‹ Garcia MorenoChapitre 42 sur 183 · La Nacion parut le 8 mars · texte numérisé non relu

La Nacion parut le 8 mars

— isole gouvernement des radicaux, la loi constitutionnelle n'est qu'un leurre, la souveraineté du peuple, une chimère, et les garanties légales de ridicules fictions. » On apportait en preuve les illégalités sans nombre, les proscriptions, les crimes honteux qui composaient l'histoire du dictateur. Les principes étaient fermes, le style nerveux, le ton d'une ironie sanglante.

« Vous parlez de progrès et de civilisation, s'écriait La Nacion : sachez-le donc, point de progrès ni de civilisation là où ne progressent pas simultanément la société et l'individu ; nul progrès social là où règne le mépris du progrès matériel, où la misère dévore la population, où l'astuce révolutionnaire devient le seul moyen de s'enrichir. Nul progrès individuel là où Tintelligence abrutie s'endort dans les bras de Tignorance, où les doctrines désorganisatrices relâchent chaque jour les liens de la morale, et éteignent avec une rapidité terrible la brillante lumière des révélations divines. »

Urbina comprit que La Nacion allait devenir une véritable machine de guerre contre son gouvernement. Il avait pu tolérer une poésie fugitive, mais la seule pensée d'une feuille périodique d'opposition le rendit furieux. En vertu de son pouvoir discrétionnaire sur la presse, il informa Garcia Moreno que, s'il osait lancer un second numéro de La Nacion, lui et ses complices seraient inexorablement déportés, ce qui signifiait internés au milieu des sauvages du Napo, ou fusillés dans un défilé quelconque par une escouade de Tauras. Le commandant général de Quito reçut l'ordre de lui notifier cet ukase.

— « Dites à votre maître, lui répondit Garcia Moreno, qu'aux nombreux motifs de continuer le journal, se joint maintenant celui de ne point me déshonorer en cédant à ses menaces. »

La ville entière, vivement surexcitée, observait avec

attention ce duel d'un nouveau genre. Au jour marqué, parut le second numéro de La Nacion, plus fort, plus agressif que le premier. Comme on n'avait pas longtemps à vivre, il fallait s'expliquer clairement. Sous ce titre : « Politique du cabinet, » on lisait en tête du journal une critique violente des actes du gouvernement depuis son origine ; puis Garcia Moreno libellait contre Urbina ce formidable réquisitoire :

w II y a longtemps que le pouvoir est débarrassé des périls extérieurs qui lui servaient de prétexte pour couvrir ses fautes et colorer ses erreurs. Une invasion inattendue*, moins redoutable par les forces de Tennemi que par les mécontentements d'un peuple opprimé, faisait oublier en partie les horreurs de la dictature. Quand une nation combat pour son existence, les autres intérêts deviennent secondaires. Ceci soit dit sans vouloir excuser les spoliations et autres agissements « démocratiques » qui ont valu aux agents du gouvernement une juste célébrité. Je crois, au contraire, que ces exactions ont créé un péril imminent et que les autorités, eussent-elles été payées par l'envahisseur, n'auraient pu lui rendre un plus grand service que de pousser la population au désespoir en la broyant sous leurs pieds.

« Quoi qu'il en soit, depuis le mois de juillet, les obstacles à l'action régulière du gouvernement ayant disparu, on pouvait croire qu'il chercherait un titre de légitimité dans le bien qu'il ferait au peuple. Vain espoir! Plein de témérité et d'insanité, il veut dominer par la terreur; il voile son impuissance sous les apparences de la force : il met sa gloire à insulter l'opinion. Fier de récolter la haine pourvu qu'il sème l'effroi, il di-

1. L'invasion de Florès, dix mois auparavant. Le 14 mars 1852, après le renversement de Noboa, Florès avait en effet paru devant Guayaquil avec quelques vaisseaux équipés au Pérou; mais, le 4 juillet, ses braves condottieri livrèrent la petite flottille à Urbina.

rait volontiers comme Tibère : Oderint dum metuant^!

« Dans notre système actuel d'administration, on n'aperçoit pas le moindre atome d'esprit, de cœur ou de bons sens. Le trésor est à sec, le budget de Tannée courante dévoré, le soldat sans solde. N'importe; au lieu d'introduire dans les finances une économie sévère et de réduire les dépenses militaires, on continue les dilapidations, les négociations ruineuses, les malversations les plus révoltantes. On maintient sur pied une armée déguenillée et affamée, insuffisante pour une guerre extérieure, écrasante pour un pays pauvre et ruiné. Avec tout cela, le gouvernement affecte des airs belliqueux qui font pitié. S'il se rencontre quelque part un jeune rodomont aussi couard que rapace, aussi rapace qu'insolent, on peut être sûr que ce propre à rien deviendra gouverneur d'une province ou premier magistrat d'un canton. Il volera; il écrasera le peuple jusqu'à ce qu'il ait enfin lassé sa stoïque patience. »

Après ce tableau de la politique gouvernementale, Garcia Moreno rappelait les crimes commis contre l'Église et notamment la scandaleuse et brutale expulsion de la compagnie de Jésus. II montrait comment « un perfide et lâche conspirateur n'avait pas craint d'acheter la protection d'un État voisin au prix du sang du juste et de l'honneur national; comment une assemblée prostituée, composée de toutes les incapacités, plus platement servile que le parlement de Cromwell, n'avait pas reculé devant l'exécution de l'infâme complot tramé par un assassin et un traître ; comment elle avait voté son décret de proscription, dans le huis-clos d'une session secrète, à la dernière minute de son existence, et comme en se bouchant les oreilles pour ne pas entendre les cris de réprobation d'un peuple exaspéré. »

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