‹ Garcia MorenoChapitre 22 sur 183 · Déchets du sel, mermade la sal · texte numérisé non relu

Déchets du sel, mermade la sal

tomba dans la médiocrité puis dans la gêne, et bientôt ce fut la pauvreté avec son cortège de privations d'autant plus pénibles qu'elles se dissimulaient à tous les yeux. Les deux époux en souffrirent surtout pour le petit Gabriel. Leurs aînés avaient terminé leur éducation, ils pouvaient prendre leur vol et se frayer un chemin dans le monde; mais qui s'occuperait du pauvre déshérité?

Dona Mercedes comprit la tâche que les circonstances lui donnaient à remplir. Elle se chargea de former l'esprit et le cœur de l'enfant, comptant sur Dieu pour son avenir. Entouré des soins les plus tendres, il s'habitua, sous la direction de cette bonne mère, à vivre dans la piété, l'amour du devoir et de la régularité, surtout à ne jamais se plaindre des peines de la vie. Dona Mercedes se fit de plus son institutrice assidue, et l'enfant profita si bien qu'à sept ans il savait parfaitement lire et écrire. Son intelligence trop précoce se développa aux dépens de ses forces physiques; il devint chétif et maladif, ce qui redoubla encore les sollicitudes maternelles. Le petit Gabriel, dont le cœur s'épanouissait au contact de cette noble femme, comprenait tous les sacrifices qu'elle s'imposait pour lui. Il aimait sa mère avec passion, et jamais il n'oublia l'admirable dévouement dont elle lui donna tant de preuves pendant cette période de sa vie. Plus tard en parlant de Guayaquil, la cité par excellence des révolutions et des pronunciamentos, il disait agréablement : « Je n'y connais que deux bonnes choses : ma mère et... la banane^ ! »

Chose étrange! l'homme qui plus tard étonna le monde par son audace, se montra dans son enfance timide et craintif à l'excès. Les ténèbres, les tempêtes, les morls surtout lui causaient de mortelles frayeurs.

1. En Guayaquil no hai sino dos cabezas buenas, la de mi madré y la... de platanos. Intraduisible en français.

à tel point que son père , vrai chevalier sans peur, crut devoir employer les moyens les plus énergiques pour le guérir d'une pusillanimité qui l'inquiétait. à bon droit. Un jour que l'ouragan ébranlait les maisons de la ville, îl enferma dans un balcon l'enfant affolé, et le laissa seul s'accoutumer aux bruits du vent, des vagues et du tonnerre. Dans une autre circonstance, un cadavre gisait au milieu d'une chambre isolée; quatre cierges éclairaient seuls, au milieu de la nuit, la face du défunt; Garcia Gomez commanda au petit Gabriel d'aller, de ses mains tremblantes, allumer une bougie aux terribles veilleuses qui, bon gré mal gré, lui mirent devant les yeux le spectre redouté. Du reste, les événements dont Guayaquil fut le théâtre en ces temps troublés, n'aidèrent pas peu à dissiper ces terreurs imaginaires et initièrent l'enfant à la vie tourmentée qui l'attendait. On peut dire qu'il fut élevé au bruit de la fusillade et du canon. A peine âgé de neuf ans, sans avoir quitté sa ville natale, il avait passé par quatre nationalités successives. Sujet, à son entrée en ce monde, de la grande République colombienne, il devint, en 1827, membre de la Repiibliquita de Guayaquil, libre et indépendante; puis, citoyen du Pérou qui, dans sa lutte contre Bolivar, avait trouvé bon de s'annexer cette « perle du Pacifique ». Enfin, en 1830, lors des derniers déchirements de la Colombie, on l'improvisa citoyen de la République de l'Equateur, conslituée définitivement en état souverain. Ces changements à vue, fruits d'insurrections de caserne ou d'invasions triomphantes, ces hordes qui passaient et repassaient en hurlant contre les tyrans, ces bombardements dont la ville était sans cesse menacée, familiarisèrent l'enfant avec les révolutions, les coups de main, les dangers de tout genre, et contribuèrent sans doute à doter son âme de cette insensibilité stoïque qu'on remarqua

bientôt en lui, même dans les conjonctures les plus périlleuses.

A cette époque, un nouveau malheur, plus grand

que tous les autres, acheva de désoler Tenfant et sa

mère : Garcia Gomez fut ravi à leur amour au moment

oà son appui devenait plus nécessaire que jamais.

C'était le temps pour le jeune Gabriel de fréquenter les

j écoles, d'apprendre les langues, et d'acquérir cette

; science dont son àme avait déjà soif. Or, la mort de

son père, en privant la famille de son unique soutien,

i ne permettait plus à l'enfant d'aspirer à une instruction

quelconque. Combien de fois, les larmes dans les yeux,

^ il suivit du regard ses jeunes camarades plus heureux,

I mais inconscients de leur bonheur, quand ils allaient

; chercher la leçon du maître? Désespérée de cette péni-

: ble situation, Dona Mercedes n'avait d'autre ressource

l que de se plaindre au ciel, quand le Dieu qui compte

les larmes des mères vint à son secours d'une manière

inattendue.

Non loin de la maison qu'elle habitait alors, se j trouvait un vieux couvent de Notre-Dame de la Merci.

L'un des religieux de ce couvent, le P. Bétancourt, confident des secrètes anxiétés de la seftora Mercedes, s'offrit à donner à l'enfant des leçons de grammaire. Au comble de la joie, le petit Gabriel se jeta sur le rudiment avec une véritable fureur. En dix mois, il acquit une connaissance approfondie de toutes les règles de la langue latine; en quelques années, il parcourut le cercle entier des études élémentaires. Le P. Bétancourt admirait dans son élève une singulière pénétration qui lui faisait^ saisir au premier coup d'oeil les questions les plus difficiles, une mémoire qui tenait du prodige, une passion du travail qu'on rencontre Nf rarement à cet âge, même dans les natures privilé-

giées. 11 avait évidemment devant lui une intelligence

d'élite à exploiter; maïs où trouver les ressources nécessaires pour lui donner la culture dont elle était susceptible?

L'enfant allait atteindre sa quinzième année. Son dig^e professeur ne pouvait continuer une éducation qui . lui demandait trop de temps et d'efforts, et, d'un autre côté, Guayaquil ne possédait point alors de collège où Yan trouvât un enseignement complet. L'unique moyen d'arriver à la science était de se transporter à Quito pour fréquenter les cours de l'Université. En dépit des obstacles et des impossibilités, le jeune Gabriel décida qu'il continuerait ses études à l'Université. On eut beau lui remettre sous les yeux que jamais sa mère ne pourrait pourvoir aux frais d'un long séjour dans la capitale : rien n'ébranla sa volonté de fer. Les moyens lui restaient inconnus, mais il déclara qu'il arriverait au but. En attendant, il dévorait les livres.

A force de chercher, ce fut encore le P. Bétancourt qui triompha d'une •difficuté en apparence insurmontable. Le vénérable religieux se souvint qu'il avait à Quito deux sœurs aussi bonnes et aussi charitables que lui, d'une fortune phis que modique, mais d'un cœur excellent, près de qui son jeune protégé trouverait, outre le logement et la nourriture, toutes les facilités pour suivre, sans frais et sans périls, les cours de l'Université. Les deux sœurs saisirent de grand cœur l'occasion d'être utiles à un jeune homme de brillant avenir, et il fut convenu qu'à la rentrée des classes, Garcia Moreno prendrait le chemin de la capitale.

Il quitta donc sa famille pour se rendre à Quito, au mois, de septembre 1836. Il était au comble de- ses vœux; mais comment peindre l'émotion douloureuse qu'il éprouva en disant adieu à sa mère tendrement aimée, à ses frères et sœurs, ses seuls amis en ce monde, et à ce bon religieux qui depuis plusieurs années, rem-

plaçait ici-bas le père que Dieu lui avait enlevé? Pour apprécier les angoisses de celte première séparation; il faut se rappeler que FAmérique a conservé les mœurs patriarcales d'autrefois, et surtout la vie de famille avec sa douce tendresse, sa cordiale hospitalité, ses habitudes religieuses, sa naïve et franche expansion. Comment quitter sans decbirement.de cœur le foyer tout embaumé de ces purs et nobles sentiments?

Hais à quinze ans on sèche vite ses larmes, surtout quand on entreprend un long voyage avec Tinconnu devant soi. Seul avec les rudes muletiers auxquels on Favait confié, insensible aux fatigues et aux périls du voyage, le jeune Gabriel s'élança plein d'ardeur sur cette route de Guayaquil à Quito, dont les accidents aussi variés que pittoresques exaltent l'imagination des touristes les plus blasés. De ce beau fleuve Guayas qui Fentralnait vers là tierra fria^^ il voyait se rapprocher les cimes neigeuses des Andes, ces géants qu'il avait contemplés de loin, au milieu desquels il allait maintenant habiter. Des hauteurs du Chimborazo, il envoyait une dernière pensée à sa chère cité de Guayaquil, ensevelie au loin dans les brumes de^ l'Océan, puis ses idées se concentraient sur la vieille capitale des Incas, le pays de ses rêves et de ses espérances.

A Quito il fut reçu à bras ouverts par ses nouvelles mères, tout heureuses de faire retrouver sous leur toit à cet étudiant, devenu leur enfant, les soins et les douceurs de la maison paternelle.

1. On distingue à TÉquateur la plaine maritime exposée aux ardeurs d'un soleil brûlant, tierra caliente^ et la région montagneuse natui-elleraent plus froide, tiefTa fria. La plaine s'appelle la cosla^ei la montagne la sierra. -

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