ABBÉ DE SOLESMES
Solesmes, lo 8 septombro 1887.
Mon Révérend Père,
Je ne sais quel sort la presse ou l'opinion réserve à votre beau livre sur Garcia Moreno; mais certainement pour tous ceux qui savent lire et comprendre, amis et ennemis, l'apparition de ce livre est un événement.
La Révolution a pris définitivement possession du monde ; elle règne presque partout, souvent même chez ceux qui prétendent la combattre. Ses idées ont tout envahi.
C'est pourquoi l'Église a dû essayer de mettre une digue à ce torrent. Le Syllabus a condamné, en les énumérant un à un, tous les principes révolutionnaires, et Léon XIII, dans son admirable encyclique Jmmortale Deiy où il renouvelle ces condamnations, nous a donné, avec l'autorité infaillible de ses jugements, la synthèse complète de la société catholique.
Malheureusement un enseignement si solennel n'avait rien changé jiu couï'ant révolutionnaire. Les catholiques libéraux voulaient en amoindrir la portée en l'expliquant; d'autres, plus francs dans leur foi et leur obéissance au Saint-Siège, mais modérés par principe et par caractère, avaient inventé les mots nouveaux de thèse et d'hypothèse pour distinguer la vérité absolue de l'application pratique que réclament les circonstances. Dans quelle mesure devionsnous accepter cette distinction? Est-ce qu'elle constitue désormais un état normal universel et permanent pour la asociété, sans espoir de remonter jamais jusqu'à la restauration complète d'une vraie société catholique?
Tous le pensaient ainsi, et ils se perâuadaient qu'ils avaient seuls pour «eux la prudence et la raison.
Or, votre livre aujourd'hui, mon révérend Père, vient nous montrer par les faits que tous ont tort, qu'un État chrétien est encore possible de nos jours, qu'il est possible de remonter le torrent i^évolutionnaire, possible de se débarrasser de l'hypothèse et de prendre le Syllabus pour règle des États et des sociétés, possible enfin d'attaquer dans, sa source les principes de la Révolution.
Votre héros Garcia Moreno l'a fait, au milieu de difficultés inouïes : l'ennemi au dehors ; au dedans une armée désorganisée, une magistrature sans traditions et sans principes, un clergé dans la révolte, ne connaissant plus les lois de la hiérarchie, des ordres religieux sans autre règle que la licence, tous les caractères amoindris par le catholicisme libéral, et enfin, pour profiter de ces éléments de désordre, les francs-maçons partout.
La tâche était impossible; Garcia Moreno n'a pas reculé, et son éternelle gloire est d'avoir réussi. •
Par le côté humain et vulgaire de l'histoire, Garcia Moreno devrait avoir sa place sans conteste parmi les plus grands noms. Son courage invincible dans les dangers, son énergie en face des obstacles où tous ont échoué, la sagesse de ses vues pour organiser et réformer, sa force indomptable de caractère pour dominer les hommes, son habileté et sa prudence pour les conduire et les entraîner, sa gloire enfin dans
les combats, où il égale et souvent surpasse ce que la valeur guerrière a de plus étonnant : aucun genre d^ grandeur n'a manqué à votre héros, et, à la mesure de Thistoire même la plus sévère dans ses jugements, il en faudrait moins pour faire de Garcia un grand homme.
Mais ce n'est pas là son vrai titre à l'admiration du monde. Ses talents prodigieux, ses succès inouïs n'ont été pour lui que des moyens. Il avait une pensée plus haute, qui a fait l'unité de sa vie et l'inspiration de sa noble nature. Il était Catholique et il aimait l'Église, la gardienne infaillible de la vérité.
Or, il savait par la parole du divin Maître que la vérité seule délivrera le monde, les sociétés aussi bien que les individus. C'est pourquoi il voulut faire de la vérité catholique la règle invariable et absolue de sa conduite, dans la vie politique comme dans la vie privée.
C'est là le trait caractéristique de Garcia Moreno, que vous avez su mettre en lumière, mon Révérend Père, avec le talent de l'écrivain qui aime son héros et le fait aimer de ses lecteurs.
Aussi cette vie, comme je le disais en commençant, a-t-elle été la démonstration très complète par le fait que l'État chrétien n'est pas une utopie, que nous pouvons encore demander un gouvernement où le Christ soft vraiment roi et l'Église reconnue comnle reine.
La mort de Garcia Moreno n'a pas détruit cette conclusion; mais elle laisse aux chefs des gouvernements, princes ou présidents de république, une grande leçon, en leur apprenant que le pouvoir n'est pas seulement un droit à des honneurs, mais un devoir imposé par Dieu, qu'il faut savoir embrasser et accomplir malgré les contradictions et les menaces, dût-on y laisser la vie.
Une société est heureuse quand Dieu lui donne des hommes de cette trempe. Puisse votre livre, mon Révérend Père, éclairer et préparer les âmes à recevoir la lumière divine de la foi, qui a fait la force de Garcia Moreno ! Elle est la première condition nécessaire au salut des peuples.
Veuillez agréer, mon Révérend Père, avec mes remercî-
ments, mes très vives félicitations et riiommage de mon profond respect.
f Fr. J. Charles Couturier, Abbé de Solesmcs.