‹ Garcia MorenoChapitre 25 sur 183 · L AVOCAT · texte numérisé non relu

L AVOCAT

Avant d'aborder les étades spéciales, don Gabriel dut penser au choix définitif d'un état de vie. Ses sentiments religieux n'avaient subi aucune altération dopais son entrée dans la carrière ecclésiastique ; mais son caractère, ses aptitudes, ses pressentiments, les conseils de ses maîtres et de ses amis, le poussaient vers un poste plus militant. L'avenir nous montrera que Dieu l'avait créé, non pour être prêtre, mais pour escorter le prêtre, Fépée à la main, c'est-à-dire pour être Tévêque du dehors, selon la belle expression de l'empereur Constantin. Garcia Moreno ne devinait point encore cette mission; il s'y prépara néanmoins en se décidant à suivre le cours de droit, acheminement à la vie publique et moyen de satisfaire sa noble passion de la justice.

Malheureusement, étudier le droit c'est de nos jours désapprendre souvent les notions du vrai et du juste, surtout quand il s'agit du droit social, politique et religieux. La Déclaration des droits de l'homme a purement et simplement biffé de nos codes les droits de Dieu, de l'Église, de la famille, principes fondamentaux de la société, pour concentrer tous les pouvoirs dans les

maixis du dieu-État. En conséquence, dans les universités sécularisées par la Révolution, on a supprimé les chaires de droit naturel et de droit canonique comme n'ayant plus d'objet. Rien de plus logique, car si le peuple est l'unique souverain, il est aussi Tunique législateur, et le droit se trouve tout entier dans le Bulletin des lois : le droit naturel devient une fiction, et le Corpus juris un anachronisme. De là eette race d'avocats ignorants et impies, qui, dans les deux mondes, oppriment FÉglise et la société au nom d'une légalité absurde et souvent infâme. Pour un jeune homme désarmé, l'étude du droit n'est aujourd'hui que l'apprentissage systématique de la tyrannie.

Quand don Gabriel prit ses inscriptions à l'Université de Quito, la faculté de droit* enseignait la suprématie . absolue de l'État. Dans les rapports de l'Église avec le pouvoir temporel, elle investissait la république des franchises et privilèges accordés autrefois aux rois d'Espagne sous le nom de patronat royal, prétention évidemment schismatique, qu'aggravaient encore d'autres usurpations calquées sur nos articles organiques, par exemple le recours comme d'abus devant les tribunaux séculiers.

Un jeune homme de vingt ans, même aussi chrétien que don Gabriel, se soustrait difficilement à l'içifection de ces doctrines corruptrices. Sans doute le bon sens naturel éclairé par la foi proteste instinctivement contre cette servitude de l'Église ; mais comment réagir à cet âge contre l'autorité des auteurs, l'ascendant des maîtres, les institutions et la législation du pays? Avec son esprit investigateur, don Gabriel comprit vite qu'il y avait là des mystères à élucider,, des compétitions à concilier. Toutefois, ne se sentant pas de force à débrouiller des questions aussi ardues, il fit comme tout le mopde : il accepta les textes officiels sans se mettre

beaucoup en peine de les confronter avec les lois de l'étemelle justice.

Réduite à ces proportions, l'étude du droit n'est plus qu'une affaire d'emmagasinage : il s'agit de se bourrer la tète d'une formidable nomenclature de titres, de chapitres et d'articles. Don Gabriel n'eut qu'à mettre à contribution son incomparable mémoire pour éclipser tous ses rivaux ; encore réservait-îl le meilleur de son temps à ses études favorites.

Ce qui caractérisa cette période de sa vie, ce fut le développement progressif de l'énergie morale dont il avait déjà donné tant de preuves. L'étudiant comprenait que, pour être un vrai justicier au milieu du'monde, un jurisconsulte ne suffisait pas ; qu'il fallait un Bayard, un chevalier sans peur et sans reproche, décidé à briser toute opposition et toul^ insurrection pour arriver au trioniphe du droit. Aussi travaillait-il, comme nous allons le voir, à devenir cet homme de fer dont parle Horace, qui ne broncherait pas même devant l'écroulement d'un mondée

Don Gabriel était alors un jeune homme accompli. De haute taille, d'une figure régulière et expressive, son âme se peignait dans sa physionomie. On voyait briller dans ses grands yeux hoirs la flamme de son intelligence, et sur son large front une franchise et une loyauté qui lui gagnaient tous les cœurs. Ses brillants succès, son caractère ouvert, expansif même dans les conversations intimes, le faisaient naturellement rechercher de la société.. Jusque-là son idole, je veux dire la science, Pavait écarté des salons. S'il y paraissait quelquefois, c'était pour lier conversation avec les livres étalés sur la table, dont il feuilletait avidement

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