‹ Garcia MorenoChapitre 53 sur 183 · El Expeclador, janvier · texte numérisé non relu

El Expeclador, janvier

nés de la servitude el relevé les malheureux broyés sous le pied des despotes. Cetle religion, nous la défendrons jusqu'au dernier soupir. »

Ce dernier soupir, l'Expectateur n'eut pas à l'attendre longtemps. Dans un de ses numéros, les rédacteurs s'enhardifent jusqu'à comparer Urbina à l'autocrate de toutes les Russies. « Le tzar, disaient-ils, fait trembler son monde en criant toujours : Sibérie ! Sibérie ! Fier de l'imiter, notre gouvernement répète du matin jusqu'au soir : Au Napo! Au Napo! » Naturellement la Démocracia se mit à rugir. On osait critiquer Urbina, parler d'abus, de décrets illégaux, de libertés violées, de guano problématique : autant de crimes de lèse-majesté, pour lesquels la feuille gouvernementale, trouvant le Napo trop doux, réclamait la déportation au Pont-Euxin ou en Afrique. Ainsi s'annonçait une nouvelle exécution. On apprit en outre que le prétendant Florès, ayant gagné les bonnes grâces du général Castilla, président du Pérou, allait fondre sur l'Equateur avec une armée d'auxiliaires, auxquels il avait promis la riche province d'Esmeraldas et tous les terrains qui bordent l'Amazone depuis la Cordillère jusqu'à la frontière du Brésil. Pour sauver l'État d'un pareil danger, Urbina s'empressa de lancer un décret de proscription contre toutes les familles suspectes de floréanisme. Des vieillards, des soldats, des généraux furent nuitamment arrachés de leurs lits, internés à Guayaquil, transportés à Panama, ou déportés en Orient. C'est dans ces déserts du Napo, pour y mourir d'une mort lente mais sûre, que furent confinés les rédacteurs de rExpectateur. Une fois encore le silence régnait à Quito.

Cette razzia de conservateurs, au moment de l'élection présidentielle, était tout simplement un coup de maître. Le parti décapité par la perte de ses chefs, son

organe tué, les électeurs terrorisés, il fallait renooce; non seulement au triomphe, mais même à la lutte. Ce quatre années qui pesaient sur TÉquateur comme qua tre siècles, allaient fatalement aboutir à une nouvelh période d'oppression. De fait, les patriotes ne présenté rent pas même de candidat, et le débat se circonscrivi entre cinq ou six personnalités appartenant aux différentes nuances du parti démocratique, tels que Pedri Moncayo, un des docteurs du radicalisme; Gomez de h , * Torre, riche propriétaire, désireux de faire prédominai

] Télément civil sur l'élément militaire; le ministre Bus

j tamante, ennemi des persécutions religieuses; le gé

I néral Roblez, gouverneur de Guayaquil, créature e

I doublure d'Urbina. Au milieu de ces rivalités, Urbine

' pensa peut-être un instant conserver le pouvoir, mais le

' démocrates mécontents s'étant ralliés autour de Gome;

de la Torre, il soutint la candidature du général Roblez lequel manœuvrerait selon ses désirs et assurerait sf réélection dans quatre ans.

Le difficile était d'imposer au pays ce ridicule man nequin, surtout en présence d'un concurrent aussi honorable que Gomez de la Torre. Urbina trouva le moyei de tourner les cœurs, même vers Roblez. Comme les pri sons et les casernes de Guayaquil regorgeaient des mal heureux incarcérés par ses ordres, il investit subitemen le gouverneur Roblez d'un pouvoir discrétionnaire sui ces pauvres disgraciés, justement inquiets du sort qu les attendait. Roblez n'eut que la peine de les mettre ei liberté pour se faire couvrir de bénédictions, juste ai moment de chauffer sa candidature. Moyennant ces hy pocrisies raffinées, jointes aux menaces et aux ppo messes du gouvernement, il l'emporta de soixante-dix neuf voix sur son concurrent.

Avant de lui céder le fauteuil, Urbina lut au congre un compte-rendu de sa gestion. Il montra « qu'il avai

tiré rÉquateur d'un abîme pour le lancer dans la voie du progrès. Sa gloire, c'était d'avoir sauvé la République des invasions de Florès. Cette besogne avait coûté plus d'un million de piastres, mais un pareil bienfait ne saurait être payé trop cher. Il laissait du reste l'Equateur pacifié, et ennobli par le développement progressif des libertés publiques, des bonnes mœurs, de la prospérité matérielle, et des vertus nécessaires à un peuple libre. » Jamais charlatan sur ses tréteaux ne se moqua plus eflfrontément d'une nation ruinée et assassinée.

Un mois après, Roblez prenait possession de la présidence, sans autre consolation pour les martyrs que de voir au bas des décrets d'exil son nom remplacer le nom d'Urbina. Pour le reste, ainsi que s'exprime un orateur du Chili, « c'était toujours la révolution, toujours la guerre civile et la guerre étrangère se disputant les lambeaux des cadavres sanglants, toujotirs la persécution de rÉglise, l'usurpation sacrilège de ses biens, la proscription de ses ministres, la profanation de ses temples, la déportation de ses enfants, la banqueroute en permanence, le commerce anéanti, l'instruction publique transformée en poison corrupteur, tous les vices s'étalant au grand jour, en un mot, le règne du mal dans toute son horreur*. » Et tout était perdu, si Dieu qui dirige in visiblement le cours des événements, n'eût ramené à l'Equateur, contre toute prévision, l'homme qu'il tenait en réserve, dans une cellule de Paris, pour en faire le porte-drapeau de la contre- révolution.

A la fin de 1856, après une délibération du congrès sur une proposition d'amnistie, les amis de Garcia

I. Voir Coleccion de algunos escritos por Eloy Proano : Oracion funèbre del Exe. d. Gabriel Garcia Moreno^ por el Senor D. V. S. Chaparro.

Moreno, demandèrent au président Roblez un saufconduit pour ce grand citoyen, depuis si longtemps éloigné de sa famille et de son pays. Roblez l'accorda, comme don de joyeux avènement et peut-être aussi par im sentiment d*intérêt personnel. Redevable de sa popularité d'un moment à Télargissement des prisonniers de Guayaquil, il put croire que le rappej d'un homme aussi apprécié du public que Garcia Moreno, lui gagnerait le cœur des habitants de Quito. C'était une faute que l'implacable et prudent Urbina n'eût pas commise, mais Roblez n'avait pas* assez d'intelligence pour deviner l'homme à craindre.

L'exilé rentra dans la capitale avec tout le prestige d'un chevalier qui a beaucoup souffert pour la sainte cause de la religion et de la patrie. On ne l'avait point perdu de vue durant ses trois années d'absence; on vantait sa force d'âme qu'aucune persécution n'avait pu abattre, mais plus encore cet intrépide courage qui lui avait fait préférer les veillées solitaires de l'étude aux distractions bruyantes du monde parisien; on savait qu'il revenait à l'Equateur muni de toutes les connaissances nécessaires pour élever son pays au niveau des nations les plus civilisées de l'Europe, et l'on comptait sur son audace bien connue pour terrasser ceux qu'on appelait déjà les deux jumeauxy Urbina et Roblez.

A peine arrivé, les distinctions les plus flatteuses et les plus honorables vinrent le chercher avec un empressement d'autant plus marqué qu'on voulait, en l'exaltant^ rabaisser ses persécuteurs. La municipalité de Quito le nomma d'abord alcade^ emploi qui correspond à celui de juge de première instance. C'était un témoignage rendu à sa noble passion de la justice, dans un temps où, comme il l'avait dit, « l'arithmétique imposait trop souvent ses décisions aux tribunaux ». Quel-

que temps après, la charge de recteur de TUniversité étant devenue vacante, les docteurs, investis du droit dénomination, n'hésitèrent pas à la lui conférer comme au pins digne d'occuper ce poste éminent mais difficile. Il fallait relever l'enseignement du mépris dans lequel il était tombé sous l'administration précédente, et opérer pour cela des réformes radicales que n'accepterait jamais le gouvernement de Roblez. Toutefois Garcia Moreno se mit à l'œuvre, résolu de faire le possible en attendant des temps meilleurs. Il stimula au travail les professeurs et les élèves en accordant les grades non plus à la faveur, mais au savoir. Lui-même présidait aux examens, écartant impitoyablement tout candidat incapable. Cette mesure contraignit les étudiants à fréquenter les cours, en dépit de la liberté que leur octroyait la loi des études.

La Faculté des sciences n'existait que de nom. Elle n'avait ni professeur, ni cabinet de physique, ni cabinet de chimie, ni laboratoires, ni instruments d'aucune sorte. Le gouvernement estimait les expériences dangereuses, et en tout cas trop coûteuses. Tout dévoué à son œuvre, Garcia Moreno lit présent à TUniversité d'un magnifique cabinet de chimie qu'il avait apporté de Paris pour son usage personnel, et se chargea luimême d'enseigner cette science, alors presque inconnue. Ses élèves apprécièrent bientôt l'étendue de ses connaissances, sa puissance d'investigation, et surtout la ténacité de sa mémoire qui lui permit de réciter un jour, sans hésiter un instant, toute la nomenclature des éléments simples. Aux leçons quotidiennes il ajouta des cours publics, dans lesquels il montra par des expériences saisissantes l'application des sciences à l'agriculture et à l'industrie, de manière à en faire ressortir, même aux yeux des plus aveugles, l'excellence et l'utilité. Aussi tous l'admiraient , mais parti-

culièrement les jeunes gens, que passionne et subjugue toujours la flamme du génie, jointe à l'énergie du caractère.

Cependant le plaisir de présenter à ses compatriotes ces « verroteries de TEurope » ne lui faisait pas oublier le grand but à poursuivre, c'est-à-dire la délivrance de son peuple. 11 considérait les charges publiques comme un acheminement aux fonctions parlementaires qui lui permettraient de débattre les grands intérêts de la nation. Aussi, comme en mai 1857 devait avoir lieu l'élection àes membres du congrès, il résolut d'entrer au sénat avec quelques-uns de ses amis politique^ et d'y arborer enfin le drapeau de l'opposition en face des adulateurs dont le pouvoir s'entourait depuis cinq ans. Il n'ignorait pas qu'il faudrait forcer les portes, mais on ne sauve point sans combattre un pays livré à la Révolution.

Pour poser sa candidature, il fallait créer un journal, arme dangereuse qui lui avait valu, à lui, trois années d'exil, et naguère aux rédacteurs de l'Expectateur, l'internement au milieu des sauvages. Il y avait tout à craindre, si Ton dressait contre le gouvernement une nouvelle machine de guerre. Cette considération l'arrêta si peu que, quatre mois après son retour de France, paraissait à Quito le premier numéro* de la Union Nacional^y organe électoral des candidats de r opposition.

Le titre seul était un programme. Il s'agissait de grouper en faisceau tous les mécontents pour écraser sous cette coalition les candidats du gouvernement. Lors de l'élection présidentielle, Roblez n'avait obtenu, sur neuf cents votants, qu'une majorité de soixantedix-neuf voix. En embrigadant dans une liste de conci-

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