‹ Garcia MorenoChapitre 23 sur 183 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

LÉTUDIANT

A rencontre de beaucoup de jeunes gens obligés de quitter la famille pour le collège, Garcia Moreno envisageait la salle d'étude, non comme une monotone et ennuyeuse prison, mais comme une sorte de paradis terrestre où les élus seuls pouvaient pénétrer. C'est que, pure encore de toute influence vicieuse, son âmen'avsdt d'autre aimant pour l'attirer que le désir insatiable de savoir. Il s'y livra avec tout l'élan de ses puissantes facultés et d'un courage à toute épreuve.

On décida qu'avant d'aborder les études philosophiques, le jeune Gabriel compléterait ses humanités en suivant le cours supérieur de grammaire que professait à l'Université le docte Bonaventura Proano. Ce maître expérimenté eut bientôt apprécié le nouvel élève, qui d'un bond prit la tète de ses condisciples. Il admirait les émînentes qualités de son esprit, sa parfaite régularité, son ardeur au travail, mais par-dessus tout une fermeté de caractère qu^il n'avait jamais rencontrée dans un enfant de cet âge : aussi lui confia-t-il s^ns hésitation la surveillance des transitas, c'est-à-dire des galeries dans lesquelles les élèves se promenaient silencieusement en préparant leurs leçons avant l'heure des classes.

L'inspecteur de quinze ans ne trompa point les pré-

visions du maître. Bientôt les paresseux, les étourdis, les délinquants habitudinaires et incorrigibles, durent compter avec lui. Par sa tenue sévère, son ton d'autorité, son regard d^aigle attaché sur le coupable, il acquit sur ses camarades un tel ascendant qu'il prévint presque toutes les infractions au règlement. Déjà on voyait poindre en lui cet esprit dominateur, qui ne souffrait ni observation, ni insoumission. Ennemi des lâches condescendances, il notait sans respect humain les auteurs du moindre désordre et les dénonçait aux sévérités des supérieurs. Un jour que les élèves travaillaient sous les yeux de leur Argus, les moins absorbés- virent pénétrer dans la galerie deux personnages qui paraissaient fort désorientés et décontenancés de tomber en cette compagnie. C'était un pauvre tailleur français, attaché depuis peu à rétablissement, qui s'était fourvoyé avec sa fille au milieu de ces lutins sans pitié. L'étrange accoutrement des nouveaux venus, leur air passablement morfondu, furent. salués par un gros éclat de rire, bientôt suivi de quolibets et de lazzis de toute espèce. Argus eut beau lancer des éclairs : toute la classe émancipée prit part au tumulte, sauf quatre imperturbables qu'aucun esclandre n'avait le don d'émouvoir. En pareil cas, il est prudent de faire l'aveugle et d'accorder aux coupables une amnistie intéressée ; don Gabriel n'eut pas même cette tentation : il dénonça le scandale, et les espiègles furent impitoyablement fouettés. On s'en souvint longtemps à Quito.

C'est aussi dans l'exercice de sa charge de surveillant qu'il donna la preuve de sa merveilleuse mémoire. Tous les joufs, matin et soir, il faisait, sans consulter son registre, l'appel nominal par ordre alphabétique des trois cents élèves placés sous son inspection. Il savait même par cœur le nombre des points, bons ou mauvais, mérités par chacun de ses élèves.

Ainsi se passa cette première année d'études, excellente à tout point de vue pour don Gabriel. Il gagna Testime de ses maîtres et même, malgré son inflexible rigidité, l'amitié de ses camarades, j'oserai presque dire leur respect. Bientôt il se lia d'une manière intime avec plusieurs d'entre eux dont les familles occupaient un rang distingué dans la capitale. Les parents avaient connu son digne père et sa vertueuse mère ; sans tenir compte de la position inférieure que les événements lui avaient faite, ils furent très heureux de voir leurs fils s'attacher à cet écolier d'avenir, aussi recommandable par ses vertus que par les nobles qualités de son esprit.

Le 1®' septembre 1837, don Gabriel entra au collège San Fernando, pour y étudier la philosophie, les mathématiques et les sciences naturelles. Durant trois années, l'adolescent allait sucer le lait fortement sécularisé de Y Aima mater.

Jadis fondée par les Espagnols et pourvue par l'Église de l'institution canonique, l'Université de Quito avait joui dans l'Amérique du Sud d'une grande célébrité surtout par son dévouement aux doctrines thomistes. Mais, une fois émancipée de l'Espagne, l'Amérique avait cru devoir s'émanciper de l'Église et de son enseignement traditionnel . L'ange de l'école, à Quito comme à Paris, ce ne fut plus saint Thomas, mais le novateur Descartes. Aussi demanda-t-on à grands cris la sécularisation, ou, comme on dirait aujourd'hui, la laïcisation de l'Université. De fait, excepté la théologie qui restait sous la direction de l'Église, toutes les facultés, lettres, sciences, droit, médecine, avaient été confiées à des laïques imbus des nouvelles doctrines. La

î II est vrai de dire, que, mf^mc sous les derniers monarques espagnols, l'Université laissait à désirer en matière de doctrine. Sur les questions relatives à l'autorité civile, elle exhalait déjà une forte odeur de régal isme.

philosophie s'enseignait au collège San Fernando, propriété des dominicains, que' le président Rocafuerte, grand sécularisateur, avait trouvée sa convenance et baptisé sans plus de façons du nom de CoUège national de rUniversité. Fort heureusement les ipaltres valaient mieux que les institutions, et le tempérament chrétien des élèves réagissait contre les influences de cette atmosphère viciée. Garcia Horeno échappa, lui, à tout danger, grâce aux fortes préoccupations qui dominèrent son âme dès cette époque de sa vie.

A cause de Féminente supériorité dont il avait fait preuve durant ses humanités, le gouvernement lui octroya une des bourses dont il disposait à la condition de professer la grammiaire, tout en assistant au cours^ de philosophie. Il continua aussi de surveiller les élèves avec plus d'autorité qu'un maître de discipline rompu au métier. On se demandait comment il menait de front ces différentes besognes et parvenait à éclipser ses émules; mais, ce. qui attira surtout l'attention durant sa première année de philosophie, ce fut un progrès très sensible dans la piété. On le voyait assister aux exercices religieux avec plus d'assiduité et de ferveur, s'approcher chaque semaine des sacrements, et prendre à cœur, avec plus d'amour que jamais, tout ce qui pouvait contribuer au service de Dieu ou à la gloire de l'Église,

Son esprit était en ce moment envahi par Tidée quevDieu l'appelait à l'état ecclésiastique. Il lui paraissait beau de se faire soldat du Christ et champion de l'Église en ce temps de révolution oi\ les braves auraient sans doute à livrer de rudes combats. Il s'en ouvrit un jour à l'évêque désigné de Guayaqudl, M**^ Garaïcoa, qui se trouvait à Quito pour la cérémonie de son sacre. Connaissant la pieuse famille et les antécédents si honorables de son diocésain, l'évêque non seu-

lement Tencouragea dans ce qu'il croyait être sa vocation, mais vu ks renseignements qui lui parvinrent de tous côtés, il lui conseilla même d entrer immédiatement dans la clérîcature. Quelques jours après le sacre, don Gabriel recevait de la main du nouveau pontife la tonsure et les ordres mineurs.

Dès ce jour il tint à honneur de porter la couronne cléricale et le collet distinctif des clercs. Déjà même il s'était procuré la soutane dont il devait se revêtir au jour où révoque lui conférerait les ordres majeurs. Ce saint habit était précieusement serré dans sa chambre,, comme un signe extérieur destiné à lui rappeler sans cesse l'excellence et les obligations de spn état. Il se, trouvait bien^ parmi ses camarades quelques loustics disposés à plaisanter le jeune tonsuré, mais on n'allait jamais au delà de quelques quolibets inoffensifs dont il était le premier à rire : aucun n'eût osé pousser*plus loin la pointe, car dès lors don Gabriel était le clérical qu'on n'attaque jamais en face sans avoir à s'en repentir.

Ce grand fait religieux domina cette première ann^e de philosophie^ marquée d'ailleurs par les pi ils brillants succès. Déjà sa mère, en vaillante chrétienne, le félicitait de sa détermination; son frère aîné, alors curé dç Monte Christi dans le diocèse de Guayaquil, s'offrait à pourvoir à tous les frais de son éducation ecclésiastique, lorsqu'une passion puissante, tyrannique, absorbante comme toutes les passions, vint l'arracher à ses préoccupations religieuses et captiver son àme.

A dix-huit ans, le jeune homme subit généralement une crise. Souvent d'ignobles instincts s'emparent de l'étudiant et le jettent, pieds et poings liés, dans l'égout de la volupté. Heureux ceux qui échappent aux eijchantements de Circé, et ne se laissent point, comme les compagnons d'Ulysse, métamorphoser par elle en

Animaux immondes. Trop élevée^ trop pieuse aussi pour ramper dans le vice, Tâme ardente de don Gabriel se laissa dominer et comme posséder par la noble passion de la science.

Durant ces dernières années à Quito comme à Guayaquîl, il avait attiré Tattention de ses maîtres par un amour extraordinaire de Tétude ; mais ni ses facultés n'étaient assez développées, ni Tobjet de son travail assez attrayant pour subjuger son àme. Aiyourd'hui qu'à Taide des notions élémentaires, il pouvait se mettre en rapport avec la vérité elle-même, contempler cians ses études philosophiques Dieu, Fâme, le monde matériel avec ses innombrables substances, descendre par l'analyse scientifique jusqu'aux éléments de ces êtres mystérieux, il entra pour aiûsi dire dans une sorte de ji ravissement qui augmentait à chaque instant sa soif

de connaître et de tout connaUre.

Il visait en effet à une universalité de connaissances dont le besoin s'explique par la trempe particulière de son âme. Contrairement à ces spécialistes dans lesquels un don quelconque prédomine au détriment des autres, ses facultés également puissantes, parfaitement équilibrées, se prêtaient un mutuel appui. Intelligence d'une pénétration presque intuitive, raison vigoureuse et logique, mémoire facile et tenace, imagination brillante, àme de feu, il possédait cet assemblage de qualités départies par la Providence à certains hommes exceptionnels. Sollicité par chacune de ses facultés, il voulut tout savoir, tout creuser, tout approfondir, la littérature et l'histoire, la philosophie et les sciences exactes, les sciences naturelles aussi bien que l'éloquence et la poésie. De fait, il cultiva chaque branche de l'enseignement avec l'amour et l'acharnement d'un spécialiste. Doué d'une surprenante facilité d'assimilation, il alliait les études les plus contcadictoires

et quelquefois s'y adonnait à la même heure. On le vit suivre les démonstrations d'un professeur, tout en lisant un livre traitant d'autres matières. Appelé inopinément au tableau pédagogique , il laissait sa lecture et poursuivait aussitôt l'opération commencée. On comprendra maintenant que Garcia Moreno ait pu être à la fois orateur incisif, poète entraînant, polémiste vigoureux^ homme d'État incomparable, mathématicien et chimiste sans rival. S'il eut dans ses études une prédilection quelconque, ce fut pour les mathématiques et la chimie. Pendant ses années de philosophie, il leur consacra la majeure partie de son temps et finit par dépasser ses maîtres, ce qui donnait lieu parfois à des anecdotes moins amusantes pour eux que pour leurs élèves. Dans un examen de mathématiques, comme personne ne trouvait la solution d'un problème, d'ailleurs très difficile, le docteur Angulo, professeur émérite, s'approcha du tableau pour faire lui-même sous les yeu^x des étudiants l'opération demandée. Et déjà il alignait les chiffres avec toute l'assurance que donne le savoir, quand tout à coup du groupe des spectateurs silencieux part une voix stridente : « Le professeur se trompe. » C'était la voix de Garcia Moreno. — « Je ne me trompe nullement, » répond le docteur un peu piqué. — Voulez-vous que je vous montre l'erreur? » réplique laudacieux; et d'un bond il s'élance au tableau, saisit le crayon, signale la bévue du professeur, et résout le problème avec tant d'exactitude et de rapidité que tous les assistants éclatent en applaudissements. Un ingénieur français, le docteur Wyse*, dont il devint bientôt l'ami, lui enseigna en ce temps les hautes mathéma-

1 M. Sébastien Wyse fut appelé à l'Equateur en 1839. On lui doit une carte topographique du pays et plusieurs traités scientifiques très estimés.

tiques. Il avouait aussi que son élève le stupéfiait par la facilité avec laquelle il faisait les calculs les plus Içmgs et les plus compliqués. Pendant que ce savant distingué cherchait la solution d'un problème au moyen des règles ordinaires, don Gabriel, par des méthodes pereonnelles et les ressources de sa prodigieuse mémoire, arrivait au résultat bien avant le maître.'

Toutefois, même avec des aptitudes exceptionnelles, il est impossible de mener de front des études si nombreuses et si variées, sans se livrer à un travail excessif. Don Gabriel vivait comme un reclus au milieu de ses livres : pour lui ni fêtes, ni congés, ni sociétés, ni plaisirs d'aucune sorte. Il se reposait d'un travail plus sérieux par l'étude des langues étrangères, le français, l'anglais, Titalien, qu'il parlait avec aisance; s'il se délassait avec quelques amis, c*était en commentant au milieu d'eux quelque ouvrage nouveau de littérature ou d'histoire^ La nuit, quand la ville entière était endormie, il veillait, à la clarté d'une pauvre lampe, courbé sur un volume de philosophie ou d'algèbre. Vaincu enfin par la fatigue, il enlevait dé son lit matelas et couvertures et se couchait tout habillé sur les planches, pour ne pas s'exposer à prolonger son sommeil au delà des limites qu'il s'était fixées. A trois heures du matin il était debout et à l'oeuvre. Sises paupières se fermaient malgré lui, il se lavait le visage ou passait de longues heures les pieds dans Teau froide pour réveiller ses sens engourdis. Ces excès longtemps prolongés lui oc<;asionnèrent des maux d'yeux, des névroses et d'au-

^ Dans CCS lectures en commun, s*^s compagnons eurent bien souvent l'occasion de constater sa vaste érudition et la sùi*eté de sa mémoire. Il s'inscrivit un jour en faux contre une citation de Tacite par M. Nettement, et rétablit de mémoire ce qu'il disait être le vrai texte de l'historien romain. On ouvrit un Tacite et Ton vit, non sans ébahissement, qu'il avait raison.

très désordres graves, dont il ne se débarrassa que par les tràifements les plus^ douloureux.

Nobles excès qaela raison condamne sans doute, mais qu'on ne peut s'enipêcher d'admirer, surtout quand on rapproche ces nuits de travail, ces nuits fécondes, de ces nuits infâmes où tant de jeunes gens uselit leurs forces et abêtissent leur âme dans Torgie et la débauche! Garcia Moreno avait vingt anS) il était libre, il n avait à craindre ni les yeux, ni les reproches d'une mère qui vivait à quatre-vingts lieues de lui de l'autre c6té des montagnes. Les passions, dont les jeunes gens se disent forcément esclaves, bouillonnaient aussi dans son cœur, mais à ces sirènes il opposait .Dieu et la science. C'est alors qu'il écrivait des poésies, que ses compagnons n'ont point oubliées, et dans lesquelles on trouve cette strophe bien significative :

Je vb loin, oui, bien loin des beautés décevantes, Loin de l'amour trompeur, . Loin des fêtes bruyantes, Où trop souvent l'on rit en pleurant dans son cœur*.

Le jeune homme aux mœurs sévères, à râ;me grande et pure, devinait le monde avec ses douleurs et ses hontes. Que l'Europe sortirait vite des six pieds de fange où elle est ensevelie, si tous ses quartiers latins possédaient dix étudiants de sa taille et de sa* trempe !

Naturellement, avec de tels efforts, don Gabriel obtint dans tous ses cours des succès hors ligne. Son nom acquit une véritable célébrité dans la ville de Quito. Les professeurs le désignaient de préférence pour soutenir les thèses publiques, de sorte qu'on eut l'occasion à di-

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