‹ Garcia MorenoChapitre 46 sur 183 · Article · texte numérisé non relu

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fut élu sénateur à une forte majorité. La résistance active portait ses fruits.

Cet affront, d'autant plus sanglant qu'il lui venait de sa bonne cité de Guayaquil, jeta le président dans une grande perplexité. Garcia Moreno, usant de son droit, ne manquerait pas d'occuper son siège au congrès, ni de profiter de l'occasion pour mettre à nu devant le pays les turpitudes du dictateur. Il fallait à tout prix conjurer cet éclat. D'un autre côté, après tant de méfaits révoltants, fouler aux pieds l'immunité d'un sénateur légitimement élu, immunité garantie par le pacte constitutionnel, n'était-ce point serrer trop violemment les freins et s'exposer à un soulèvement populaire? Urbina balança les chances, et, comptant avec raison sur la servilité des députés comme sur le dévoûment de son ami Roblez, il décida que Garcia Moreno ne siégerait pas au congrès.

Celui-ci s'attendait bien à un coup de force, mais il entrait précisément dans ses vues de pousser le despote à multiplier les actes de brutalité afin de le mettre au ban de l'opinion. 11 se présenta donc, à l'ouverture des chambres, pour prendre possession de son siège. Le gouverneur de Guayaquil, l'âme damnée d'Urbina, l'ivrogne Roblez, exécuta ponctuellement la consigne qu'il avait reçue du maître. Ses agents empoignèrent le sénateur sans plus de façon que s'il se fût agi d'un simple vagabond, et le traînèrent, après quelques jours de détention, sur un vaisseau de guerre qui le déposa sur les côtes du Pérou, dans le petit port de Payta.

Cette audacieuse violation des droits les plus sacrés marquait au peuple de l'Equateur son degré de servitude. Non seulement on Fécrascdt sans pitié, mais on se moquait ouvertement de ses suffrages et de sa prétendue souveraineté. Le congrès, véritable réunion d'esclaves, fit à peine de cet abus de pouvoir l'objet d'une

motion dérisoire. La Democracia, organe du ministre Espinel, déclara que « c'était un scandale de confier le mandat de député à un équatorien expulsé du territoire, et indigne par le fait même de la confiance publique. » Prenant un ton de pédagogue, elle administrait ensuite une verte correction au peuple souverain. « Voilà où aboutissent, s'écriait-elle en se voilant la face, ces intrigues électorales où pour suivre Tinspiration de passions mesquines et de basses vengeances, Ton ne tient compte ni de la morale, ni de la politique. La mesure que vient de prendre le gouvernement rendra les électeurs plus avisés; ils apprendront à se défier des suggestions perverses et à repousser ces prétendus défenseurs de la religion, dont Tunique objectif est l'intérêt personnel, mais qui se drapent d'un manteau d'emprunt pour tromper les âmes candides et forcer ainsi les portes des assemblées législatives. » Quelle âme candide que cet Espinel ! On ne peut pas se moquer plus ouvertement des électeurs, après avoir jeté à la porte leur candidat.

Pour colorer les violences dont on s'était rendu coupable à l'égard de Garcia Moreno, il fallait aussi travailler à le perdre dans l'esprit public; Urbina s'y essaya de son mieux. Dans son message au congrès, il présenta ses exécutions non seulement comme opportunes, mais comme absolument urgentes; il parla vaguement de « conspirations », de « plans liberticides », de « traîtres à la patrie », de « perturbateurs de Tordre public ». Son digne Espinel vint à la rescousse dans son « Exposition politique », accusant nettement les rédacteurs de La Nacion d'avoir tenté d'embaucber différents officiers de Tarmée pour organiser un mouvement révolutionnaire contre le gouvernement établi. Ces deux misérables croyaient pouvoir calomnier et mentir à leur aise parce qu'ils avaient étouffé la voix

du grand justicier. Ils oubliaient qu'il lui restait une plume.

Garcia Moreno habitait alors, avec ses compagnons d'exil, le petit bourg maritime de Payta, s.ur les confins de rÉquateur. Cette plage déserte, sablonneuse, sann aucune trace de végétation, convenait bien à un proscrit de sa trempe et de son caractère. Travailleur opiniâtre, son suprême bonheur était de s'isoler des foules bruyantes, pour s'ensevelir dans un cabinet d'étude au milieu des livres. Une fois dans la solitude, la passion de savoir, plus vivante que jamais, revint tourmenter son esprit, et déjà il se replongeait avec délices dans ses méditations scientifiques, oubliant les repas, la promenade, et jusqu'au soin de ses yeux fatigués et malades, lorsque les journaux de TÉquateur vinrent lui apprendre que, non content de l'avoir chassé, Urbina s'efforçait encore de le déshonorer.

Cette nouvelle lâcheté ne Tétonna point, car il connaissait de longue date « ces hommes habitués à mentir sans pudeur ^ ». Il avait prévu que, pour justifier leur infâme conduite, ils n'hésiteraient pas « à appeler la calomnie au secours de l'injustice ». Et même en lisant leurs odieuses imputations, il ne pensait point d'abord à les réfuter, « car le nom de leurs auteurs suffisait à les flétrir ». — « Des Espinel et des Urbina, disait-il, ne déshonorent point ceux qu'ils insultent, mais ceux qu'ils osent louer. Ils ne louent que leurs valets, et, pour se faire les valets de pareils hommes, il faut avoir bu toute honte. »

Cependant il ne voulut point, en se taisant, faire le jeu de Hachiavels au petit pied qui n'eussent pas manqué de « signaler son silence comme un argument incontestable à l'appui de leurs inventions ». Ensuite, il

I. Les mots placés entre guillemets sont extraits de La Verdad opuscule de Garcia Moreno dont nous allons parler.

n'était pas fâché de. saisir rincident pour « expliquer la véritable cause de ses deux expulsions, arracher au tyran hypocrite le masque dont il osait se couvrir, et le flageller une fois de plus devant le public ». — « Ilî pousseront des cris de rage, dit-il, des imprécations de vengeance, des hurlements de désespoir; mais à qui la faute? Ils m'obligent à dire la vérité pour me défendre, et la vérité, c'est le feu qui éclaire, mais aussi qui dévore. »

Le pamphlet qu'il lança contre Urbina et les siens, daté du 17 novembre 1853, porte en titre : La vérité à mes calomniateurs ^ Certains passages paraîtraient injurieux, si Ton ne se rappelait que la victime a le droit de dire la vérité au bourreau qui Tinsulte après ravoir frappée. L'homme qui se défend contre un injuste agresseur, n'a pas à répondre des blessures qu'il lui inflige. Du reste, Garcia Moreno ne croyait pas blesser la charité en dénonçant à la vindicte publique les assassins de l'Église et de la société. Im Verdad débute par ce portrait du président et de son ministre.

« Voulez-vous connaître mes accusateurs? Demandez à Espinel ce qu'il pense d'Urbina, et à Urbina ce qu'il pense d'Espinel. Dans Le Vétéran dé 1849, Espinel

disait d'Urbina, que, c'était le général ^ expression

outrageante au premier chef, qu'on ernploie dans les provinces pour désigner les maritornes de l'armée. De sorte que, si l'on en croit son digne ministre, Urbina n'est qu'un être dégradé, aussi corrompu que la plus avilie des créatures. Entendons maintenant Urbina sur son comparse EspineL Dans son journal L'Opposition il le dépeint comme un « salarié du despotisme, un diffamateur à gages, dont le vocabulaire consiste à calom-

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