Florès était originaire du Venezuela
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Soucre, le héros de Tarqui, dont la vaillance avait sauvé 1 rÉquateur d'une invasion péruvienne : nul ne pouvait
i lui disputer le premier rang*. C'était du reste un parfait
I gentilhomme, aussi distingué dans un salon que brave
au champ d'honneur. On lui reprochait bien d'être ambitieux, peu religieux, ami de la guerre, plus ami du plaisir, mais la gloire couvre tout. Élu président par dix-neuf voix sur vingt, un décret déclara que Florès I , avait bien mérité de la patrie.
Toutefois la lune de miel s'obscurcit bien vite : entre ijl le nouveau président et la nouvelle république, les
u sujets de divorce étaient trop nombreux pour ne pas
-%- amener des querelles.
;| L'Equateur se voyait littéralement rongé par la sol-
;) datesque étrangère qu'on avait fait la sottise de natu-
il raliser. Ces vieux soudards sans patrie, sans famille,
];'| vrais juifs-errants de l'Indépendance, avaient pris Tha-
^> bitudede rôder d'une province à l'autre, de voler, de
V? tuer, de commettre impunément tous les brigandages.
I i Les officiers ne valaient pas mieux que les soldats,
*'f, sauf qu'ils faisaient bonne chère, tandis que ceux-ci,
i soiivent sans solde, mouraient de faim. Quant à Florès,
'\l considérant cette armée comme sa garde, il refusait de
; ! la réduire, et comblait d'honneurs ces étrangers au mé-
' ' pris des indigènes.
Cette jacquerie militaire menait fatalement le pays à la banqueroute. L'agriculture et le commerce ruinés, le trésor se trouvait à sec, et les services de l'État for- 'I cément supprimés. C'était pour tous la famine en pers-
pective et la ruine. Florès, lui, banquetait tranquille- "^ ment au milieu de ses joyeux convives. A voir ces
tertidlias animées et brillantes, personne n'eût soup- •; • çonné que le peuple et l'armée étaient aux abois. On
^ ' l'accusait de se procurer de l'argent par des spécula-
tions et des tripotages indignes d'un homme d'État. On
lui reprochait encore de livrer le pays à des étrangers, pendant que les Matheu, les Saenz, les Montufar, les Elîzalde, les Gomez de laTorre, enfants de FÉquateur, vieux guerriers de Flndépendance, végétaient dans l'oubli et le mépris. On ajoutait» non sans colère, que le président, esprit fin et caustique, n'épargnait point Fironie, même les lazzis sanglants, aux familles aristocratiques de la capitale.
Il n'en fallait pas tant pour mettre le feu aux poudres. Une guerre malheureuse avec la Nouvelle-Grenade, dans laquelle Florès dut battre en retraite après avoir solennellement promis la victoire, acheva de soulever le peuple contre lui. Le parti des patriotes profita de Fincidentpour créer des journaux d'opposition, tels que P Homme-libre à Guayaquil et le Libre-Qintonien dans la capitale. Mais pour manier ces engins d'insurrection, il fallait un homme rompu au métier : on le trouva dans Rocafuerte.
Homme de naissance et de talent, mathématicien, géographe, publiciste, Rocafuerte n'avait pas donné jusque-là sa mesure politique. Lors d'un voyage eu France, au commencement du siècle, il avait connu le jeune Bolivar, avec lequel il fut vite en pleine communion d'idées républicaines. En 1812, nommé député aux cortès, il quitta Madrid après avoir fait une violente opposition à Ferdinand VIL On le retrouve en 1820 au Mexique, écrivant des pamphlets contre le catholicisme à propos de tolérance religieuse. Il donnait des leçons de français, mais il n'avait d'autres livres pour son enseignement que le Contrat social et Y Esprit des lois. Il revint à Guayaquil sa patrie, en 1833, juste à temps pour mener la campagne contre Florès.
Sous sa direction, les journaux, multipliant les accusations et les suppositions les plus injurieuses, rendirent le gouvernement à peu près impossible. On insinua
enfin que Florès, malgré la constitution, voulait s'armer de pouvoirs extraordinaires et se perpétuer au fauteuil. Celui-ci laissa dire; mais dans un congrès composé en majorité de ses créatures, il se fit en effet investir de la dictature et bannit du territoire les membres les plus influents des clubs patriotiques, notamment Rocafuerte. Les patriotes furieux coururent aux armes. A Guayaquil, Rocafuerte, arraché aux sbires qui le traînaient en exil, fut proclamé chef suprême, pendant qu'à Quito des. bandes d'insurgés s'organisaient sous le nom d'armée libératrice. Mais Florès était un homme de ressources. Pris entre deux feux, il tourna d'abord ses armes contre Guayaquil dont il s'empara sans difficulté; et comme Rocafuerte, suivi des patriotes irréconciliables, s'était réfugié sur les vaisseaux du port, Florès le fit saisir au milieu de la nuit et amener dans son quartier. Celui-ci pouvait s'attendre à tout, lorsqu'à son grand étonnement, il entendit Florès lui représenter les malheurs d'une guerre civile, le conjurer de travailler à la pacification du pays, et finalement lui offrir le poste de gouverneur de Guayaquil. L'ambitieux Rocafuerte accepta de grand cœur, et l'Equateur se réveilla ayant deux maîtres au lieu d'un.
Pendant que ce coup de théâtre s'exécutait à Guayaquil, l'armée libératrice s'était emparée de Quito aux applaudissements de la noblesse et du peuple. Les provinces allaient se déclarer les unes après les autres contre Florès, quand celui-ci, revenant de Guayaquil avec ses troupes victorieuses, écrasa les patriotes dans les champs de Minarica. On ne peut se faire une idée de la consternation qui régna dans le pays à cette nouvelle, ni de la rage des patriotes, courbés de nouveau sous un joug odieux. Certains députés, fous de désespoir, ne parlaient de rien moins que d'incorporer le pays à la Nouvelle-Grenade, pour échapper aux deux tyrans.
De fait, l'Equateur était à leur merci. Son mandat accompli, Florès pesa si bien sur les électeurs que Rocafuerte fut porté au fauteuil présidentiel, tandis que lui, Florès, s'adjugeait le gouvernement de Guayaquil. Les patriotes essayèrent quelques soulèvements partiels, mais Rocafuerte avait la main ferme : il exila les uns et fusilla les autres. Ennemi de la religion et du clergé, il sécularisa TUniversité, travailla de toutes ses forces à laïciser les écoles, et même essaya d'introduire le protestantisme à TÉquateur par des machinations indignes de son caractère. Un malheureux quaker, introduit subrepticement à Quito, fut chargé par lui d'une école de jeunes filles. Celles-ci s'étant un jour agenouillées spontanément au passage du Saint-Sacrement, le quaker se mit à rire et proféra des propos irrévérencieux pour nos augustes mystères. Aussitôt les enfants désertèrent l'école. Le quaker voulut continuer sa propagande en colportant des bibles falsifiées; mais les curés le dénoncèrent à leurs paroissiens, et il n'eut que le temps de s'enfuir pour ne pas être lapidé. Du reste, si Rocafuerte avait l'âme d'un sectaire, il était supérieur à Florès comme administrateur. Pendant ses quatre années de gouvernement, il restaura les finances, maintint la paix au dehors et, grâce à son implacable sévérité, fit régner un semblant d'ordre à l'intérieur.
A l'expiration de son pouvoir, Rocafuerte céda la place à Florès et reprit tranquillement son poste à (iuayaquil. Pour regagner le cœur ulcéré des patriotes. Florès fit nommer un vice-président qui leur était sympathique, et renonça au droit de bannissement si cher à Rocafuerte. « Aucun Équatorien, leur dit-il, ne sera déporlé sans arrêt judiciaire. Tout les citoyens seront indistinctement appelés aux charges de l'État, selon leurs mérites et leurs aptitudes. Il n'y a pour tous qu'une cause à servir : la cause de la nation. » C'est
Tantique manifeste des républicains assis à l'usage de ceux qui sont debout. Ce qu'ils appellent la nation, ce sont les deux ou trois cents ambitieux qui les ont nommés, et qu'il faut maintenant servir en leur fournissant des places. Florès toutefois se refit une certaine popularité en rappelant de Texil quelques victimes de Rocafuerte, puis on put constater le même despotisme militaire que durant sa première présidence, le même gaspillage des finances, le même trafic électoral, les mêmes entreprises ruineuses, si bien qu'en 184.3, Texaspération étant à son comble, peuple et président résolurent d'en finir par un coup d'État. Florès prit les devants.
Décidé cette fois à ne plus céder le fauteuil à son compère, il réglementa les élections de manière ' à s'assurer dans la future convention une mfyorité certaine, ce qui excita un cri de rage d'un bout de l'Equateur à l'autre. Ses créatures nommées et installées, Florès leur adressa un message sur la nécessité de réformer les institutions existantes. Rien de plus curieux que ce factum académique, où l'on voit défiler tour à tour les républiques anciennes et modernes, Sparte, Athènes, Thèbes avec le conseil des Amphictyons et des Archontes, Rome avec son Sénat, Venise avec le conseil des Dix, la grande République des États- Unis ; le tout, pour montrer que les États à constitution faible meurent dans l'anarchie ou deviennent la proie des États à constitution forte. La pièce se terminait par une sommation aux députés d'avoir à sauver le pays en fabriquant une de ces constitutions qui rendent les républiques éternelles.
La convention n'avait pas l'oreille dure, elle vota tout ce que voulut le jnallre : la présidence pour huit ans, le sénat pour douze, la chambre des députés pour quatre ans. De plus, le président jouissait du droit de
veto contre tout projet de loi qui ne réunirait pas les trois quarts des voix. C'était Tabsolutisme présidentiel très peu déguisé, décrété par Florès pour Florès, car bientôt on apprit qu'il était renommé président par trente-deux vol\ sur trente-quatre.
Impossible de décrire la fureur des patriotes et l'exaltation populaire contre Florès et sa convention. Interprète des sentiments du pays, Rocafuerte protesta contre « la charte d'esclavage, produit honteux de l'avarice et de l'ambition. )> — « Citoyens, s'écria-t-il, comme homme et comme patriote, je répéterai à la convention ce qui se dit partout, dans nos rues comme dans nos maisons. Votre constitution, fruit d'une intrigue infâme, n'a pour objectif que la réélection du général Florès, au grand détriment du trésor et de l'honneur du pays. Je proteste contre cette élection et je demande la mise en accusation du président, du parjure qui n'a pas rougi de déchirer la constitution après avoir fait le serment de lui garder une inviolable fidélité. » Il partit ensuite pour Lima, d'où il ne cessa de lancer contre Florès de nouvelles et foudroyantes philippiques. Et cependant, malgré son indignation, le peuple eût peut-être rongé son frein en silence, si la convention, une fois lancée dans la voie du despotisme, n'eût ajouté à ses violences politiques de véritables attentats contre la religion du pays.
Florès n'avait point le tempérament d'un persécuteur; mais, en bon libéral de 1789, il nourrissait dans son cœur une secrète hostilité contre la suprématie de l'Église, l'indépendance du clergé, et cette unité de culte qui faisait la gloire de l'Amérique espagnole. En outre, il était lié avec les francs-maçons de la Nouvelle- Grenade qui, sous prétexte de bienfaisance, avaient tenté quelques années auparavant d'établir des loges à Quito et dans les autres centres importants de l'Équa-
teur. Ignorant le piège caché sous le voile humanitaire, bien des catholiques prirent part à ces conventicules ; mais, quand les affidés commencèrent à prôner la tolérance religieuse et la liberté des cultes, les loges se vidèrent comme par enchantement. Florès s'était montré fort indifférent à cet échec des maçons; la convention, plus hostile, se crut assez puissante pour reprendre à ciel ouvert le travail des loges et démanteler à coups de décrets la vieille citadelle catholique.
Avec de grands airs d'orthodoxie, les députés glissèrent dans la constitution un article stipulant que « la religion de TÉtat est la religion catholique, apostolique et romaine, à Texclusion de tout autre culte public ». On ouvrait ainsi la porte aux juifs et aux protestants, qui formeraient d'abord des réunions privées sous prétexte que le culte public seul était interdit, sauf à demander, après le recrutement d'un certain nombre d'adeptes, l'autorisation d'ériger un temple ou une synagogue, autorisation qu'on ne pourrait plus leur refuser. Ainsi s'implantait dans un pays où n'existait pas un seul dissident, le germe des divisions et des haines religieuses. Bientôt ces conventionnels, si pressés d'accorder aux faux cultes des licences que personne ne réclamait, affichèrent leur intolérance envers le clergé catholique en excluant tous ses membres de la représentation nationale. Ouvertes aux fonctionnaires de tout ordre, les chambres étaient fermées aux prêtres et aux évèques, traités en véritables parias.
Le gouvernement allait apprendre à ses dépens qu'on ne violente pas impunément la conscience d'un peuple dont la foi, pure du venin libéral, n'est point paralysée par cette fatale léthargie qu'on appelle l'indifférence. L'Équatorien aime son Église, ses prêtres, ses religieux, son culte, ses cérémonies saintes. Il déteste le judaïsme qui crucifie Jésus-Christ et l'hérésie qui déchire le
sein de l'Église. On a beau lui vanter hypocritement les bienfaits de la tolérance : le vieux sang espagnol bouillonne à la pensée que les autels de Baal viendraient souiller ces nobles montagnes où jusqu'ici le catholicisme a brillé sans ombre, comme ce splendide soleil qui resplendit sans nuages au-dessus de ses temples. Et voici que, non content de favoriser les faux cultes, le gouvernement ne reculait pas devant l'ostracisme des ministres du vrai Dieu ! Le peuple tout entier, prêtres et laïques, répondit à cet acte insensé par une protestation solennelle contre la constitution. Comme il fallait grouper toutes ces volontés, impuissantes quand elles restent isolées", terribles si Ton parvient à les réunir en faisceau, des sociétés patriotiques se formèrent dans les grandes cités pour organiser la résistance. Les unes réunissaient les citoyens influents, officiers, avocats, négociants, propriétaires, tous hommes de bon conseil. Les autres se composaient plus spécialement de" jeunes gens aptes aux coups de main, parmi lesquels on ne sera pas surpris de retrouver notre Garcia Moreno.
Agé de vingt-trois ans à cette époque, il achevait son cours de droit. Depuis longtemps, uni de cœur et d^àme avec les patriotes contre la tyrannie, avec les survivants de Minarica contre les oppresseurs de son pays, il avait espéré voir la jeune république de TÉquateur s'établir et prospérer à Fombre de la religion, de la justice, de la science et des arts, sous un gouvernement honnête, laborieux, dévoué au bien public. Comment aurait-il pu rester indifférent devant la force écrasant la religion et la justice? Il se dit que si la force 9. sa raison d'être, elle doit sauver le peuple, non l'opprimer ; défendre la religion, cette clef de voûte de la société, non la détruire* Depuis quelques années il faisait partie d'un cercle littéraire composé de jeunes
gens de talent et d'avenir, tels que le docteur Carvajal, le docteur Nicolas Martinez et autres, dont la plupart s'unirent à lui d'étroite amitié et devinrent plus tard ses appuis et ses collaborateurs dans sa grande œuvré de restauration sociale. Naturellement à leur tète par son éloquence, son esprit de suite, son caractère décidé, il ne manquait pas une occasion de les exciter à la lutte en mettant sous leurs yeux les erreurs et les fautes du gouvernement. Au lieu d'exercices académiques, il leur commentait avec sa véhémence ordinaire des articles de La lanteime magique^ publication incendiaire qui tous les jours jetait feu et flamme contre le général Florès et ses partisans. Ainsi transformée par son influence en club d'opposition politique, la Société Philanthropique Littéraire^ c'était le nom du cercle des jeunes gens, ne tarda pas à porter ombrage au pouvoir et dut même disparaître pour ne pas trop éveiller ses défiances.
La résistance s'ouvrit par une protestation du clergé contre la situation que faisaient à l'Église les décrets de la convention. Au nom de la religion catholique et de la dignité de ses ministres, on réclamait à la fois Tabro- . gation de l'article relatif à la tolérance des cviltes, et l'éligibilité pour le prêtre comme pour tout autre citoyen. La convention répondit par une fin de non-recevoir, « attendu que l'Inquisition était abolie, que la liberté ne compromettait en aucune manière les intérêts de l'Église catholique bien compris, » et autres rengaines à l'usage des francs-maçons au pouvoir. Quant à Tex-' clusion du clergé des chambres législatives, « la convention avait agi dans la plénitude de son droit, et personne n'avait qualité pour faire la leçon au peuple souverain. »
Cette déclaration déchaîna la tempête dans tout le payis. Des bandes parcoururent les rues en criant :
« Vive la religion! A bas la constitution! »' Au lieu de se rendre aux vœux de la nation, le gouvernement mit au jour un ukase présidentiel enjoignant à tous les fonctionnaires civils, militaires, ecclésiastiques, de prêter serment à la constitution maudite. Un grand nombre de laïques ignorants ou pusillanimes, et même certains membres du clergé partisans de la conciliation à outrance, prêtèrent le serment exigé; mais la masse du clergé résista. Évèques, docteurs en théologie, professeurs, curés, déclarèrent le serment illicite et les décrets attentatoires aux droits imprescriptibles de TÉglise, ce qui exaspéra les membres de la convention. Pour avoir raison des réfractaires ecclésiastiques ou civils, ils les condamnèrent à la privation de leurs droits politiques, emplois ou bénéfices, et même à l'expulsion s'ils devenaient une (îause de trouble pour Tordre public. C'était la persécution de 93 moins Téchafaud.
C'était aussi la guerre civile. « Impossible, dit l'historien de l'Equateur i, que la partie plus éclairée de la nation se résignât à vivre sous cette loi d'esclavage, sans même que la presse bâillonnée pût faire entendre une plainte; impossible que. les curés et bénéficiers restassent indéfiniment privés de leurs emplois et de leurs biens pour avoir refusé de souscrire à une constitution réprouvée par leur conscience ; impossible que les assermentés ne conçussent pas de scrupules en pré- . sence de leurs frères plus timorés; impossible que les peuples écrasés d'impôts, vexés et torturés de mille manières, se contentassent toujours de pleurer et de gémir; impossible enfin que les patriotes attendissent huit ans la fin de cette tyrannie, surtout avec la perspective de voir le dictateur s'éterniser au pou-» voir. »