‹ Garcia MorenoChapitre 26 sur 183 · Justum ac tenacem propositi viruin · texte numérisé non relu

Justum ac tenacem propositi viruin

Et si fractas illabatur orbis Impavidum ferieat ruiniB.

les pages tout en répondant aux interpellations qui lui étaient adressées. Mais vers ce temps, soit lassitude d'esprit, soit diminution de ferveur, soit entraînement naturel à son âge, on s'aperçut qu'il prenait goût aux réunions plus ou moins mondaines et sacrifiait moios à ses chers livres. A Quito comme à Guayaquil, on ne trouve ni cafés ni théâtres, excepté quand une troupe d'infortunés comédiens, chapes de partout, se décide à escalader les montagnes pour dresser ses tréteaux dans la capitale durant quelques semaines; on passe les soirées au salon à dire ces mille riens spirituels qui font couler de longues heures sans qu'on s'en aperçoive. Invité partout, choyé de tous, don Gabriel se laissa prendre au charme des doux amusements, et le sauvinge finit par s'apprivoiser. 11 le voyait, il se reprochait ces heures perdues ; mais ime fois dans les liens du monde, comment les briser?

Pour couper court à toute tergiversation, l'étudiant prit une résolution héroïque : il se fit raser la tête comme un moine et s'enferma chez lui durant six semaines sans donner signe de vie. Rien de plus radical ni de plus efficace pour rompre une habitude. Mentor jeta Télémaque à la mer pour l'arracher à une enchanteresse : don Gabriel fut à lui-même son Mentor. On peut le qualifier d'original, on ne lui refusera pas la virilité de l'âme. Avis à ces jurisconsultes en herbe, moins assidus aux cours de droit qu'aux bals de barrières, aujourd'hui étudiants sans livres et demain avocat*; sans causes!

Fort contre lui-même, don Gabriel n'était pas moins intrépide quand il s'agissait de tenir tête à un adversaire. Chez lui l'énergie dégénérait alors en audace et quelquefois en violence. Un jeune officier l'apprit un jour à ses dépens. Dans une discussion avec l'étudiant il s'emporta jusqu'à le provoquer en duel. Oubliant

son devoir de catholique, T étudiant releva le gant, et Ton prit jour pour une rencontre. Mais l'officier, trop prudent, conta l'affaire k son colonel qui tout naturellement le consigna à la caserne, la loi interdisant le duel sous les peines les plus sévères. Au jour et à rheure convenus, don Gabriel se rendit sur le terrain ; à sa grande surprise, l'adversaire si prompt à le défier ne parut point. Évidemment il s'était fait interner pour n'avoir point à combattre : l'étudiant furieux courut à la caserne, le traita de lâ-che, et, dans Fexaspération de sa colère, lui appliqua un vigoureux soufflet; puis, il quitta la place, laissant le bravache à ses réflexions. On applaudit à cet acte de violence; mais l'emportement n'est pas de la force, pas plus que le faux point d'honneur n'est de la dignité. Don Gabriel le savait mieux que tout autre ; il avouait que s'il est beau de ne pas craindre l'homme, c'est une folie de ne pas craindre Dieu.

11 voulait arriver à celte intrépidité que rien n'émeut pas même l'imminence d'un péril grave, pas même la subite apparition de la mort. Et comme la nature, en pareil cas, excite dans l'àme des impressions instinctives dont la volonté n'est pas maîtresse, il eWyait de se raidir contre ces mouvements indélibérés en se famiUarisant avec le danger. Un jour qu'il se promenait à la campagne un livre à la main, il se trouva en face d'un énorme rocher qui formait une voûte naturelle sous laquelle les rayons du soleil ne pouvaient pénétrer. Profitant de cet abri pour prendre un instant de repos sans discontinuer sa lecture, il s'aperçut tout à coup que ce bloc gigantesque, suspendu au-dessus de sa tête, était presque entièrement détaché de sa base et pouvait à la moindre commotion le broyer dans sa chute. Mû comme par un ressort, il s'élança d'un bond hors de cette dangereuse caverne. Mais aussitôt, rou-

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gissant d'avoir cédé à la peur, il retourna s'asseoir sous la roche braalante et y demeura durant une heure. Plusieurs jours consécutifs, afin d'assujettir l'instinct à la volonté il revint faire sa lecture au même endroit. Évidemment un homme de celte trempe ûe reculera pas devant le poignard d'un bravo ni la fureur d'une assemblée.

L expédition qu'il entreprit en 1845, de concert avec le docteur Wyse, peut-être la plus aventureuse qu'on ait jamais risquée par amour de la science, témoignera mieux encore de son audace. Il s'agissait d'explorer l'intérieur du Pichincha, le terrible volcan dont les éruptions ont fait plusieurs fois de la ville de Quito un monceau de ruines. En suivant un chemin plein de détours pour éviter les profonds ravins qui sillonnent les flancs de la montagne, ils arrivèrent après deux jours de marche à une altitude d'environ quatre mille cinq cents mètres, en face du cratère. L'immense cavité du volcan présente deux orifices semblables à deux entonnoirs, l'un à Test, l'autre à l'ouest. Ils descendirent d'abord dans le cratère oriental, chargés de leurs instruments et accompagnés du seul indien qui eût osé les suivre, puis ils s'enfoncèrent dans le cratère occidental jusqu'à une profondeur de quatre cent quinze mètres. Ensevelis vivants dans ces abîmes, ils y passèrent plusieurs jours, au milieu de quartiers de roche mesurant jusqu'à quatre mètres de côté, et de soixante-dix soupiraux d'où s'échappait une fumée assez chaude pour brûler, assez épaisse pour asphyxier. Ces énormes rochers noircis par le temps, l'obscurité des cratères dans lesquels les rayons du soleil ne pénètrent que cinq ou six heures par jour, ces bouches volcaniques lançant des colonnes de fumée d'un gouffre de sept cent cinquante mètres de profondeur, le sifflement que produisent les gaz en s'échappant des cheminées.

semblable à celui qui jaillit de la soupape d'une machine à vapeur, tout donnait à ces cavernes un aspect mystérieux et terrible.

Après quatre jours d'exploration, ils quittèrent le fond du cratère occidental, mais Tascension se fit péniblement à cause d'un brouillard très épais qui les empêchait de voir à dix pas devant eux. Pour comble de malheur, la pluie ne cessa de tomber durant toute la journée. A un moment donné, Garcia Moreno et Tindien échappèrent à la mort comme par miracle. Ils montaient un ravin et changeaient de direction lorsqu'un coup de tonnerre épouvantable retentit dans la hauteur, et aussitôt une nuée de gros projectiles s'abattit avec un fracas et un sifflement horribles à deux mètres de leurs tètes. Quelques pas de plus, et l'avalanche les emportait au fond du gouffre.

Vers cinq heures du soir, trempés par la pluie, brisés de fatigue et couverts de blessures, ils atteignirent le fond du cratère oriental. Force leur fut cependant dépasser encore la nuit au fond du volcan, car leurs jambes endolories et engourdies refusaient de les porter. Ils prirent un peu de glace pour leur souper; puis Wottis derrière un rocher, la tète entre les genoux à la mode des indiens, ils essayèrent de dormir. Au point du jour, lorsqu'ils se remirent en route, ils éprouvaient une telle difficulté à se mouvoir qu'ils crurent leurs membres paralysés et comme pétrifiés. Garcia Moreno courut encore à ce moment un grand danger. Tandis qu'il montait un plan très incliné, le pied lui manqua, et il glissa sur le dos la longueur de dix mètres, jusqu'à la rencontre d'une pierre contre laquelle il vint heurter. Enfin, après des fatigues et des peines inouïes, ils arrivèrent vers neuf heures au sommet du volcan *.

l. Le compte rendu de cette exploration, signé Sébastien Wyse et

Au milieu de ces distractions scientifiques et des luttes politiques auxquelles son nom était déjà mêlé, don Gabriel avait achevé ses quatre années de droit, conquis à vingt-trois ans le grade de docteur, et commencé son stage au barreau sous la direction du savant jurisconsulte Joachim llenriquez. On connaîtra le jugement que portaient alors sur Garcia Moreno les hommes les plus compétents, et le prestige dont il jouissait à Quito, par le certificat qu'Henriquez signa de sa main le jour où son pupille, après quelques années de jurisprudence pratique, fut reçu dans Tordre des avocats. Mettant en relief ses talents, déjà de notoriété publique, il s'exprime ainsi : « Ses conférences ne se bornent point à élucider une thèse ou à démontrer par de bonnes raisons les questions qu'il a entrepris de prouver : son rare jugement lui fait mettre le doigt sur toutes les réformes à introduire dans nos codes pour améliorer la procédure et arriver à une plus parfaite équité dans les arrêts. Sa constante application à étudier la jurisprudence, son tact exquis du bien et du juste, en font un maître distingué dans sa profession, un jurisconsulte éminent à qui Ton peut confier sans crainte le soin de défendre la propriété, Fhonneur et la vie de ses semblables. En outre, chacun sait que Gabriel Garcia Moreno possède des connaissances très étendues en littérature et surtout des vertus très rares dont la République a le plus grand besoin. Le bien général, le progrès, la gloire de l'Equateur, voilà les idoles de ce noble cœur, et c'est à ces grands objets qu'il a

(iarcia Moreno» publié par VÉqvaloriano do Quito, puis par les Xouvelles Annales des Voyages, fut communiqué à l'Académie des sciences, le 6 juillet 1846. On le retrouve dans les Lectures Géographiques de C. Raffy, 1867. Laissant de côté la partie scientifique, (pli est trt»s remarquable, nous y avons puisé les détails qui intéressent l'histoire.

consacré jusqu'aujourd'hui ses travaux et ses efforts. » Garcia Moreno exerça peu ses fonctions d'avocat : à la date de ce certificat si plein d'éloges, les affaires publiques absorbaient déjà son attention. Jamais cependant, il ne refusa 'd'aider le pauvre qui réclamait son appui, et c'est ainsi que le plus grand nombre de ses clients furent des malheureux dont il se constitua gratuitement le défenseur. La charité fut toujours sa vertu favorite : nous en citerons plus tard des traits sublimes.

Exemptes du verbiage ordinaire aux avocats, ses plaidoiries se distinguaient par leur clarté, leur concision, la vigueur du raisonnement et la fermeté des conclusions. Il pensait que l'orateur du barreau n'a pas pour mission d'embrouiller les causes, mais de les éclaircir. Il n'avait pas à surprendre la bonne foi du juge, estimant assez la profession de l'avocat pour ne point la prostituer à la défense de l'injustice. Jamais il n'eût consenti à plaider une cause mauvaise ou simplement suspecte : c'était chez lui une répugnance invincible. Le président du tribunal voulant un jour lui imposer d'office la défense d'un assassin notoire, il refusa net et se tira d'affaire par cette boutade : « Soyez sûr, monsieur le président, qu'il me serait plus facile d'assassiner que de défendre un assassin. » Il éconduisit de la môme manière un Espagnol, procureur des procès nationaux qui, connaissant son grand talent, voulut le charger d'une affaire embrouillée et peu délicate. Après avoir examiné le dossier, don Gabriel refusa son concours, malgré les instances de son client, qui plaida quand môme et perdit son procès. Le lendemain de sa déconfiture, il exhalait son mécontentement devant Garcia Moreno : « Si j'ai perdu mon procès, c'est votre faute! lui disaitil avec animation. — Vous l'avez perdu parce que votre cause était mauvaise, répondit l'avocat. — N'importe,

ajouta l'Espagnol, vous l'auriez rendue bonne, si vous l'aviez défendue. »

Cependant, malgré son amour passionné de la justice et sa scrupuleuse délicatesse dans le choix de ses causes, il y eut un jour où sa prudence fut en défaut. Nous avons parlé de l'enseignement universitaire sur les rapports de l'Église et de l'État : un procès scabreux dont Garcia Moreno ne craignit pas de se charger, lui fit toucher du doigt l'iniquité d'une telle législation.

Un ecclésiastique indigne avait surpris la bonne foi du jeune avocat au point de s'insinuer dans son intimité. Or, il arriva que l'archevêque de Quito, instruit de la conduite de son subordonné, le suspendit de ses fonctions. Au lieu de demander grâce, le malheureux prêtre protesta de son innocence avec tant de chaleur et d'apparente sincérité que, le croyant victime de fausses dénonciations, Garcia Moreno s'autorisa des lois existantes pour en appeler comme d'abus contre la sentence archiépiscopale. Il était tellement confiant dans la justice de sa cause que, durant une année entière, il soutint ce procès avec acharnement afin de forcer le prélat à lever l'interdit. Ce ne fut qu'après avoir obtenu la preuve irrécusable de l'indignité de son client, qu'il consentit à se désister.

La Providence permit cette malencontreuse aventure pour l'obliger à faire de sérieuses études sur le droit ecclésiastique et sur le virus révolutionnaire dont les modernes législations sont infectées. A cet esprit investigateur il ne put échapper que la loi du patronat, avec ses appels comme d'abus devant les tribunaux séculiers, consacrait tous les empiétements de l'État sur les droits et immunités de l'Église, et son cœur de chrétien dut gémir de voir sa divine mère traitée non comme une reine mais comme une esclave avilie, justiciable d'un tribunal laïque, exposée à ses condamnations!

En vertu de ces usurpations despotiques, lui homme de foi, catholique dévoué, avait traîné à la barre du pouvoir civil le premier représentant de FÉglise dans son pays, avec la volonté de faire casser par la force les actes du ministère spirituel ! Évidemment, comme il le disait plus tard en gémissant, il fallait attribuer cette erreur de sa vie à ce libéralisme antichrétien dont renseignement officiel lui avait inoculé le poison.

Comment ce jeune avocat, qui livrait consciencieusement son évêque au bras séculier, a-t-il pu se transformer en champion des droits de l'Église, jusqu'à détruire de ses mains cette loi du patronat, sur laquelle il appuyait ses revendications laïques? Comment le droit chrétien s'est-il révélé à son âme, alors que livres, magistrats, professeurs, hommes d'État, n'avaient pas assez d'anathèmes pour le foudroyer? Les événements auxquels il va coopérer et l'étude attentive de l'histoire seront les deux grands instruments de Dieu pour amener sa conversion.

Avant d'entrer avec lui dans l'arène politique, jetons un dernier coup d'œil sur sa vie intime. Depuis longtemps son esprit transcendant, sa conduite irréprochable, et le brillant avenir qui se dessinait devant lui avaient fait oublier son humble situation de fortune. Il lui était certainement permis d'aspirer à une alliance honorable dans les familles distinguées de Quito. Ses amis le lui disaient souvent; lui seul avait l'air de n'y pas penser.

Or, dans les premiers mois de 1846, il voyageait un jour à travers les montagnes pour se rendre à Guayaquil avec un de ses plus intimes amis. La nuit venue, ils s'arrêtèrent dans un tambo, espèce de hutte où l'on recueiUe les voyageurs. L'ami dormait profondément, quand tout à coup don Gabriel le réveille en sursaut et lui dit très sérieusement : « Sais-tu qu'il y a deux heures

j'ai contracté mariagç? » Son compagnon lui demanda s'il avait le cauchemar. « Je te dis la vérité, reprit-il ; j'ai laissé ma procuration en quittant la ville, et voilà deux heures que le contrat est signé. » Il avait conduit cette affaire, comme toutes les choses graves dont il s'occupait, sans laisser soupçonner ses intentions même à son meilleur ami.

II épousait la senora Rosa Ascasubi, noble dame dont les ancêtres avaient été mêlés aux luttes de l'Indépendance. Ses deux frères. Manuel et Robert, xivaient en parfaite communauté de sentiments avec Garcia Moreno. Us aimaient en lui l'ardent patriote, l'homme d'action qui deviendrait au besoin un chef de parti. Outre les biens de la fortune, lasefiora Rosa lui apportait beaucoup d'esprit et de dignité, et une parfaite conformité d'idées et de caractère avec l'homme dont elle allait partager les destinées. Jamais union n'eût été plus heureuse si les orages de la vie publique n'avaient bien vite troublé les joies intimes du foyer.

Mais, à cette date, Garcia Moreno avait déjà le pressentiment du rôle important que les circonstances et son amour du bien public allaient lui imposer. A ses amis qui le pressaient d'écrire ^histoire de l'Equateur, il répondit en souriant : « Il vaut mieux la faire. » En effet, son histoire va désormais se confondre avec celle de son pays. Toutefois, pour la comprendre et pour la juger, il est nécessaire de jeter un coup d'oeil rétrospectif sur l'Equateur et ses vicissitudes politiques de 1830 à 1845, c'est-à-dire depuis sa constitution en État indépendant jusqu'à la première révolution à laquelle prit part Garcia Moreno.

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