Oracion funèbre por D. Miguel Garces
applaudit à ce discours, mais ou comprend que Borrero se soit peu soucié de Tentendre.
C'eût été cependant le moment de méditer sur la sagesse politique de son prédécesseur. En donnant à son gouvernement une orientation contraire, Borrero avait découragé les conservateurs, déchaîné les révolutionnaires contre TÉtat et contre TÉglise, et reconduit rÉquateur à deux doigts de Tabime d'où Garcia Moreno Tavait tiré. Tranquilles comme des agneaux durant six ans, les radicaux après six mois de libéralisme, comptaient sur un triomphe prochain. Pour essayer leurs forces et sonder le tolérant Borrero, ils organisèrent à Guayaquil un semblant de révolution sous le couvert de gens de bas étage. La tentative avorta, comme s'y attendaient les meneurs; mais, désireux de leur complaire, le naïf Borrero fit grâce aux insurgés, ce qui les confirma dans l'idée qu'avec un personnage de cette force on pouvait tout oser.
Pour renverser Borrero, la Révolution avait besoin d'un soudard à poigne : elle jeta les yeux sur le général Vintimilla. Le président connaissait Vintimilla, car il s'est amusé plus tard à tracer de lui ce portrait peu flatteur 1 : «Ceux qui ne l'ont pas vu de près, dit-il, s'imaginent trouver en Vintimilla, comme dans toute Tespèce humaine, une âme raisonnable : ils s'aperçoivent bientôt que l'àme est remplacée chez lui par un instinct grossier, moins raffiné que celui des brutes. Nulle idée intellectuelle, morale ou religieuse, ne pénètre cette matière. Ni conservateur ni libéral, Vintimilla accepte tous les régimes qui engraissent leurs adeptes. Ignorant et stupide, ivrogne et joueur, sa science politique consiste à distinguer le rhum du cognac, à s'enivrer la nuit
1. La Revolucion del S de setiembre de 1876 j par A. Borrero, Lima, 1877.
et à dormir le jour. Aussi servit-il avec la même chaleur Roca, Urbina et Garcia Moreno : enthousiaste de ce dernier jusqu'en 1869, il trempa dans la révolution du 19 mars ourdie par son frère Vintimilla, ce qui le força de s'expatrier durant quelques années. » Or, cet Ignacio Vintimilla, que Borrero nous dépeint sous des traits si repoussants, les révolutionnaires de la Tierra caliente le réclamèrent comme commandant-général des troupes de Guayaquil. Borrero nous apprend que cette demande le stupéfia : mettre ce radical, cet esclave d'Urbina, ce viveur, ce traître, à la tête de Tarmée toujours un peu remuante de Guayaquil, c'était une folie insiçne! mais ses bons amis les libéraux le pressaient de faire cette folie, ils répondaient de la fidélité du général : malgré les supplications des conservateurs, Borrero mit les troupes de Guayaquil sous les ordres de Vintimilla.
Arrivé à son poste, Vintimilla, sans presque se donner la peine de dissimuler ses plans, écarta de l'armée les chefs fidèles et les remplaça par ses complices. On avertit Borrero de la trahison dont il allait être victime. Pour en avoir le cœur net, le président s'adressa directement au général, qui naturellement exhala toute son indignation contre de pareils soupçons. « S'il avait éloigné des casernes un commandant et un major, c'est qu'il avait de graves raisons de suspecter la loyauté de ces deux chefs, lesquels avaient servi le tyran durant quinze ans. Du moment; que le président désapprouvait cet acte de prudence, Vintimilla n'avait plus qu'à se retirer, car, disait-il, le soldat comme la femme n'a que son honneur, et son honneur une fois perdu, c'est pour toujours ! » En lisant cette phrase légendaire, le pauvre Borrero fut au regret, je de dis pas d'avoir soupçonné, mais même d'avoir pu questionner un tel homme sur un tel sujet.
Entouré de partisans fidèles, Vintimilla entreprit alors de désarmer la capitale avant de faire son pronunciamento à Guayaquil. Pour assurer le succès d'une manœuvre qui paraissait impossible, il feignit des inquiétudes sur les dispositions de ses troupes. Des ferments de révolution agitaient les casernes. A roccasion de la fête prochaine de Tlndépendance, on pouvait craindre une explosion qu'il fallait empêcher à tout prix. Vintimilla demandait à « son bon et cher ami Borrero » de lui expédier de Quito quelques régiments très sûrs, avec lesquels il se faisait fort d'écraser tous les mutins. De Guayaquil on écrivait au président de se tenir sur ses gardes; dans la capitale, on se mit à genoux pour le supplier de ne pas se laisser prendre à une ruse qu'un enfant aurait déjouée : n'écoutant que Vintimilla, Borrero lui envoya de Quito les hommes et les armements demandés.
Tout moyen de défense ainsi enlevé au président, Vintimilla jeta le masque. Le 8 septembre 1876, ses amis les radicaux signèrent l'acte suivant : « Attendu que le docteur Antonio Borrero, traître aux principes proclamés et défendus par lui, gouverne d'une manière absolument contraire aux idées du parti qui Ta élevé au pouvoir; que sa politique absurde perpétue des institutions incompatibles avec un gouvernement démocratique et que par conséquent TÉquateur ne peut, sans une transformation radicale, s'élever à la hauteur de la civilisation moderne : nous refusons obéissance à don Antonio Borrero, et proclamons chef suprême de la Bépublique le grand citoyen Ignacio Vintimilla. » En même temps, l'armée se disposait à marcher sur Quito.
Borrero tomba des nues quand le courrier de Guayaquil lui apprit la révolution du 8 septembre. Vite, il prit sa meilleure plume pour réfuter les arguments << de l'iscariote qui vendait son maître après avoir tant de
fois protesté de sa fidélité et de son dévouement. Vintimilla veut détruire la constitution : mais il lui prêtait serment hier ! La liberté est en péril ! certes, si la liberté fleurit quelque part, c'est bien à l'Equateur , sous le gouvernement d'Antonio Borrero! Aux armes donc, brave Équatoriens, contre ces ennemis de tout ordre social et politique, ces propagateurs d'athéisme, ces insulteurs de Jésus-Christ, ces sectaires de Tlnternationale et de la Commune 1 Plutôt mourir sous les décombres de la patrie que d'assister au triomphe de ces criminels! » Le vrai criminel, n'est-ce pas ce Borrero qui, sous prétexte de liberté de la presse, a laissé le parti révolutionnaire propager les idées qu'il condamne aujourd'hui? N'est-ce pas lui qui, en haine des conservateurs, a casé dans les emplois les insurgés de Guayaquil, y compris leur chef Vintimilla?
Malgré cette trahison inconsciente du libéral Borrero, le parti conservateur se rangea derrière lui pour résister à l'insurrection. On parvint ainsi à composer une armée qui, bien commandée, aurait pu tenir tête à l'ennemi, mais le malheureux Borrero, toujours défiant à l'endroit des conservateurs, écarta les généraux capables. Les troupes, campées à Guaranda, restèrent un mois dans l'inaction. A ce moment, ayant terminé ses préparatifs d'invasion, Vintimilla s'avança vers Guaranda à la tête d'un corps d'armée, pendant qu'Urbina en dirigeait un second sur Riobamba. Le général Saenz, qui commandait les troupes de Borrero, ne laissa au camp de Guaranda que les forces nécessaires pour le garder, et se porta, ainsi que le gros de son armée, à la rencontre d'Urbina. Celui-ci Técrasa dans les champs de Galte, tandis que Vintimilla, passant sur le corps des détachements laissés à Guaranda, arrivait triomphalement à Quito. La République tombait aux mains des radicaux. Borrero, jeté en prison, s'y morfondit pendant
deux mois ; puis, exilé à lima, il se consola de ses déboires en ve^ntant les douceurs de son gouvernement et en traçant, pour la postérité, le portrait de Vintimilla, que nos lecteurs ont admiré plus haut.
Et voilà le grand génie qui se trouvait humilié de vivre sous un Garcia Moreno! Hélas! que de Borrero parmi nos modernes politiciens! Que de libéraux français, soi-disant conservateurs et catholiques, en haine de la monarchie chrétienne et par amour des immortels principes , ont jeté leur pays dans les bras de Vintimilla-Gambetta*.
1. Dans ce chapitre comme dans les précédents, lorsque nous avons critiqué des catholiques politiquement opposés à Garcia Moreno, nous n'avons entendu contester ni leur parfaite honorabilité, ni leurs intentions, ni leur catholicisme, ni leur piété. Nous disons cela de tous, mais en particulier de don Antonio Borrero, dont les sentiments religieux sont connus de tous les Équato riens. Ceci posé, nous croyons que les catholiques plus ou moins libéralisants ont des idées fausses sur les devoirs des gouvernants, et qu'en pratique, par suite de leurs idées libérales, ils aboutiront au radic^sme. Il faut donc respecter leur vie privée, mais blâmer leur conduite publique comme funeste à la religion et à la patrie.
LE DICTATEUR VINTIMILLA
Sous le nom de régénération^ Vintimilla apportait à son pays la ruine et la mort. Laissé à lui-même, peutêtre se fût-il contenté de manger tranquillement les revenus de l'État, mais ses conseillers intimes, Urbina et Carbo, avaient à se venger dp l'Église et des conservateurs.
Un décret du 1*^ février 1877 sur la sécularisation de renseignement inaugura l'ère de persécution. Les athées sont partout les mêmes : une fois maîtres d'un pays, ils n'ont rien de plus pressé que de laïciser les enfants, c'est-à-dire de les rendre athées comme eux. Les pasteurs, Tévêque de Riobamba à leur tête, réclamèrent contre ce .décret tyrannique. De quel droit privait-on l'Église, mère des chrétiens, du soin d'instruire et d'élever ses enfants? On leur répondit par un déluge de pamphlets injurieux, dans lesquels les sectaires professaient le libéralisme le plus absolu, demandaient la séparation de l'Église et de l'État, et s'attaquaient même aux fondements du christianisme. Pour marquer son assentiment et donner une plus grande publicité à ces écrits outrageants, le gouvernement les reproduisait dans les colonnes du journal officiel, ce qui
n'empêcha pas les évêquesde les condamner ni les prédicateurs de les flétrir. Indigné d'une pareille audace, Vintimilla décréta, le 2 mars, que « les ecclésiastiques convaincus d'avoir, par mandements, sermons, ou autres moyens, alarmé les consciences et poussé à la rébellion, seraient bannis de la République. » Là-dessus, l'archevêque de Quito, M^' Chéca, qui jusque-là avait cru prudent de se taire, entra en lice. « Le décret, disait-il, s'appuie sur un faux supposé, car aucun évêque, aucun prêtre n'avait envie de renverser le gouvernement. En tout cas, les causes épiscopales, en matière criminelle, d'après le concile de Trente et le concordat, ne relèvent que du Saint-Siège. » Dans sa réponse, le ministre Pedro Carbo maintint l'accusation de sédition et déclina le recours au Saint-Siège, sous prétexte que la rébellion doit être réprimée sans délai. L'archevêque répliqua qu'avant d'agir il ferait bien de relire la bulle Apostolicœ SediSy laquelle fulmine l'excommunication contre tout homme assez criminel pour chasser un évêque de son diocèse. « D'ailleurs, ajoutait le vénérable prélat, il en sera ce que Dieu voudra, mais je continuerai de toutes mes forces, et par tous les moyens en mon pouvoir, de m'opposer à la propagation de l'erreur. C'est mon devoir : avec la grâce de Dieu, je saurai le remplir. »
Quinze jours après, la secte maçonnique débarrassait le gouvernement de ce sermonneur importun. Le vendredi-saint, 30 mars, M^ Chéca montait à Tautel pour y remplir les saintes fonctions. A peine eut-il pris le vin des ablutions que, saisi d'hoï»ribles soufiTrances, il s'écria : « Je suis empoisonné! » On l'emporta chez lui : une heure après, il expirait dans de violentes convulsions. Les assassins avaient mêlé douze grammes de strychnine au vin du sacrifice. Le ministre Carbo ordonna des poursuites contre Tautcur d'un crime inouï,
disait-il, dans les annales d'un pays « dont les habitants se sont toujours fait remarquer par leur caractère plein de douceur et de suavité ». Évidemment, Pedro Carbo n avait jamais entendu parler des monstres qui avaient assassiné Garcia Moreno^ jamais il n^avait lu les polémiques de Montalvo! On devine sans peine que la police ne trouva pas les meurtriers de l'archevêque. Pouvait-il les rechercher sérieusement, ce gouvernement qui favorisait à cette heure-là même deux des assassins du 6 août 1875?
Ce drame sacrilège ameuta le peuple contre Vintimilla, sans pourtant ralentir le feu de la persécution. Un nouveau décret prescrivit que, « pour honorer les martyrs des principes sacro-saints du libéralisme, un service funèbre serait célébré, le 19 avril, dans toutes les églises de l'Equateur, en mémoire des citoyens tombés, depuis le 19 mars 1869 (date de l'insurrection de José Vintimilla), victimes de leur dévouement aux institutions libérales et de leur haine contre la tyrannie. » Chacun sait que, dans l'argot maçonnique, on entend par tyrannie tout gouvernement régulier, et par institutions libérales toute dictature plus ou moins semblable à celle de Vintimilla. Les martyrs des principes sacro-saints du libéralismej ce sont les scélérats morts, le fusil ou le poignard à la main, en flagrant délit de conspiration contre l'autorité civile ou religieuse. Comme on devait s'y attendre, les évèques refusèrent de prêter leur ministère à cette indigne bouffonnerie. « Les principes du libéralisme, dirent-ils» étant formellement condamnés par l'Église, en les appelant sacrosaints^ le gouvernement commet un blasphème. On ne peut honorer sans injurier Dieu et l'Église ceux qu'il appelle des martyrs^ ni procéder à la cérémonie commandée par le décret sans scandaliser tout le peuple catholique.* » Ce refus exaspéra Vintimilla, qui dut
étouffer sa colère pour ne pas soulever le peuple, mais jura de se venger.
La victime cette fois fut le docteur Arsenio Andrade, vicaire capitulaire de Quito. Eu plusieurs circonstances, Andrade avait dû tenir tête au président, et notammftit à l'occasion des funérailles de l'archevêque. Vintimilla eût voulu que les obsèques se fissent dans l'église métropolitaine, interdite par suite du crime du vendredisaint et non encore réconciliée : Andrade s'y opposa énergiquement. Il profita même de cette discussion avec le chef de FÉtat pour lui reprocher son libéralisme persécuteur. De plus, obligé par devoir de poursuivre les assassins de l'archevêque, il fulmina la sentence d'excommunication contre tous ceux qui refuseraient de les dénoncer, eux et leurs complices. A tout prix il fallait écarter ce prêtre au zèle intolérant et intempestif.
L'occasion ne se fait pas attendre à ceux qui la cherchent. Le 20 mai, se produisit dans les provinces du nord un mouvement insurrectionnel contre l'humiliante dictature que subissait l'Equateur. Des jeunes gens sans armes, décidés à mourir plutôt que de vivre esclaves, se groupèrent dans les environs d'Ibarra pour combiner un plan de résistance ; mais quelques bataillons eurent bientôt anéanti ce que le gouvernement appelait pompeusement « l'armée révolutionnaire de la réaction. »
Fier de ce triomphe, Vintimilla commanda de mettre en branle toutes les cloches de la capitale pour célébrer la gloire des vainqueurs. Il ignorait sans doute, lui aussi, que les cloches sont consacrées au culte et que l'autorité civile n'a aucun droit sur elles. Le vicaire capitulaire lui reprocha cette nouvelle usurpation des droits de l'Église, et défendit aux curés d'exécuter les ordres donnés par le gouvernement. Dans sa fureur, Vintimilla infligea une amende aux curés récalcitrants ainsi qu'au vicaire capitulaire : Andrade défendit de payer cette
amende, à laquelle nul ne pouvait se soumettre sans se rendre complice de la violation des immunités ecclésiastiques. Alors, ne gardant plus de bornes, le dictateur ordonna à ses sbires d'appréhender nuitamment l'intrépide AiBdrade et de le déporter dans les provinces du nord.
Vintimilla ne s'attendait pas au coup qui allait le frapper. Prévoyant qu'on l'arracherait à son troupeau, Andrade avait laissé dans les mains du chapitre un décret d'interdit sur toutes les églises de la capitale, décret qui devait être publié vingt -quatre heures après son départ, si Vintimilla ne révoquait point ses ordres. A l'heure fixée, l'interdit, promulgué et exécuté, sema dans toute la ville le deuil et la consternation. Quand, les églises fermées, on n'entendit plus les cloches appeler au saint sacrifice, les fidèles se rassemblèrent sur les places publiques en poussant des sanglots, et organisèrent des processions de pénitence pour désarmer la colère de Dieu. Et voilà qu'après deux jours passés dans une désolation voisine du désespoir, le peuple se réveilla tout à coup au bruit de détonations formidables.
Le Cotopaxi faisait entendre sa voix de tonnerre ; ses cratères en éruption lançaient des tourbillons de flammes, des avalanches de pierres, des nuées de cendres, qui obscurcissaient l'air à quatre-vingts lieues de distance ; de ses flancs déchirés s'échappait une telle quantité d'eau que les ponts s'écroulaient sous la pression des torrents, les vallées se changeaient en lacs, les haciendas et les villages disparaissaient dans ce nouveau déluge. Plusieurs autres volcans mêlaient leurs sourds grondements à la grande voix du Cotopaxi, vomissant comme lui des nuées de cendres. Durant trois jours, d'épaisses ténèbres couvrirent le pays, si bien que de Guayaquil à Quito, et du Carchi au Macara, le peuple épouvanté croyait assister aux préludes du jugement dernier.
Ces calamités vengeresses auraient dû faire trembler ceux qui les avaient provoquées, mais les ennemis de Dieu, comme les démons, tremblent sans cesser de haïr. Encore sous le coup du cataclysme, ils ne craignirent pas de river de nouveau aux mains de TÉgUse les chaînes brisées par Garcia Horeno : un décret du 28 juin déclara le concordat suspendu et la loi du patronat remise en vigueur. C'était défier Tépiscopat, qui se leva tout entier pour protester. L'évêque de Riobamba prononça Texcommunication contre tous les fidèles de son diocèse, ecclésiastiques ou laïques, qui, méconnaissant les lois concordataires, se soumettraient en matières spirituelles à la loi schismatique du patronat. Andrade avait levé l'interdit par pitié pour son peuple aux abois, et renoncé même à la charge de vicaire capitulaire afin de ne point attirer sur son église de nouvelles vexations; mais, à la lecture du décret, il s empressa de retirer une démission non encore acceptée, ne voulant pas rejeter sur un autre le devoir de la lutte et les angoisses de la persécution. Caché dans les bois du Pichincha, il y vécut en anachorète et ne cessa de gouverner de sa pauvre hutte la vaillante égUse de Quito.
Le président prit alors le parti d'affamer ce clergé qu'aucune tribulation ne pouvait réduire. Comme si les biens de TÉglise lui eussent appartenu, il décréta « que tous les évéques et prêtres rebelles seraient privés des revenus ecclésiastiques ». Des curés, des chanoines, des évêques, se virent réduits à la mendicité pour la moindre désobéissance aux caprices du tyran. Le 8 septembre, anniversaire de sa révolution régénératrice, il lui prit fantaisie de demander à Tévèque de Guayaquil un Te Deum d'actions de grâce. « Comment voulez-vous, lui répondit Tévèque, que nous fanions entendre des chants de réjouissance au milieu de TÉ-
quateur en deuil, alors que votre révolution n'a procuré que des offenses à Dieu, des larmes k FÉglise, et des persécutions à ses ministres! » Le gouvernement lui supprima ses revenus, ce qui amena de nouvelles et plus ardentes protestations. L*évêque de Riobamba notifia une seconde fois au président la sentence d'excommunication qu'il encourait comme sacrilège usurpateur des biens ecclésiastiques. L'évêque de Cuenca, un vénérable vieillard, s'autorisa de son âge pour essayer de faire naître quelques remords dans cette àme endurcie : « Ces biens de TÉglise sont des biens sacrés, s'écriait-il, dont vous ne disposez en aucune manière. Vous encourez anathème sur anathème, excommunication sur excommunication. Avez-vous donc oublié, général VintimiUa, que vous avez une âme? Seriez-vous arrivé à ce comble de stupidité de ne plus croire en ce Dieu qui bientôt vous demandera compte de vos actions? Avezvous fait un pacte avec la mort, ou pensez-vous qu'on ne brûle plus en enfer? Lisez les pages de Lactance sur la mort des persécuteurs : que de pages on pourrait de nos jours ajouter à son livre! Évêque et citoyen, je proteste contre tous et chacun de vos attentats. Puisse le Dieu de miséricorde, jetant sur vous un regard de pitié, oublier les iniquités commises par vous contre notre sainte religion ! »
Vintimilla fit la sourde oreille, mais le peuple catholique écoutait, frémissant d'indignation. On se rappelait les beaux temps de Garcia Moreno ; certains libéraux regrettaient publiquement leur injustifiable opposition à sa politique si chrétienne et si patriotique; en présence des tyrans de l'Equateur, on commentait ces paroles prophétiques du héros-martyr aux conservateurs libéraux qui le menaçaient de lui retirer leurs suffrages : a Je n'ai pas besoin de vous, disait-il, mais vous avez besoin de moi. Quand je ne serai plus là pour vous
protéger, vous deviendrez la proie du radicalisme. » Que n'était-il là, le grand capitaine, pour se mettre à la tête de son peuple et chasser les oppresseurs du pays! Inspirés par son souvenir, les patriotes de Quito, les jeunes gens surtout, se groupèrent autour du général Yépez, et se jetèrent comme des désespérés sur les casernes de Quito. Durant plusieurs heures, patriotes et soldats se battirent dans les rues de la capitale, jusqu'à ce qu'enfin, ayant brûlé leurs dernières cartouches, Yépez et ses braves dussent quitter le champ de bataille.
Cette prise d'armes, qui aurait pu être fatale au gouvernement, exaspéra les radicaux contre les évêques, soupçonnés d'avoir inspiré et favorisé la révolution d'Yépez. Déjà Tévêque de Loja avait passé la frontière pour ne pas tomber dans les mains de Vintimilla ; l'évoque de Guayaquil mourut subitement d'une maladie qui ressemblait fort à un empoisonnement; l'évêque de Riobamba, plus détesté que tous les autres à cause de sa guerre au libéralisme et aux usurpations sacrilèges du pouvoir, n'eut que le temps de gagner les montagnes pour échapper aux assassins. Avec ces prélats, des prêtres, des magistrats, des généraux et autres notabilités du parti conservateur, furent condamnés à s'expatrier. On espérait que le peuple, ainsi privé de ses chefs, s'endormirait dans l'esclavage; mais ce peuple catholique, ce peuple de Garcia Moreno, témoigna si haut son indignation, cria d'une voix si forte et si menaçante : « A bas Vintimilla ! vivent les évêques 1 vive la religion ! » que le dictateur se vit dans l'alternative ou de virer de bord, ou de sombrer sous le flot grossissant de la réprobation publique. Ils'empressadevirerdebord.
Du reste, Vintimilla ne cherchait qu'une occasion de se réconcilier avec l'Église et les conservateurs. Affamé de pouvoir pour jouir, non pour faire le mal, s'il avait persécuté c'était comme instrument passif d'Urr
bina et de la bande radicale. Quelques mois auparavant, à Guaranda, dans une conférence avec Tévêque de Riobamba, en présence de deux cents témoins, il avait pris rengagement « d'interdire dans le journal officiel toute publication injurieuse pour la religion, d*annuler les décrets rendus jusque-là contre les droits de rÉglise, et de remettre en vigueur le concordat. » Après une promesse explicite d'user de toute son influence pour empêcher la future convention de légiférer contre l'Église catholique, apostolique et romaine, il jura même devant toute l'assemblée que jamais il n'autoriserait la liberté des cultes. On dit bien qu'en face des frères et amis il nia ses engagements, mais il avait commis sous l'influence d'Urbina des actes de faiblesse bien autrement graves. Toujours est-il que, voyant le terrain s'eflbndrer sous lui, il prit la résolution de se débarrasser de la tutelle compromettante des Urbina et des Montalvo. Sans être un aigle, il comprenait parfaitement que jamais il ne reconquerrait un grain de popularité, tant qu'on le croirait l'esclave d'Urbina, l'homme le plus exécré de l'Equateur. Les journaux libéraux eux-mêmes lui disaient tous les jours : « Vintimilla ne serait point détesté comme il l'est, s'il ne prenait son mot d'ordre près du chef des Tauras. Il faut qu'il lui enlève à tout prix la direction des affaires. Pour cela, il n'est pas nécessaire de le déporter, mais simplement de lui donner à boire et à manger, plus une bonne solde pour ses menus plaisirs ». Comme Urbina, dans ses accès de violence, menaçait de quitter le pays, une feuille libérale promit, s'il exécutait ses menaces, de lui faire élever une statue avec cette inscription : « Au sauveur de la patrie », et même d'ouvrir une souscription dans ses bureaux pour payer les frais du voyage. « On ne peut trop payer, dit-elle, pour se débarrasser de l'homme qui nous arrivait, l'an dernier,
la besace sur Tépaule et des sandales aux pieds^ et qui aujourd'hui mène un train d'empereur... à nos dépens^ ». Évidemment, si conservateurs et libéraux jugeaient ainsi ses conseillers, il ne restait à Vintimilla d*autre moyen de salut que de se soustraire à leur tutelle.
Il le fit en se plaçant sous Tégide de la convention qu'il venait enfin de réunir, au commencement de 1878, après quinze mois de dictature. Malgré la pression exercée sur les électeurs, la majorité de rassemblée se composait de libéraux ennemis de toute violence contre l'Église. Certains districts, comme Guayaquil, avaient élu pour les représenter la fine fleur du radicalisme, mais, en revanche, d'autres, comme Cuenca, avaient choisi d'excellents catholiques. Dans son message apologétique, Vintimilla apprit aux députés « qu'à la mort de Garcia Moreno, n'ayant aucun espoir de faire triompher un Pwr, le parti libéral avait jeté les yeux sur Borrero, comme un naufragé s'attache à la première planche qui flotte sur l'eau, si fragile qu'elle paraisse. La glorieuse révolution du 8 septembre avait dû jeter à la côte ce retardataire obstinément attaché à la charte d'esclavage, et entreprendre la régénération du pays. Cette œuvre, entravée par l'hostilité des partis, la convention allait la mener à bonne fin. » Sauf quelques phrases sur l'abus de l'excommunication, destinées à contenter les radicaux, le message n'avait rien d'agressif.
La convention commença par fabriquer une constitution, la neuvième depuis 1830. Sur la question religieuse, Pedro Carbo proposa de supprimer l'article qui déclare « la religion catholique religion de l'État, à l'exclusion de tout autre culte ». Mais ses amis eux-