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ÉPILOGUE

LE PRESIDENT BOBRERO

Nos lecteurs se demandent sans doute avec quelque anxiété ce que devînt, après le crime du 6 août 1875, la République chrétienne de Garcia Moreno : mourutelle avec lui, et la Révolution, par d'odieuses et sanglantes réactions, donna-t-elle raison aux pronostics de Topposition libérale? Un coup d'oeil sur Thistoire de l'Equateur durant ces dix dernières années suffira pour mettre dans tout son jour la sagesse politique etlmfluence posthume du héros-martyr.

Le lendemain de l'assassinat, restait au gouvernail le vice-président Léon qui, dès le premier jour, se déclara trop faible et trop inexpérimenté pour diriger une barque exposée à tant d'écueils. Il consentait cependant à conserver le pouvoir en attendant l'élection d'un nouveau chef. . C'était bien le moment pour les radicaux de tenter un bouleversement, puisque le peuj)le, d'après

leurs dires, exécrait le despote dont ils avaient délivré le pays ; mais non : avec une ombre du gouvernement, Tombre de Garcia Horeno, FÉquateur resta calme et tranquille durant deux mois. Ministres, députés, soldats, citoyens pleuraient le grand homme enlevé à leur amour. Certains révolutionnaires éhontés, comme Montalvo, continuaient à lancer contre leur victime des pamphlets qui ne déshonoraient qu'eux-mêmes, mais ils se gardaient bien d'aucune tentative de rébellion. On les craignait si peu que, six semaines après le drame du 6 août, le gouvernement leva l'état de siège.

Que fallait-il pour maintenir Tordre existant? Un pouvoir intelligent, qui continuât franchement la politique conservatrice et catholique de Garcia Moreno. Malheureusement les députés et sénateurs dévoués à cette politique ne purent s'entendre sur le choix d'un candidat. La majorité désigna d'abord le docteur Antonio Florès, mais un nouveau scrutin ayant eu Ueu à l'instigation des mécontents, les votes se portèrent sur le docteur Luis Antonio Salazar, comme le plus capable de maintenir haut et ferme le drapeau de l'ordre et de la religion. Cette division du parti conservateur enchanta les libéraux plus ou moins catholiques qui, depuis quinze ans, s'efforçaient vainement de se hisser au pouvoir. Ces ambitieux patronnaient Borrero, le sage de Cuenca, l'adversaire obstiné de Garcia Moreno. Avec Borrero, disaient leurs journaux, l'Equateur allait enfin voir régner l'ordre et la liberté, le catholicisme et le libéralisme. L'Église n'avait rien à craindre d'un homme aussi religieux que Borrero, et la civilisation moderne pouvait tout espérer du rédacteur de la Centinela. Les radicaux eux-mêmes poussaient Borrero au fauteuil : n'avaient-ils pas combattu avec lui contre le despote? « J'ai renversé Garcia Moreno, écrivait Montalvo, c'est ma gloire; maintenant je demande qu'on vote pour

Borrero. » Ils avaient besoin de ce cheval de renfort pour monter la côte. Les frères et amis s'en expliquaient clairement entre eux. « Tu n'es donc pas initié à notre plan de campagne, répondait un radical à un effarouché de la bande ; sois tranquille sur Tavenir ; Borrero n'est qu'un comparse qui disparaîtra quand nous le voudrons. Il ira rejoindre les histrions de son espèce, et nous laissera le champ libre. »

Le gouvernement aurait pu, en éclairant les électeurs, contrebalancer Tinfluence de cette coalition; aussi les radicaux, soutenus par de coupables ambitions, s'empressèrent-ils de le renverser. Le 2 octobre, un soulèvement populaire, organisé contre le vice-président et ses ministres, amena leur démission et leur remplacement par un ministère libéral. Là-dessus Salazar déclina toute candidature; Florès, qui maintint la sienne, fut grossièrement insulté dans les rues d'Ambato par les partisans de Borrero, sans pouvoir obtenir du gouvernement aucune satisfaction. Ainsi abandonnés, les conservateurs se rallièrent pour la plupart à Borrero, qui, soutenu pas tous les partis, même par les socialistes, obtint trente-huit raille voix. Fier d'un pareil succès, Borrero se crut un moment beaucoup plus populaire que Garcia Moreno.

Le nouveau président arrivait au pouvoir dans les meilleures conditions de sécurité, ainsi que le fit remarquer un journal libéral de Lima. « On pouvait craindre, disait-il, de grands bouleversements à la mort de Garcia Moreno, mais ce chef d'État a su inoculer à son peuple un tel amour de l'ordre qu'on a respecté la légalité, même quand son bras puissant n'était plus là pour l'imposer. Prodige inouï dans les fastes de l'histoire américaine : un tyran qui survit à son œuvre, sans que l'ordi'e soit un instant troublé par sa chute! Oscillant perpétuellement entre l'action et la réaction, nous ne

pouvions prévoir un pareil dénouement dans un pays qu'on croyait soumis à un despotisme odieux. Ce n'était donc pas un despote vulgaire, ce Garcia Moreno qui passait, nous disait-on, sur notre continent comme une calamité publique, dont l'histoire ne devait offrir aux races futures que des monuments de perversité; mais un vrai grand homme qui laisse après lui tout un ordre de choses capable d'immortaliser sa mémoire, et de plus un gouvernement si populaire, si solidement établi, que le pays se transforme à sa mort sans explosion ni convulsion. En prenant les rênes, le libéral Borrero trouve résolu le problème épineux qui se dresse devant tous les régimes nouveaux : comment maintenir la paix? La paix existe, dans la plus anormale des situations. Nous avons été les ardents adversaires de Garcia Moreno; toutefois ce qui se passe à l'Equateur nous parait une éloquente apologie d'outre-tombe en faveur de cet éminent personnage. » Le brave Borrero n'a donc qu'à se féliciter avec ses amis : le voilà capitaine du navire, la mer est calme, et le temps splendide! Nous allons assister aux savantes manœuvres du politicien libéral.

Le 7 novembre, appelé à prêter le serment à la constitution en face de ce congrès de 1875 qui venait de voter une statue « au martyr de la civilisation catholique, » Borrero se crut obligé, pour afficher immédiatement son libéralisme, d'invectiver contre la constitution à laquelle il venait de jurer fidélité. « Les devoirsque j'ai à remplir envers le pays, dit-il, sont indiqués par la constitution, mais cette constitution, vicieuse elle-même, a besoin d'être réformée d'après des principes que je crois opportun de vous exposer. Selon certaine école politique, le meilleur système de gouvernement consiste à tenir les peuples en tutelle sous un pouvoir fort et compressif. A mon avis, cette tutelle est inacceptable aussi bien pour les gouvernants que pour les

gouvernés : pour les premiers, c'est une charge trop lourde que la tutelle d'une nation; pour les seconds, c'est une insulte à la dignité humaine, réduite à Fétat de machine par un pouvoir absolu. Avec un gouvernement omnipotent, omniscient, infaillible, le suffrage populaire, la presse libre, Topinion publique, n'ont plus de raison d'être. On arrive à la dictature perpétuelle, à Tavilissement de la nation. » Après un paragraphe obligé sur la répression de la licence, Borrero se vantait, lui Télu du peuple, de donner enfin un corps à ce pouvoir électif et responsable dont l'Equateur n'avait jusque-là connu que le nom.

Comprend-on ce catholique qui déchire à belles dents la loi fondamental de TÉtat, tout en lui jurant fidélité? Sur quoi va-t-il s'appuyer pour réclamer l'obéissance de ses subordonnés? Pas un mot de son illustre prédécesseur, mais un outrage implicite dans cette pauvre déclamation sur les tuteurs de peuples! Les radicaux exultèrent en lisaht ce factum ; les libéraux trouvèrent que leur homme allait vite en besogne; les conservateurs se confirmèrent dans l'idée qu'avec un tel pilote le navire sombrerait au premier coup de vent. Quelques jours après, dans une adresse à Pie IX, le congrès de 4875 vengeait son grand homme d'État des insultes du pygmée libéral, et manifestait hautement ses craintes pour l'avenir. « Notre premier acte, disaient les représentants, fut d'honorer la mémoire de l'illustre magistrat catholique qu'un crime vient de nous enlever ; nous ne voulons pas clore nos sessions sans nous montrer dignes de l'école politique, morale et religieuse, que fonda parmi nous le génie de Garcia Moreno. Catholiques dans la vie politique comme dans la vie privée, nous ne poserons jamais d'actes contradictoires avec notre foi ; nous voulons être libres, mais de la liberté des enfants de Dieu; nous voulons que nos lois soient

modelées sur les lois de rÉvangile ; nous pensons que le progrès matériel n'exclut pas le progrès des mœurs. Grâce à Fhomme providentiel dont nous déplorons la perte, nous avons échappé jusqulci au déluge d'impiété qui s'étend sur toute la terre ; aujourd'hui que ce libérateur nous manque, n'allons-nous pas être envahis à notre tour ? Avant le 6 août, s'ouvraient devant nous de grandes et belles perspectives; aujourd'hui l'horizon s'assombrit, et le ciel se couvre de nuages. Nous espérons toutefois que le sang du martyr n'aura' pas été versé en vain et que Dieu aura pitié de nous. »

Les « nuages » amenèrent bientôt la tempête. De la déclamation officielle du président contre les vices de la constitution, les radicaux conclurent assez logiquement que le gouvernement avait le droit de donner enfin à l'Equateur cette constitution libérale si longtemps prônée et réclamée par Borrero. Ils agitèrent le pays dans ce sens, multipUèrent les pamphlets contre la charte d'esclavage et contre le tyran qui, durant quinze ans, s'était constitué le tuteur de la nation; sommant Borrero, par des pétitions émanées de certains conseils municipaux, de convoquer au plus tôt une assemblée constituante.

Borrero fit la sourde oreille. L'instinct de conservation, éveillé sans doute par « la concupiscence du pouvoir », sa passion dominante au dire de ses amis, lui montra le danger que les Conventionalistes allaient lui faire courir. Au reste, les catholiques vinrent à son aide par des contre-pétitions sans nombre dans lesquelles on lui prouvait péremptoirement qu'il ne pouvait convoquer une convention sans violer ses serments ni trahir ses électeurs : on l'avait nommé pour défendre contre les radicaux la constitution de 1869, et non pour les aider à la détruire. Un vieux guerrier d'Àyacucho dévoila les machinations de la bande rouge, qui voulait porter Pedro Carbo à la présidence et Urbina

au commandement de l'armée pour détruire ensuite les institutions catholiques. « Je plains Borrero, disait le noble vétéran; s'il donne gain de cause à ces politiciens, il se perd et perd la République avec lui. Borrero ne se sauvera qu'en faisant sienne la devise de Garcia Mopeno : Liberté pour tous et pour tout, excepté pour le mal et les malfaiteurs. »

Après avoir consulté son conseil et ses amis, qui naturellement opinèrent pour la négative. Borrero répondit aux conventionalistes « qu'ayant juré de respec-' ter et de faire respecter la constitution, il ne pouvait prêter la main à son renversement ; qu* obéir à un millier de pétitionnaires plutôt qu'au' vœu général de la nation, ce serait faire acte de dictature ; qu'après tout, personne n'avait à se plaindre de son gouvernement, puisqu'il laissait la presse libre jusqu'à se faire accuser de tolérance excessive, et qu'enfin la constitution étant essentiellement réformable, les futurs congrès pourraient toujours l'améliorer. » Toutefois, pour donner à ses bons amis un semblant de satisfaction, il leur sacrifia ses ministres les plus ouvertement défavorables à la convention.

Battus sur la constituante, les révolutionnaires entreprirent au moins d'annuler la constitution en foulant aux pieds la religion et les lois édictées pour la défendre. De là, recrudescence d'abominations sacrilèges contre l'Église et ses ministres, contre l'enseignement des jésuites, contre la théocratie dont l'Equateur était victime, et même contre la divinité- de Jésus-Christ. En vertu des lois constitutionnelles qui l'obligeaient « à faire respecter la religion de l'État », Borrero aurait dû sévir contre ces blasphémateurs, mais pouvait-il violer ses chers principes sur la liberté de la presse et s'exposer à se voir remettre sous les yeux ses articles de la Centinela? Il réserva ses colères pour la Civilisation catholique^

feuille conservatrice nouvellement fondée pour répondre aux ennemis de TÉglise. Le journal officiel traita de brouillons et de perturbateurs, ces écrivains intransigeants dont la politique irritante attire à TÉglise une multitude d'ennemis. Par où Ton voit que le libéralisme prêche partout à TÉglise la même tactique : se laisser opprimer sans mot dire, pour ne pas exaspérer ses ennemis.

Les évêques de l'Equateur refusèrent de se prêter à ce jeu de dupes. Un journal de Guayaquil, le Populaire^ se distinguait de tous les autres par racharnement et la violence de ses attaques contre le clergé ; aussi Févèque deRiobamba, par sentence motivée, en interdit-il la lecture aux fidèles sous peine d'excommunication. Borrero s'indigna d'une pareille audace ; peu s'en fallut qu'il ne poursuivit l'évêque pour attentat à la liberté de la presse; mais, voyant d'autres défenseurs de TÉglise entrer en lice et le peuple s'irriter de ses lâches condescendances, il finit par ordonner lui-même des poursuites contre les journalistes et pamphlétaires, coupables d'offense ou d'outrage envers la religion. Toutefois il admettait des circonstances atténuantes en faveur des écrivains irréligieux, car leurs excès provenaient, selon lui, de ce que la presse avait été quinze ans bâillonnée. Évidemment Garcia Moreno était la cause de tout le mal!

A son grand regret, ces agissements étranges et ces raisonnements plus étranges encore ne changeaient pas le cœur du peuple, fidèle au héros-martyr. Le 6 août 1876, anniversaire du drame sanglant, l'Equateur prit spontanément le deuil. Dans toutes les villes on célébra des services funèbres. La capitale, en particulier, affecta des démonstrations d'autant plus pompeuses qu'elle avait à cœur de venger la noble victime des fureurs de la presse et des dédains du gouvernement. Sur presque

toutes les maisons de la ville flottait le drapeau noir, bien que Tautorité eût menacé, dit-on, d'infliger aux manifestants une amende de cinquante piastres. On raconte même qu'une dame, vexée par la police, envoya les cinquante piastres à qui de droit, afin qu'on la laissât arborer son drapeau tout à son aise. Aux obsèques solennelles, le clergé, la noblesse, le corps diplomatique, les sociétés populaires, remplissaient les vastes nefs de l'église métropolitaine. Il n'y nj^nquait que Borrero et son entourage officiel. Du reste, il eût été trop dur pour lui et pour les siens d'entendre résonner sous les voûtes du temple des paroles comme celle-ci : « Constantin fut grand pour avoir donné la paix à TÉglise; Théodose pour l'avoir protégée; Charlemagne, pour l'avoir défendue contre les barbares. Avec plus de foi que le premier empereur chrétien, plus de zèle que Théodose, plu» d'énergie que Charlemagne, Garcia Moreno, en plein XIX* siècle, se fit le champion de la plus sainte des causes. En présence de deux cent millions de catholiques en deuil, du vénérable Pie IX baigné de larmes, d'une assemblée de rois et de princes apostats, il osa défendre les droits du pontife et remettre sur ses épaules le manteau royal qu'en arrachaient les mains de l'ingrate France, de l'Allemagne athée, et de la parricide Italie, Voilà le grand homme des temps modernes, devant qui disparaissent les Palmerston, les Cavour, et les Bismarck! La taille de ces colosses d'astuce et de violence diminuera de jour en jour; celle de Garcia Moreno, l'invincible justicier, grandira de siècle en siècle. Pour éclipser tous les héros, il lui a manqué un théâtre vaste comme son génie et un trône en Europe. Sur ces hauteurs, l'éclat de cette grande figure eût fait pâlir les Charles-Quint et les Napoléon M » L'Equateur

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