La piastre équivaut à 5 fr. environ de notre monnaie
trésor, quand le corps diplomatique, informé que les lies de Gallapagos ne renfermaient aucune parcelle de puano, mais qu'Urbma les avait purement et simplement vendues aux États-Unis, éleva une protestation solennelle contre cet odieux marché. Là-dessus, grand émoi dans toute l'Amérique, résiliation forcée du contrat, et pour Urbina perte sèche des trois millions de piastres. On ne peut dire qu'il y perdit son honneur, qui depuis longtemps n'était plus en cause, mais il descendit encore d'un degré dans le mépris de ce peuple qu'un jour ou l'autre il vendrait comme un vil bétail. On se demandera peut-être comment une dictature aussi insolente peut s'exercer sous un gouvernement constitutionnel parlementaire? C'est que les deux chambres étaient faites à l'image du maître, par le maître loi-même. Les comices électoraux se hasardaient-ils à nommer quelques députés consciencieux et indépendants, Urbina réclamait leur invalidation, et la majorité servile applaudissait. Le message du président annonçait alors une ère de prospérité sans pareille, si toutefois ie congrès consentait à l'investir, contre les partis vaincus, de pouvoirs extraordinaires, ce que évidemment la susdite majorité ne pouvait refuser à son chef. Alors, aussi libre dans ses allures qu'un pacha turc, l'autocrate exilait les opposants au Pérou, à la Nouvelle-Grenade, et jusque dans les plaines sauvages du Napo. On n'épargnait ni le sexe, ni Tàge, ni le rang : de nobles dames, des jeunes filles même, furent jetées en prison ou internées dans des couvents pour raisons politiques.
* Quant aux journaux, leur mission consistait à encenser le maître qui les payait. Loin de blâmer sa tyrannie, La Democracia ne croyait pas encore Urbina suffisamment armé contre les floréanos, c'est-à-dire les prêtres, les nobles et les riches. Cette aimable feuille
demandait « qu'on les traitât, non comme un parti politique, mais comme un ramassis de bandits. » Elle invitait le gouverneur de FOrient à préparer des logements pour les futurs déportés, car il fallait, disait-elle, « couper les ailes aux oiseaux de nuit, avant qu'ils prissent leur vol. » On rencontre de ces plats valets dans toutes les démocraties. 11 se trouva même des jeunes gens, habitués des orgies présidentielles, qui ne rougirent pas de fonder un nouveau journal, La Liberté^, pour saper, de concert avec Urbina, toutes les institutions sociales et religieuses.
Cependant, lorsque Urbina fut sur le point de terminer sa carrière présidentielle, des citoyens courageux, décidés à combattre pour s'assurer un meilleur avenir, s'enhardirent jusqu'à créer à Quito un organe périodique, LExjyectateiir-, dans le but de revendiquer les droits « de la religion et de la patrie ». « Nous ùe voulons, disaient les rédacteurs, ni du despotisme qui enchaîne la pensée, ni de la démagogie qui la corrompt. Nous haïssons également le cimeterre des tyrans et le poignard des révolutionnaires. CathoUques et patriotes, nous voulons la religion, parce qu'elle a brisé les chal-
1. La Liber tad. Une feuille étrangère, ennemie d'Urbina, avait montré l'Equateur honteusement réduit à ne lire d'autre journal que le Journal officiel. Urbina aida quelques jeunes gens de ses amis à fonder La Libertad, puis, par Tintormédiaire d'un de ses affidés à Cuenca, poussa le P. Solano, vieux franciscain de grand mérite, à réfuter la nouvelle feuille. (lelui-ci fonda La E$coba^ c'est-à-dire Le Balai, et balaya si bien les étourneaux de la capitale que les rieurs ne furent pas longtemps de leur côté. Un jour qu'il les avait criblés de ses mordantes ironies, ils s'avisèrent de lui répondre qu'il était facile à un vieux moine de soixante 'ans d'avoir raison de jeunes gars de vingt ans. — « Qui est plus vieux, à votre avis, répliqua Solano, un âne de vingt ans ou un moine de soixante? » Urbina riait plus fort que tous les autres. « Voyezvous, disait-il à ses censeurs, que la liberté de la presse règne à l'Equateur î »