Encyclique Mirari vos, 15 août
et la civilisation moderne S » c'est-à-dire avec les principes de la Révolution. Résumant les définitions de ses prédécesseurs 2^ le docteur du XIX*' siècle, Léon XIII, les harmonise et les fait resplendir dans sa magistrale Encyclique sur la Constitution chrétienne des États, où la philosophie, le droit canonique et l'histoire prêchent d'un commun accord la nécessité de rétablir l'union entre le sacerdoce et Tempire, union qui a fait TEurope, si l'on ne veut aboutir à d'épouvantables catastrophes.
Voilà donc le libéralisme d'État réprouvé par les papes comme attentatoire aux droits de Jésus-Christ et de son Église. Devant les anathèmes pontificaux, la Révolution a-t-elle reculé? Non. Les avancés ont rejeté le droit chrétien au nom de la thèse naturaliste, et les modérés l'ont déclaré de tout point inapplicable, vu l'hypothèse des divisions religieuses et politiques au sein desquelles se meut le monde moderne. Sans doute, on trouve encore des catholiques qui ne feront jamais leur deuil de la constitution chrétienne des États ; des politiques qui, tout en distinguant le fait et le droit, travaillent de toutes leurs forces à la restauration des vrais principes sociaux ; mais, pour accabler ces revenants d'un autre âge, quelle rage et quelle entente de tous les partis! Peu s'en faut que ces champions du droit ne soient rendus responsables des maux qui désolent l'Église et le monde.
Nous étonnerions peut-être nos lecteurs en affirmant que l'instinct révolutionnaire l'emporte, dans les classes dirigeantes, non seulement sur l'esprit catholique que les pontifes tâchent en vain de réveiller, mais même sur l'instinct naturel de la conservation. Toujours pro-
. 1. Derniers articles du Syllabus, 2. Lire sur ce sujet l'Encyclique Immortale Dei, 1" novembre
phètes, les papes ont dépeint la Révolution comme le puits de Tabîme d'où jaillit, au milieu .d'affreuses convulsions, la lave impure qui obscurcit le soleil. Convulsions de 1789 et de 1793, convulsions de 1800 et de 1815, convulsions de 1830 et de 1848, de 18S2, et de 1870; déchirements intérieurs, pillages, incendies, commune de Paris; catastrophes militaires, telles que Waterloo et Sedan : la France s'agite comme une bacchante échevelée, ou plutôt comme le lunatique de rÉvangile. Elle aussi tombe du mal caduc depuis «on enfance; c'est-à-dire depuis l'origine du droit révolutionnaire. Elle le sait, elle voit son état d'épuisement, de temps en temps elle jette un cri comme pour appeler l'homme qui pourrait la sauver de ses propres fureurs; puis, la crise passée, elle s'étourdit en poussant de nouveau des hourrahs frénétiques en l'honneur du progrès et la liberté. Deux faits, aussi étranges l'un que l'autre, prouvent jusqu'à quel point princes et peuples subissent la fascination du serpent révolutionnaire.
En 1852, à deux doigts de sa ruine, la France éperdue se jeta dans les bras de Napoléon III. Acclamé par huit millions de suffrages, Napoléon pouvait tout, puisqu'il osa restaurer l'empire; il recula cependant devant une restauration chrétienne de la société, ne se croyant pas de force à lutter contre l'Université, les sociétés secrètes, et l'opinion publique travaillée par ces deux formidables puissances. Le célèbre évêque de Poitiers essaya de lui donner du courage : « Ni la Restauration, ni vous, lui dit-il un jour, n'avez fait pour Dieu ce qu'il fallait faire, parce que ni l'un ni l'autre n'avez relevé son trône, parce que ni l'un ni l'autre n'avez renié les principes de la Révolution, parce que rÉvangile social dont s'inspire l'État est encore la Déclaration des droits de l'homme, laquelle n'est autre
chose que la négation des droits de Dieu. Notre constitution n'est pas celle d'un État chrétien et catholique. Notre droit public établit bien que la religion catholique est celle de la majorité des Français, mais il ajoute que les autres cultes ont droit à une égale protection. N'est-ce pas proclamer équivalemment que la constitution protège également la vérité et Terreur? »
L'Empereur répondit par l'argument des faibles : « Croyez-vous que lepoque où nous vivons comporte cet, état de choses et que le moment soit venu d'établir le règne exclusivement religieux que vous me demandez? Ne pensez- vous pas que ce serait déchaîner les mauvaises passions? »
L'Évêque avait d'autres idées, lui qui écrivait un jour : « Jamais je n'accepterai pour la France la nécessité absolue et définitive de ce qu'on appelle Thypo- • thèse, en haine de la thèse chrétienne. J'estime trop mon pays pour le croire irrémédiablement assis dans le mensonge. La France n'est point apostate à toujours. On ne parle ainsi qu'auprès d'un moribond désespéré ou d'un criminel incorrigible. y> Cependant, ne voulant point entamer de controverse, il se contenta de cette prophétique réponse : « Sire, le moment n'est pas venu pour Jésus-Christ de régner : alors le moment n'est pas venu pour les gouvernements de durer *. »
Le second fait est plus caractéristique encore. En 1870, la Révolution mit à la porte l'homme qui avait tremblé devant elle : Napoléon eut le sort de Bolivar, et la France tomba dans cette effroyable anarchie qu'on appelle la Commune. Sur le point d'expirer, elle chercha un sauveur. Depuis un demi-siècle, au moment des grands périls, le noble descendant des rois de France, exilé par la Révolution, lui tendait la main par-dessus
1. Le cardinal Pie, par M»' Bauiiai:d, tome I, pages 668-669.
la frontière. Cette fois encore, il se présenta pour prendre les rênes, mais comme roi très chrétien, comme fils de saint Louis. «'L'avenir est aux hommes de foi, écrivait-il, à la condition d'oser dire à la Révolution triomphante ce qu'elle est dans son essence et dans son esprit, et à la contre-révolution ce qu'elle doit être dans son œuvre de réparation et d'apaisement. Je veut sauver la France, mais il faut que Dieu y rentre en maître pour que j y puisse régner en Roi. » Les représentants de la France lui préférèreijit un bourgeois révolution- . naire. Quand Thiers eut reconduit le pays sur le bord de Tablme, le Roi cria encore : « Ouvrez, je suis le sauveur! — Abdiquez le vieux droit, lui cria-t-on de toutes parts, et prenez en main l'étendard de 1789. — Jamais, répondit- il, je ne serai le roi légitime de la Révolution. — Restez donc en exil ; la France aime mieux retomber dans le chaos primitif que d'être gouvernée par Un saint Louis. »
La conclusion qui semble s'imposer comme la résultante forcée de cet état des esprits, n'est-ce point celle* de Bolivar : les peuples doivent périr parce qu'aucun homme au monde n'est assez fort pour les tirer des griffes de la Révolution? — J'écris ce livre pour protester contre cette conclusion désespérante et pourtant si logique en apparence. Non, la Révolution n'a pas tellement assujetti et abêti les peuples qu'un Hercule chrétien ne puisse encore les arracher à son joug pour leur rendre Jésus-Christ et son Église, et c'est précisément pour relever nos courages abattus que Dieu suspita, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, ce phénomène politique qui s'appelle Garcia Moreno.
Il y a dix ans, les journaux signalèrent la mort d'un personnage étrange. Il était président de la République de l'Equateur, un de ces États révolutionnaires que nous avons vus naître du démembrement de la Colombie.
Trente ans seulement après Bolivar, sans aucun respect pour les immortels principes, cet homme avait par un coup de force balayé les misérables qui s'engraissaient au dépens du peuple souverain, installé dans son pays un gouvernement aussi catholique que celai de saint Louis, et tiré la nation du chaos où elle expirait. En 1862, en dépit des libéraux et des émeutiers, il signait un concordat qui restituait à l'Église son entière liberté, et, en 1867, une constitution destinée à faire de son peuplé, au milieu des nations sans Dieu, le- vrai peuple du Christ. En 1870, il eut la hardiesse de protester seul contre Fenvahissement des États pontificaux, alors que, par la reconnaissance officielle d'un pouvoir usurpateur, les rois se faisaient les complices des brigandages italiens; il dbtint même du congrès, en 1873, un subside national en faveur du pontife captif et dépouillé. Eli même temps, il consacrait la République au Sacré-Cœur de Jésus, et ordonnait de placer aux frais de TÉtat dans toutes les cathédrales une pierre commémorative de ce grand événement. Dans un pays pauvre et ruiné, il trouva moyen de réaliser en dix ans, au point de vue matériel et intellectuel, des prodiges tels que l'imagination la plus audacieuse n'eût osé les concevoir. Naturellement les démocrates qu'il avait évincés du gouvernement, et même les théoriciens de l'Église libre dans l'État libre firent rage contre lui; mais son bras de fer les écrasa toutes les fois qu'ils ouvrirent leurs serres pour ressaisir leur proie. Enfin, comme le peuple, reconnaissant envers son bienfaiteur, venait de lui confier une troisième fois la suprême magistrature, sa mort fut décrétée dans les loges maçonniques. 11 rapprit, et écrivit au pape cette parole sublime : « Puissé-je être jugé digne de verser mon sang pour la cause de l'Église et de la société ! » Dieu l'en jugea digne : le 6 août 1875, il tomba sous
le poignard de la! Révolution. Sa dernière parole fut le cri du martyr : « Diosno mxœre^ Dieu ne meurt pas! » A l'Equateur, des jours de deuil et de désespoir suivirent Texécrable assassinat. En Europe, aussi bien qu'en Amérique, retentit le nom à jamais mémorable de . Garcia Moreno. Pie IX éleva une statue au nouveau Charlemagne dans cette Rome dont il avait si noblement revendiqué les droits, et le congrès de TÉquateur lui décerna ce solennel hommage :
« Considérant que rexcçllentissirtie«eigneup don Gabriel Garcia Moreno, par sa puissante intelligence comme par ses hautes vertus, a mérité d'occuper la première place entre tous les enfants de VÉquaieur;
« Qu'il a consacré sa vie et son génie à la régénération et à la grandeur de la République, en basant les institutions politiques sur le fondement solide du principe catholique ;
<c Qu'avec la magnanimité des grands hommes, il afironta sans crainte la diffamation, la calomnie et les sarcasmes impies, donnant ainsi au monde l'exemple unique d'une inébranlable fermeté dans l'accomplissement du devoir;
« Qu'il aima' la religion et la patrie jusqu'à souffrir le martyre pour elles, léguant à la postérité une mémoire illustrée de l'immortelle auréole dont le ciel couronne les vertus héroïques;
« Qu'il combla la nation d'immenses et impérissables bienfaits dans l'ordre matériel, intellectuel, moral et religieux ;
« Et qu'enfin la nation doit gratitude, honneur et gloire aux citoyens qui, sous l'inspiration du plus pur patriotisme, savent ainsi l'ennoblir et la servir :
« L'Equateur, par la voix de ses législateurs, donne à Garcia Moreno le titre de Régénérateur de la patrie et de Martyr de la civilisation. Afin de recommander ce
noble héros à restime et au respect de la prospérité, il lui sera élevé une statue en marbre, portant cette inscription : « A rexcellentissime Garcia Moreno, le plus grand des enfants de TÉqi^ateur, mort pour la religion et la patrie, la République reconnaissante*! »
Il est donc possible de vaincre la Révolution et d'ar- . racher les peuples à ses mortelles étreintes, puisque Garcia Moreno, dans cette Amérique anarchiste qui désespérait Bolivar^ Ta tenue quinze ans frémissante a ses pieds. Seulement, pour délivrer les peuples de cette robe empoisonnée dont la Déjanire de 1789 les a revèi tus, il ne faut point qu'Hercule, je veux dire Bolivar,
porte Ipi-même la tunique dévorante; autrement, il ,i mourra comme son peuple dans les convulsions d'une
j afifreuse agonie; il faut un Hercule chrétien, un Garcia
Moreno, couvert de Tarmure du Ghrist, c'est-à-dire des Vt vérités sociales dont FÉglise seule a le dépôt. Le vrai,
i le seul libérateur, c'est Jésus-Christ, parce qu'il est la
1 vérité, et que la vérité seule peut délivrer les peuples :
i Veritas liberabit vos.
j Seul de tous les chefs d'États, depuis le péché originel
de 1789 et la déchéance des sociétés qui en a été la i suite, Garcia Moreno a restauré le gouvernement chré-
î tien et mérité le nom glorieux de régénérateur de la
j patrie; seul, au milieu des rois soliveaux, des princes
j décrépits, des vils flatteurs d'une vile populace, en dé-
'\ pit des calomniateurs et des assassins, il a donné au
monde le noble exemple d'une inébranlable fermeté dam r acêomplissement du devoir; seul au milieu des tyrans ; et des anarchistes qui s'abattent tour à tour sur les
peuples pour vider leur bourse, leur esprit et leur cœur, il a comblé sa nation d immenses et impérissables bienfaits dans l'ordre matériel, intellectuel, moral et reli- ■\ .
\, Décret du Congrès, 10 soptombro 1875.
gieux; seul enfin, héroïque martyr de la civilisation catholique, il a donné son sang pour la noble cause qu'il a défendue : il apparaît donc comme le grand politique du dix-neuvième siècle, comme le type trop longtemps perdu d'un sauveur de peuples.
Voilà pourquoi nous, avons cru que Garcia Horeno ne devait point comme un météore passer au milieu de ses contemporains, sans laisser de trace après lui. Ne pas mettre en lumière une telle personnalité, ce serait ravir à Dieu la gloire de ses œuvres, et à cet homme de Dieu Timmortalité, à laquelle il a droit, même sur cette terre. De plus, ce serait priver Thumanité d*un grand secours, car Thistoire de Garcia Moreno donne au monde une leçon providentielle, la dernière peut être avant le cataclysme que tout le monde prévoit et que lui seul a essayé de conjurer. Daigne le Dieu « qui ne meurt pas » rendre fécond le sang du noble martyr, et susciter sur sa tombe d'autres régénérateurs assez intelligents pour le comprendre, assez courageux pour Timiter!