CHAPITRE I
PREMIÈRES ANxNÉES [18^1-1836)
Garcia Moreno naquit à Guayaquil le 2i décembre 1821, six mois avant la prise de Quito par les troupes républicaines. Il reçut au baptême le nom de Gabriel, qui était celui de son père.
11 appartenait à une famille ancienne, aussi distinguée par sa noblesse que par ses mérites. Son père, don Gabriel Garcia Gomez, natif de Villaverde, dans la Vieille-Castille, avait fait de brillantes éludes à Cadix et travaillé quelque temps dans les bureaux d'un de ses oncles*, lorsqu'il lui prit fantaisie de s'expatrier pour chercher fortune en Amérique. Sur la fin de 1793, il embarqua sur la frégate Notre-Dame des Neiges une importante cargaison dont il était propriétaire, et vint s'établir à Guayaquil, où il épousa la senora Moreno.
Dofia Mercedes était fille de don Manuel Ignacio Moreno, chevalier de l'ordre de Charles III, et membre
1. I>on Martincz de Aparicio, autrefois secrétaire de Charles IV^
inamovible de la municipalité de Guayaquil. Elle eut dans sa parenté deux hommes qui illustrèrent TÉglise et l'État, son oncle, don José Ignacio Moreno, archidiacre de Lima, Fauteur très estimé des Lettres Péruviennes, ainsi que d'un essai sur la Suprématie du Pape, et son frère, don Michel Ignacio Moreno, promu par le roi d'Espagne à l'Audience de Guatemala. Ce dernier fut le père du cardinal Moreno, naguère archevêque de Tolède.
Les deux époux étaient dignes de leurs ancêtres par de rares qualités personnelles et surtout par leur invincible attachement à la religion catholique. Garcia Gomez, homme de foi, serviteur dévoué de l'Église, professait un souverain mépris pour ces faux indépendants qui visaient à s'affranchir, non seulement de l'Espagne, mais des habitudes religieuses dont elle avait pénétré ses colonies. D'un caractère doux et aimable, il savait au besoin montrer une intrépidité que tous admiraient. Pendant que les révolutionnaires criblaient de balles les maisons de son quartier, on le voyait paraître au balcon avec un calme imperturbable. En témoignage de leur estime, ses concitoyens le nommèrent procureur municipal. La senora Mercedes, son épouse, se signalait par la supériorité de son esprit, sa solide piété, la dignité de son caractère, et je dirai presque l'austérité de sa conduite. Aussi ardente royaliste que son mari, elle refusa jusqu'à la fin de sa vie d'illuminer et de pavoiser sa maison le jour de la fête de rindépendance, aimant mieux .payer l'amende imposée aux contrevenants que de paraître se réjouir au souvenir d'une révolution.
Dieu récompensa les vertus de ces généreux chrétiens par une magnifique couronne d'enfants qui tous firent leur consolation et dont le plus jeune sera éternellement leur gloire. L'ainé se consacra au service des
autels. Le second, bien que laïque, fit; une étude approfondie de la liturgie catholique. Le troisième, don Pedro Pablo Garcia Moreno, un des riches propriétaires de rÉquateur, aida son jeune frère, devenu président de la République, à réaliser ses grandes entreprises. Plus tard, témoin de Tingratitude de ses concitoyens, il lui disait souvent : « Retire-toi n'importe où hors de l'Equateur, et puise dans ma bourse autant que tu voudras. » Mais don Gabriel répondait invariablement : « Dieu ne m'a pas créé pour faire le bien n'importe où, mais à l'Equateur. » Le quatrième fut Michel Garcia Moreno, que le président préposa plus tard à l'administration des salines de l'État. Homme intègre et habile, au lieu de profiter de sa position pour s'enrichir, il ne voulait pas même s'attribuer, comme ses prédécesseurs, les déchets^ que la loi lui accordait. Don Gabriel avait aussi trois sœurs, Rosario, Mercedes et Carmen. Toutes trois ont été la joie et Tornement de leur famille, l'honneur de la Vierge bénie, dont elles portaient les noms; toutes trois n'ont quitté la terre qu'après l'avoir édifiée par une vie sainte et irréprochable.
Gabriel Garcia Moreno fut le dernier rejeton de cette nombreuse et intéressante famille au sein de laquelle il puisa ces sentiments de foi vive, d'honneur chevaleresque, et surtout cette noble passion du devoir qui caractérisent sa vie entière. Du reste, pour mieux tremper son âme et la préparer au rôle exceptionnel qu'il lui destinait. Dieu prit soin d'ajouter aux enseignements de la famille les rudes leçons de l'adversité.
Par suite des révolutions incessantes qui bouleversaient l'Amérique, don Garcia Gomez essuya de grands revers de fortune. D'opulente qu'elle était, sa famUle