Qu'on me haïsse pourvu qu'on me craigne
Il stigmatisait enfin la barbarie de Texécution et l'ignoble conduite d'un gouvernement assez éhonté pour calomnier ses victimes avant de les torturer. « Honte éternelle, ajoutait-il, à ces lâches oppresseurs de l'innocence, à ces implacables persécuteurs de la vertu ! »
En guise de conclusion, il dépeignait, avec son pinceau d'artiste, les terreurs et les aflfolements de ce gouvernement sans boussole. « C'est, disait-il, un homme ivre, à la démarche incertaine, à la vue trouble, à la voix balbutiante. Il lait mille détours pour trouver son chemin, heurte à toutes les bornes, et attribue ses vertiges à la hauteur des édifices. Toujours vacillant, il se plaint qu'on le pousse et qu'on lui fait perdre l'équilibre. Il roule des yeux hagards, lève la main pour saisir une ombre tenace, sans se douter qu'elle est produite par son propre corps. Il accuse le soleil et se plaint qu'il fait nuit en plein midi, parce que ses yeux obscurcis ne distinguent plus les objets. Épouvanté, il affirme que le sol tremble, parce qu'il ne tient plus sur ses jambes, jusqu'à ce qu'enfin, haletant, somnolent, n'en pouvant plus, il tombe et s'endorme pour cuver son vin. C'est la parfaite image de notre gouvernement : il prépare sa chute, et sa chute sera celle d'un ivrogne ^ »
Garcia Moreno ne se fait aucune illusion sur le dénoûment de cette tragédie. Avec un dévouement digne des anciens Romains, il sacrifiait à l'amour de la patrie son repos et son bonheur. Il avait trente-deux ans; il venait d'épouser une femme digne de lui; un avenir brillant s'offrait à ses regards. Lancer sa feuille, c'était l'exil, mais c'était aussi pour l'homme néfaste qui égorgeait son pays un coup de massue capable de l'étourdir. La persécution qui allait l'atteindre rendrait le persécuteur plus odieux encore et réveillerait dans les