie, lequel réunit toutes les garanties de stabilité, d'ordre et de vraie liberté. Si vous l'approuvez, tâchez de former l'opinion dans ce sens : c'est le plus grand i^ervice que nous puissions rendre k la patrie. »

Pour opérer cette évolution, il comptait sur son influence, sur la sagesse d'un futur congrès, peut-être aussi sur un reste de dévouement patriotique de la part des Santandérisles; mais il prétendait ne pas sorlir de la légalité pour imposer ses vues. Au mois de septembre 1826, il arrivait à Guayaquil, en marche sur Bogota. Les autorités des trois départements de l'Equateur le supplièrent de prendre en main le pouvoir dictatorial, nécessaire, à leur avis, pour combattre avec succès les anarchistes delà Colombie elles révoltés du Venezuela. Enchaîné par son principe de la souveraineté des majorités, Bolivar répondit « que la légalité suffisait pour sauver le pays et qu'il ne voulait pas entendre

parler de dictature w. Puis, dans une proclamation aux Colombiens , il poussait ce cri plutôt d'un père que d'un maître : « Le bruit de vos discordes est arrivé jusqu'à moi. Je viens à vous, avec une branche d'olivier à la main. Cessez vos funestes dissensions, ou bientôt la mort, succédant à l'anarchie, planera sur des déserts et des ruines. »

Les libéraux de Bogota, Santander en tête, se moquaient bien de sa branche d'olivier. Afin de paralyser d'avance les efforts du réformateur, ils invectivèrent dans leurs journaux contre le despote « qui brûlait de ceindre la couronne et d'imposer au peuple la charte d'esclavage dont il avait doté la Bolivie ». Santander échauffa si bien ses avocats, ses étudiants, sa populace, que Bolivar, après cinq ans de triomphe et d'ovations à travers l'Amérique, fut reçu comme un ennemi dans son propre pays. Aux portes de la capitale, l'intendant du département, entouré de la municipalité, crut devoir le haranguer sur le respect dû à la constitution et sur le devoir qui s'imposait à tous de garder les serments prêtés. Indigné d'une telle audace, Bolivar répondit « qu'en arrivant en Colombie à la tête d'une armée couverte de lauriers, il avait droit de s'attendre à des félicitations et non à d'intempestives rodomontades sur la constitution et les lois ». Un peu plus loin, il lut sur un écriteau gigantesque ces mots significatifs : « Vive la constitution pour dix ans! » Au palais, le vice-président Santander le complimenta sur ses triomphes militaires, déclarant « que lui, Santander, avait mis sa gloire, pendant ces cinq années, à gouverner selon la loi. Du reste il serait toujours l'esclave de la constitution et grand admirateur de Bolivar ».

A ces démonstrations, le Libertador comprit la nécessité de tenir dans l'ombre, au moins nour le moment,

son plan de réforme. Il parla d'indépendance, de Tarmée, de l'union, de la volonté nationale « souveraine et infaillible, » et enfin de la constitution, « le livre sacré, Févangiledu peuple colombien ». — « On m'accuse d'aspirer au trône, ajouta-t-il : on devrait savoir que le nom de Libertador me suffit, et que je n'aspire pas à descendre. » Là-dessus, il reprit sa glorieuse épée, et partit au Venezuela pour ramener de gré ou de force les séparatistes à l'union.

En applaudissant aux déclarations libérales de Bolivar, les Santandéristes n'ignoraient pas sa pensée intime sur leurs lois exécrables, ni son grand désir d'une revision. Us l'avaient appelé pour mettre Paëz à la raison, mais avec la volonté bien arrêtée de renverser leur sauveur quand ils n'auraient plus besoin de son appui. Â peine eut-il quitté Bogota que les journaux recommencèrent à hurler contre le tyran et à cribler de leurs sarcasmes la constitution de Bolivie. Pour monter les têtes, Santander publia une adresse au président, signée par un grand nombre d'habitants et de fonctionnaires de Bogota, dans laquelle, au milieu des louanges plus ou moins venimeuses, on le suppliait de ne pas changer le système de gouvernement. A force d'intrigues, il parvint même à soulever contre Bolivar la division colombienne qui l'avait suivi au Pérou. Le colonel Bustamante et soixante-dix officiers, ses complices, emprisonnèrent leurs chefs, sous prétexte que }a République était en danger, à Lima aussi bien qu'à Bogota. <( Leurs chefs, disaient-ils, traîtres à la patrie, se faisaient les auxiliaires de Bolivar pour déchirer le pacte co^stitutionnel. » Au lieu de destituer l'auteur de cet indigne pronunciamento, Santander lui envoya ses félicitations, le remerciant du bon exemple qu'il avait donné. De pareilles manœuvres exaspérèrent tellement Bolivar qu'il résigna immédiatement ses pouvoirs. « On

parle d'usurpation tyranniqiie, écrivit-il au congrès en signifiant sa démission, on dit que tous mes pareils sont ambitieux : Texemple de Washington aurait dû me protéger contre cette imputation. Je suis décidé à quitter le pouvoir, et je vous avertis que ma décision est irrévocable. »

Le congrès n'en examina pas moins la question de savoir s'il convenait, oui ou non, d'accepter la démission du président. Les Bolivaristes, ou partisans de la re vision, opinèrent pour la négative, alléguant la nécessité d'un bras puissant et fort dans les circonstances difficiles où se trouvait la Colombie. Les Santandéristes, furieuXy se prononcèrent pour l'acceptation : « Les Colombiens, disaient-ils, répugnent à l'esclavage; il n'y a pas d'homme nécessaire; et d'ailleurs pourquoi refuser à Bolivar un repos qu'il a si bien mérité? » Un député ajouta « qu'ayant l'honneur d'appartenir à l'espèce humaine, il voterait contre Bolivar, attendu que le code bolivien ne convenait qu'à des bêtes de somme ». Après ce coup de massue, on passa au vote, mais pourtant cinquante députés contre vingt-quatre refusèrent d'accepter la démission.

Les Santandéristes battus, Bolivar garda le pouvoir et convoqua une grande convention qui terminerait tous les différends en tranchant la question des réformes constitutionnelles. Toujours respectueux de la souveraineté nationale, il recommanda aux agents du gouvernement de proposer au choix des électeurs des hommes de probité et de patriotisme, puis de laisser à chacun sa liberté. Là-dessus, ces fonctionnaires se croisèrent les bras, pendant qu'une légion de Santandéristes déijonçaient aux villes et aux villages le tyran, Tusuppateur, l'ennemi de la patrie. Comme d'ordinaire, le peuple trompé prit parti pour les plus actifs et les plus audacieux, et députa à la convention une forte majorité

de Santandéristés. L'assemblée se réunit à Ocagna le 6 avril 1828. Toujours en campagne contre les insurgés, Bolivar adressa aux députés un message fortement motivé, sur la nécessité de fortifier le pouvoir exécutif. Apre? avoir énuméré les réformes qui lui paraissaient indispensables, il concluait en ces termes : « La patrie réclame un gouvernement juste et fort. Cinquante mille hommes morts pour sa délivrance vous demandent, du milieu des tombeaux et des ruines, que leur sang nait pas été inutilement versé ; et moi, qui ai voué un culte à ma patrie et à la liberté, je vous adjure de constituer un pouvoir capable de faire observer la loi et de rendre le peuple libre. N'oubliez pas que l'énergie de la force publique est la sauvegarde de la faiblesse individuelle, l'espérance des bons, et la terreur des méchants. »

Rassemblée écouta ce message dans un profond silence ; mais bientôt les Santandéristés vomirent un flot d'injures contre le dictateur, réclamant à grands cris sa déchéance. Santander avait du reste affirmé qu'il se ferait sujet du Grand Turc, plutôt que d'obéir à Bolivar. En présence de ce parti pris, la minorité refusa d'assister aux sessions, ce qui, faute du nombre requis pour délibérer, entraîna la dissolution de l'assemblée. Les Santandéristés eurent beau affirmer avec leur Bentham « qu'en aucun cas on ne peut résister à la majorité, même quand elle légifère contre la religion et le droit naturel, même quand elle commande aux enfants d'immoler leur père^, » on les laissa débiter leuï*s extravagances pour aviser un moyen de sauver la patrie.

I^ situation devenait très grave. Les libéraux parlaient d'exiler ou même d*étrangler Bolivar. Dans une pareille extrémité, le colonel Herran, chef du départe-

» Traité de législation^ tome I, p. 298.

. ment, convoqua une junte populaire, « à l'effet, disaitil, de sauver la République insultée par le Pérou, menacée par TEspagne, et trahie par une assemblée qui refusait au Libertador les pouvoirs nécessaires pour remplir, sa mission ». Le peuple décréta d'emblée la dissolution du congrès et la dictature temporaire du président. Aussitôt le conseil d'État, les autorités civiles et militaires se rallièrent à la junte, et Bolivar rentra dans la capitale au milieu d'un peuple en liesse. Il consentit à prendre le pouvoir jusqu'au 2 janvier 1830, date fixée pour la convocation d'un nouveau congrès.

Mais la Révolution ne désarme jamais : ceux qu'elle ne peut abattre, elle les assassine. Un mois après leur échec, le 25 septembre 1828, vers minuit, une bande d'insurgés et de soldats mutinés assaillirent le palais présidentiel en vociférant contre le tyran. Déjà ils avaient forcé la porte et se dirigeaient, le poignard à la main, vers la chambre de Bolivar, lorsque. celui-ci, réveillé par le tapage, s'enfuit par une issue secrète. Ayant ainsi manqué leur coup, les assassins furent enveloppés par la troupe et jetés en prison. On fusilla les plus coupables, et Santander lui-piême, convaincu d'avoir trempé dans l'assassinat, fut banni.

Bolivar comprit alors la tyrannie révolutionnaire et la triste situation d'un peuple livré sans défense aux ambitieux et aux scélérats qui l'exploitent. Ne consultant que la justice et l'intérêt de la patrie, il dicta ces deux décrets : « Considérant 1** que l'impunité accordée aux criminels et aux pervers amènerait à bref délai la dissolution de l'État, je prends en main l'autorité dictatoriale que le peuple m'a confiée. Considérant 2" que les sociétés secrètes ont pour but principal de préparer les révolutions politiques et que le mystère dont elles se couvrent révèle suffisamment leur caractère nuisible,

j'ordonne la dissolution de ces sociétés et la fermeture des loges. » Afin de rétablir Tunion intime entre TÉglise et rÉtat, union qu'il avait appelée jadis Tarche d'alliance, il exhorta vivement le clergé à prêcher sans cesse la morale chrétienne, la concorde et la paix. « Parce qu'on a déserté les vrais principes, disait-il, l'esprit de vertige s'est emparé du pays. Pour neutraliser les doctrines criminelles dont on a saturé le peuple, il faut que les pasteurs prêchent à tous l'obéissance et le respect. » Enfin, persuadé que renseignement universitaire empoisonnait la jeunesse, il en ordonna la réforme complète, expulsa des écoles les auteurs dangereux, et y introduisit l'étude approfondiede la religion, « afin de fournir aux jeunes gens des armes contre les attaques de l'impiété et Tentrainement de leurs propres passions ».

Bolivar avait pour lui la raison, mais non pas la logique. L'homme de 1789 avait trop caressé, trop vanté, trop divinisé la Révolution, pour qu'elle se laissât finalement museler par lui. La mégère poussait des hurlements furieux; sous ses efforts, l'édifice colombien craquait de toutes parts, le Pérou menaçait même de l'envahir. En vain Bolivar se multipliait-il pour réparer les brèches, pacifiant en personne le Cauca soulevé, triomphant du Pérou par ses généraux Soucre et Florès : la date solennelle du 2 janvier 1830 allait le remettre en présence du peuple souverain.

Durant Tannée entière, ses ennemis avaient employé les moyens les plus ignobles pour le discréditer auprès des électeurs. A force d'entendre dire que la dictature était le marche-pied du trône, le peuple s'imagina qu'en votant pour des partisans de Bolivar, il voterait le rétablissement de la royauté; et les Santandéristes triomphèrent sur toute la ligne. Outré d'une pareille ingratitude, brisé de fatigue, malade, Bolivar succomba sous

le poids du découragement et du chagrin. Ne voyant aucun moyen légal de résistance aux oppresseurs de sa patrie, il laissa dire et faire. A un ami qui lui proposait de rédiger un plan de constitution, il répondit qu'il avait déjà fabriqué trop de constitutions et qu'il abandonnait le congrès à ses inspiralions. Dans une proclamation au peuple, il annonça que chacun restait parfaitement libre d'exprimer ses idées sur la forme comme sur le personnel du futur gouvernement; pour lui, sa décision irrévocable était de rentrer dans la vie privée. Son conseil d'État, d'accord avec les diplomates étrangers, projeta un instant de lui offrir la couronne, afin d'arracher la malheureuse Colombie aux ambitieux qui brûlaient de s'en partager les lambeaux ; mais il menaça de quitter immédiatement le pouvoir si ce projet n'était point abandonné.

Le 15 janvier 1830, eut lieu l'ouverture du congrès. Aussitôt Bolivar envoya sa démission dans des termes qui ne laissaient aucun doute sur ses intentions. Après avoir déploré l'instabilité des institutions et l'anarchie qui en résultait, il déclara que ses fonctions politiques avaient cessé pour toujours. « Que mon dernier acte, ajouta-t-il, soit de recommander au congrès de protéger toujours notre sainte religion, cette source féconde des bénédictions du ciel, et de restituer à l'instruclion publique, dont on a fait le chancre de la Colombie, ses droits sacrés et imprescriptibles. » Puis, d'un mot qui résumait l'histoire des vingt dernières années, il établit ce triste mais fatal bilan de la tyrannie révolutionnaire : « Concitoyens, je le dis, le rouge au front, nous avons conquis l'indépendance, mais au prix de tous les autres biens. » Sans tenir compte des instances du congrès qui le priait de garder le pouvoir jusqu'après le vote de la constitution et l'élection des autorités nouvelles, il fit part au peuple de sa retraite définitive, (c J'ai servi

vingt ans, disait-il, en qualité de soldat et de magistrat. Durant cette longue période, nous avons reconquis la patrie, délivré trois républiques, conjuré bien des guerres civiles, et quatre fois j'ai remis au peuple, dans les congrès constituants, le pouvoir suprême qu'il m'avait confié. Aujourd'hui je crains d'êire un obstacle à votre bonheur, et je me dépouille une dernière fois de la magistrature que je tiens de votre bienveillance. J'ai vu peser sur moi les soupçons les plus indignes, et cela sans pouvoir me défendre. Des hommes qui rêvent pour eux le pouvoir suprême n'ont pas rougi de me prêter des aspirations à une couronne qu'ils m'ont offerte plus d'une fois et que j'ai toujours refusée avec l'indignation d'un vrai républicain. Jamais, je le jure, l'ambition du trône n'a souillé mon àme. Colombiens, n'écoutez pas les calomnies de mes détracteurs. Au nom de la Colombie, je vous en conjure, entendez mon dernier vœu : restez unis, et ne devenez pas les assassins de la patrie. »

Le 8 mai, Bolivar partit pour Carthagène avec le dessein de passer en Europe. Des bords de la mer où il s'était rendu pour rétablir sa santé délabrée, il vit s'écrouler l'édifice qu'il avait bâti. Le Venezuela s'organisait en république indépendante sous la présidence du général Paëz. Les trois départements de l'Equateur, Quito, Cuenca, et Guayaquil, brisant à leur tour la chaîne qui les attachait à la Colombie, se déclaraient autonomes sous les ordres du général Florès. Moins heureux qu'Alexandre, Bolivar assistait de son vivant au démembrement de sa grande république, dont ses officiers, jaloux les uns des autres^ se disputaient les débris. On lui apprit bientôt que le maréchal Soucre, le vainqueur d'Ayacucho, son meilleur ami, avait succombé dans les sombres défilés du Cauca, lâchement assassiné par des rivaux. Ému jusqu'au fond de l'âme, le Libertador

s'écria : « C'est le sang d'Abel qu'ils ont versé! » Du reste ces Gains commettaient à Bogota des infamies non moins révoltantes. Les étudiants s'amusaient à fusiller le portrait de Bolivar ; les soldats libéraux insultaient ses amis, qu'on qualifiait de serviles. Le désordre prit dételles proportions que le général Urdaneta, s'étant rendu maître de la ville par un coup de force, institua un gouvernement provisoire dont le premier acte fut d'envoyer une commission à Bolivar pour le supplier de reprendre le commandement. « Une barrière de bronze, répondit-il, me sépare du pouvoir : la légalité. Je ne puis m'arroger une autorité dont un autre est investi. » Ses amis insistaient au nom de la patrie expirante : « Il n'y a plus de salut pour la patrie, répliquat-il : c'est ma conviction et mon désespoir. Tout est perdu, et pour toujours! Que peut un homme contre un monde? Et puis, il n'y a plus de patrie pour moi : les tyrans m'en ont chassé ! »

Non seulement ils l'avaient chassé, mais ils l'avaient tué. Quelques mois de cette agonie morale suffirent pour le conduire au tombeau. Le 8 décembre, dans la ville de Santamarta, où ses amis l'avaient conduit pour réparer ses forces avant de prendre la mer, il se sentit défaillir. Averti par l'évèque que la mort approchait il reçut les derniers sacrements de la manière la plus édifiante ; puis il dicta ses derniers adieux au peuple colombien : « Vous avez été témoins de mes efforts pour implanter la liberté là où régnait autrefois la tyrannie. Je n'ai cherché ni le repos ni la fortune, et j'ai quité le pouvoir quand j'ai cru n'avoir plus votre confiance. Mes ennemis ont abusé de votre crédulité pour détruire ma réputation et attaquer mon libéralisme, deux choses qui me sont plus chères que la vie. Victime de mes persécuteurs, je leur pardonne avant de mourir.

Et maintenant au moment de quitter ce monde, je vous

adresse mes derniers vœux pour la gloire et la consolidation de notre chère Colombie. Travaillez tous, je vous en conjure, à rétablir l'union : citoyens, en obéissant au gouvernement ; ministres de Dieu, eri élevant vos prières vers le ciel ; soldats, en vous servant de votre épée pour défendre la société. Colombiens, ma dernière pensée est pour la patrie. Si ma mort peut contribuer à vous rendre plus unis, volontiers je descends au tombeau. »

Le 17 décembre 1830, il rendit le dernier soupir. Agé seulement de 47 ans, que de services Bolivar eût pu rendre à son pays sans les misérables qui empoisonnèrent sa vie et hâtèrent sa mort! Du reste, fils de la Révolution, il devait s'attendre à être dévoré par elle : n'est-ce point le sort qu'elle réserve, comme Saturne, à tous ses enfants?

Page 1