LETTRE DE SA GRANDEUR M^^ GAY
ÉVÉQUE D'ANTHÉDON.
Mon Révérend Père,
Je viens bien tard vous remercier de Tenvoi de votre admirable livre. Je voulait? le lire en entier avant de vous en écrire, et les circonstances m'ont mal servi. Maintenant, grâce à Dieu, Touvrage est connu, loué comme il le mérite par les juges les plus compétents, apprécié de tous les fidèles, prêtres, religieux et laïques qui en ont pris connaissance. Que puis-je donc vous dire qui déjà ne vous ait été dit?
La publication de Garcia Moreno est un très grand bienfait que Dieu accorde à son Église. L'erreur si dangereuse et si répandue, hélas! du naturalisme social a été bien des fois et péremptoirement réfutée par les maîtres de la doctrine. Elle ne tient pa.^ devant la saine théologie, non plus que devant la science du droit ecclésiastique : aucune réfutation raisonnée ne me semble pourtant avoir contre elle la puissance de votre récit. On sait la simple et triomphante réponse de cet ancien qui, entendant un sophiste nier la possibilité du mouvement, se contenta, pour le faire taire, de marcher devant lui. Ainsi l'histoire de Garcia Moreno faitelle évanouir ces impossibilités prétendues d'appliquer le droit chrétien aux sociétés modernes et d'établir le règne social du Christ sur les ruines de la Révolution.
Non, le pouvoir humain n'est pas dispensé désormais d'.obéir àcepremier souverain dont il est institué «le ministre », tirant de lui son autorité, mais à la condition de tout ordonner suivant ses lois et de faire ici-bas son œuvre. Non, les peuples ne sont point condamnés sans retour à vivre (si c'est vivre) dans ce déplorable à-peu-près qu'on nomme l'hypothèse, qui, ne rendantpas « gloire à Dieu », ne donnera jamais « la paix aux hommes », et dont le résultat le plus clair a été de laisser le passage libre à toutes les erreurs
d'où naissent les impiétés légales et où s'appuient toutes les tyrannies.
Quand, instruits par Dieu même, nous prions chaque jour pour que ^ son règne arrive », nous ne rêvons pas une chimère, et ne demandons pas un bien quMl faille renoncer d'avance avoir jamais sur la terre, autant qu'il y peut être. Le passé, au besoin, garantit ici l'avenir. Ce que le monde a vu depuis Constantin et Charlemagne jusqu'aux révoltes du seizième siècle, ce que, grâce à l'initiative de Garcia Moreno, la république de l'Equateur voit encore à présent, pourquoi l'Europe ne le reverrait-elle pas, avec les modifications de forme que la différence des temps exige ? Que tous les chrétiens fassent leur devoir, et d'abord le premier de tous, qui est d'avoir en Dieu et en son Christ cette foi pleine et inébranlable qu'avait le vaillant martyr de Quito et que l'Évangile nous commande ; que, selon leurs conditions, leurs aptitudes et leurs ressources, ils agissent toujours à la clarté et dans la vertu de cette foi, « qui triomphe du monde )),dit saint Jean, et à laquelle Notre-Seigneur déclare que « rien n'est impossible », pourquoi ne mériteraient-ils pas le régime, social et politique qu'ils désirent, et avant tout le héros et le saint qui peut seul le fonder?
Dieu, « qui ne meurt pas », disait Garcia Moreno, «ne change pas » non plus, lisons-nous dans nos Écritures. Ni sa miséricorde n'est épuisée, ni son. bras raccourci. Que sont pour lui les obstacles? Y en a-t-il à sa toute-puissance? Au quinzième siècle, au milieu de « cette grande pitié qui était au royaume de France » et lorsque tout semblait désespéré pour nous, Dieu ne nous a-t-il pas envoyé sa Jeanne d'Arc pour sauver par avance notre foi religieuse en sauvant notre indépendance politique? Ne peut-il pas, quand il lui plaira (et il lui plaira sans doute dès que nous en serons dignes), susciter dans notre chère patrie l'homme de son cœur et de sa droite, qui renouvellera la face de la France en y rétablissant un pouvoir franchement chrétien?
Eu éclairant bien des esprits où le libéralisme a amassé bien des nuages, votre livre, mon révérend Père, rendra l'espérance à un grand nombre d'âmes ; il imprimera un nouvel
élan à Tactivité catholique déjà si excitée, et il avancera pour sa part la venue des jours heureux où, par la confession publique des droits de Dieu et de son Christ, nous verrons refleurir chez nous cette justice qui n'est point un mot, cette liberté qui n'est point un mensonge, et cette prospérité qui n'est point un mirage et un leurre.
Soyez béni pour un si grand service, et agréez Thommage de mes sentiments respectueux et dévoués en Notre-Seigneur.
Charles, évêque d'Anthédon,
Ancien auxiliaire du cardinal Pie, évéque de Poitiers. 2 septembre 1887, en la fête de St Etienne, roi de Hongrie.
LETTRE DU T. R. PERE DOxM COUTURIER,