‹ Garcia MorenoChapitre 47 sur 183 · Nous suprimons l'adjeclif · texte numérisé non relu

Nous suprimons l'adjeclif

nier, et le gagne-pain, à semer la discorde ». Tel est Espinel dépeint par Urbina. Ainsi d'après leurs propres aveux, de mes deux accusateurs, Fun est calomniateur de profession ; Tautre, un type d'immoralité. »

Abordant ensuite les charges que ces deux cyniques personnages faisaient peser sur lui, au lieu de se défendre il prend roffensive. Les coups de massue tombent sur eux, drus comme grêle.

« Dans leur odieux factum, mes persécuteurs se gardent bien de traiter la question de proscription au point de vue constitutionnel et légal. Ils préfèrent se rabattre sur l'opportunité, les convenances, l'urgence même de leurs décrets sauvages. L'opportunité! la convenance! Est-ce que je reconnais au général de toutes les hontes et de toutes les souillures le droit de bannir du pays quiconque lui déplaît, sous prétexte que cela lui parait opportun ou convenable? Admettre cette théorie, que le Grand Turc repousserait avec horreur^ ce serait légitimer le vol, la trahison, l'assassinat, tous les crimes enfin qu'un Urbina déclare opportuns pour se hisser ou se cramponner au pouvoir. Et quel est donc le misérable qui professe ces scandaleuses doctrines? Un Espinel, un républicain, un libéral, un démocrate. Et cela en face du congrès, devant toute l'Amérique !

« On m'accuse d'avoir conspiré contre le gouvernement. J'ai tenté, paralt-il, de séduire les officiers de l'armée : eux-mêmes m'ont dénoncé. — Je réponds à Espinel, à l'homme « dont la calomnie est le seul gagne-pain, » qu'il en a menti. Si ce mot l'offusque, qu'il publie la preuve de ses accusations, qu'il publie les dénonciations des militaires embauchés par moi; oui, qu'il les publie, si le rouge de la honte peut encore se peindre sur son front d'airain. Non, je n'ai pas commis le crime de conspiration; si j'ai commis un crime, c'est celui de ne pas conspirer contre un régime d'oppression

et d'ignominie, contre rorganisation du vol et du brigandage. Voilà le délit de lèse-patrie que je confesse et que je me reprocherai toujours.

(( On m'accuse d'avoir qualifié de « prostituée » rassemblée de Guayaquil et d'avoir affirmé que toutes les incapacités y étaient largement représentées. » — Oui, je Vai dit, seigneur Espind; et sûis-je donc un conspirateur pour avoir délivré un brevet d'incapacité à des rustres qui ne pourraient pas même concourir avec l'âne de Balaam? Mais, dans ce cas, je conspire depuis que je suis au monde,* car la nature m'a mis au cœur le penchant irrésistible de donner à chaque chose son vrai nom, et, comme Boileau, j'appelle un chat un chat, Urbina un traître, et la convention de Guayaquil une prostituée. De quelle épithète qualifier une assemblée qui, en dépit de la constitution, de la justice, de la volonté du peuple^ de l'honneur national, décrète la barbare expatriation des jésuites, uniquement parce que l'assassin Obando réclame du traître Urbina l'exécution d'un pacte infâme?

« On m'accuse d'avoir paralysé l'action du gouvernement au moment de l'invasion et de n'avoir pris la plume que pour favoriser la faction de Florès, — J'aurais été bien étonné de ne pas voir Florès dans cette afifaire. Florès répond à tout, Florès tient lieu à Urbina de raison et de logique, Florès légitime les décrets de proscription et toutes les formes de contribution. Un w floréano », ce n'est plus un partisan de l'ex-despote, mais l'homme de bien qui censure un scélérat dont tous les châtiments de la justice humaine ne sauraient assez punir les excès ; un floréano, c'est le citoyen indépendant qui vote par conviction ou dévoile, chiflres en main, les mystérieuses opérations des financiers au pouvoir; un tloréano, c'est le riche propriétaire, le négociant heureux dont les biens provoquent l'insatiable

voracité de la bande officielle. Le rusé général délivre même des brevets de floréano à ses créanciers, ce qui le débarrasse du soin de payer ses dettes. Évidemment cette arme qu'on emploie contre tous, on devait s'en servir contre moi.

« J'ai donc, en favorisant Florès, annulé l'action du gouvernement. — Et la preuve, ô Espinel? Rien, rien d'autre que voire insolente affirmation. Ce qui paralyse un gouvernement, /hisérables hypocrites, c'est son impopularité. La nation finit par se redresser contre ses oppresseurs et cherche à les abattre par l'hostilité ouverte ou la force d'inertie. Les partisans de Florès, les organisateurs de ses futurs triomphes, c'est vous, dilapidateurs des deniers publics ; vous, fauteurs de trahisons; vous, cyniques violateurs des lois constitutionnelles, qui autorisez tous les délits en jetant vous-mêmes l'odieux et le mépris sur votre gouvememenl;. Les vrais agents de Florès, ce sont les Espinel et les Urbina.

« La cause réelle de mon expulsion, c'est d'avoir créé un organe périodique pour dénoncer au peuple les abus et les crimes dont le gouvernement se rend journellement coupable. Le tyran ne peut supporter cette voix importune, écho de la conscience publique et de sa propre conscience. Il étouflfa cette voix; il me bannit de Guayaquil malgré Tinviolabilité parlementaire; il me bâillonna^ sachant bien que j'aurais fait sans crainte le hideux tableau de ses brigandages. J'aurais dit pourquoi il refusait de rendre des comptes ; comment six mille piastres ont disparu mystérieusement du trésor de Manabi; comment Drbina paya son médecin, le docteur Arcia, sur la caisse des contribuables; par quels moyens il tenta de s'approprier sept mille piastres, destinées à différents commerçants de Guayaquil et de Quito ; avec quelle générosité il assigna au générial Roblez mille piastres au-dessus de sa solde ordi-

naire; avec quel désintéressement il remit vingt-sept mille piastres au receveur de Babahoyo sur les quarante mille que ce dernier devait verser au trésor. Vous avez craint ces révélations, et voilà pourquoi vous m'avez jeté hors de TÉquateur. »

Ces quelques citations suffisent pour expliquer Témoi que produisit sur le peuple cette véhémente catilinaire. Malgré la surveillance de la police, le pamphlet circula dans la capitale et les proviflces avec un tel succès que le président et ses ministres, flétris publiquement comme imposteurs, crurent devoir se disculper. Dans une nouvelle apologie de leur conduite, Espinel discuta les faits déshonorants reprochés à Urbina, ainsi que les dénégations de Garcia Horeno relativement au crime de conspiration. C'était d'une faiblesse et d'une pauvreté décourageantes, mais au moins espérait-on avoir le dernier mot. Malheureux Espinel! le 15 mars 185i, se répandait en dépit des sbires un second numéro de La Verdad, plus écrasant, et, si je puis parler ainsi, plus outrageant que le premier. Les essais d arguments y étaient pulvérisés, les justifications mises en pièces. A propos de Tembauchage militaire, Garcia Moreno avait donné au ministre un démenti formel, le sommant de produire ses preuves. Espinel ne s'a visa- t-il pas de répondre « qu'il fournirait ses preuves quand cela lui conviendrait. » — Non pas, réplique son antagoniste : il y a pour vous devoir d'honneur de prouver immédiatement vos accusations, a Accuser sans preuves, avez-vous dit vous-même dans votre brochure, c'est faire acte de mensonge et d'imposture, puisque en bonne justice on tient tout homme pour innocent aussi longtemps qu'il n'est pas déclaré coupable. Espinel, vous avez vous-même prononcé votre sentence : vous n'êtes qu'un menteur et un imposteur. A la critique violente des pouvoirs dîctato-

riaux usurpés par Urbina, Espinel répondait qu'autrefois, dans Le Vengeur^ Garcia Moreno en avait reconnu la nécessité éventuelle. « Je la reconnais encore, s'écrie le rude logicien, dans un cas de nécessité sociale, quand l 'intérêt de tout le peuple l'exige. Mais je suis loin d'identifier Urbina avec l'Equateur, et les intérêts d'un traître avec le salut de la nation. Il est trop absurde d'entendre un scélérat réclamer, au nom du salut public, l'autorisation de commettre tous les crimes. »

Les dernières pages de la brochure sont consacrées à prouver les dilapidations d'Urbina. L'auteur établit, pièces en main, les faits allégués, de manière à défier toute objection; puis il ajoute ces paroles qui durent exciter un certain frémissement dans tout le pays : « Le budget de la guerre, si écrasant pour nos provinces de l'intérieur, devient le patrimoine de ces hommes rapaces ; le soldat marche sans solde ; l'employé mendie son pain; le docteur Cueva, l'honorable ministre de notre cour suprême, se voit contraint d'abandonner son poste, parce que, ne recevant plus de traitement, il lui est impossible de subsister à Quito. La Democracia, qui connaît ces faits, s'applaudit néanmoins de voir « le maniement des finances confié à des citoyens dont rhonorabilité et la probité ofl'rent toutes les garanties désirables. » Si ce n'est point là le comble de l'ironie, je ne sais ce qu'il faut appeler de ce nom. Espinel, le ministre des finances, accusé par Urbina lui-même de spéculations immorales sur la dette étrangère, enrichi subitement par son passage aux affaires; Espinel, un citoyen probe et honnête ! Urbina, qualifié de bandit par Espinel, poursuivi par une armée de créanciers, ignominieusement châtié par Rocafuerte pour avoir extorqué et dissipé en orgies des sommes considérables, l'rbina, le Colomb de l'infamie, qui dans le monde des vices a découvert des régions ignorées jusqu'à lui;

Urbîna un homme honorable! Franco... mais suffit : il ne manque que Thonorable Briones* pour compléter la série. »

Il termine par ces accents prophétiques, véritable inspiration du patriotisme dont brûlait son grand cœur :

« Je pardonnerais à mes ennemis tout le mal qu'ils ont voulu me faire, s'ils eussent travaillé au bonheur de mon pays au lieu d'accroître chaque jour sa disgrâce et de ruiner ses espérances. Je leur pardonnerais, s'ils n'abusaient de la stupeur d'un peuple aux abois^ pour s'engraisser de sa chair comme de vils oiseaux de proie. Us ont cru que la léthargie, c'était la mort, et, semblables à des chacals affamés, ils ont bondi sur le pauvre patient comme sur un cadavre. Ils ont cru que Tétemelle Providence permettrait toujours de décerner au brigandage un culte et à la prostitution des autels. Mais qu'ils se détrompent! l'aiguillon delà douleur va tirer le peuple de son engourdissement, un cri de fureur s'échappera bientôt de toutes les poitrines, et le cadavre, retrouvant la chaleur et la vie, se redressera dans la conscience de son droit et le sentiment de sa dignité. Vienne alors l'heure de la justice, et nous jetterons à la côte la horde des tyrans. Avant peu, quiconque voudra trouver Urbina, ira chercher sa tombe dans le champ réservé aux infâmes et aux parricides. »

Garcia Moreno entrevoyait le jour de la délivrance, parce que, grâce à ses excitations énergiques, les tyrans n'avaient pu assez chloroformiser le peuple pour le rendre insensible à leurs attentats. Sans doute ce peuple laissait sous ses yeux ébranler la morale et la religion, les deux colonnes de la société; mais, à ses sourds rugissements, on entrevoyait le moment où l'instinct

1. Brion»»s ôtait une cspt'^ce de Bai-abbas. • Malvado mas siingiiinario y feroz quo en el Ecuador se lia conocido. • {La \Wdad, H, I.)

de conservation lui arrachepait le cri redoutable qui met en fuite les assassins.. Alors, si un homme se rencontrait, capable de faire l'œuvre de Dieu, la nation se relèverait de ses ruines. L*ardent patriote pressentait vaguement qu'il était cet homme, et que la plume bientôt devrait le céder à Tépée. Il résolut donc, pendant qu'Urbina comblerait la mesure de ses iniquités, de consacrer à son propre perfectionnement le temps qu'il devait passer encore sur la terre étrangère. Et comme il ne pouvait dans ce désert de Payta, sans maîtres et sans ressources, pousser bien loin ses observations scientifiques et politiques, il prit le parti de traverser une seconde fois les mers et de demander asile à la France. Vers le mois de décembre 185i, après dixhuit mois passés à Payta, il dit adieu à ses compagnons d'exil et s'embarqua pour Panama. Un mois après, il arrivait à Paris.

Page 1