Voyez El Primero de Moyo, n*» 8 : Documentas importantes
étaient renseignés avant Tévènement sur les troubles futurs de Riobamba, ce qui prouve évidemment leur complicité.
Quoi qu'il en soit, après avoir visité les troupes campées à Guaranda, Garcia Moreno arrivait, le 7 novembre, à Riobamba, avec Tintention de s'y reposer quelques jours de ses travaux et de ses courses. Voilà qu'en pleine nuit, au bruit des cris tumultueux, ses serviteurs effarés se précipitent dans sa chambre et le réveillent en sursaut, lui annonçant que les casernes mutinées sont en pleine insurrection; les soldats ameutés se plaignent d'être mal nourris, mal vêtus, et de ne pas recevoir leur solde; les chefs déclament avec fureur contre le gouvernement provisoire, en particulier contre le chef suprême; les têtes sont tellement échauffées qu'on peut craindre les plus grands malheurs. Calme et silencieux, Garcia Moreno réfléchissait aux moyens d'étoufi'er cette sédition, lorsque le commandant Cavero se présente avec l'arrogance d'un révolté, et lui intime l'ordre de renoncer au mandat qu'il a reçu du peuple. — « Jamais! » lui répond fièrement Garcia Moreno. Et comme le commandant se permettait de le menacer : — « Assez! s'écrie-til, vous pouvez briser ma vie, mais aucun de vous n'est assez fort pour briser ma volonté » Sur un signe de Cavero, le capitaine Palacios, désigné pour une telle besogne par ses tristes antécédents, arrêta l'intrépide représentant du pouvoir et le jeta en prison, en lui signifiant que s'il persistait dans sa résolution, le lendemain serait son dernier jour.
Débarrassés de leur chef, officiers et soldats se répandirent dans les divers quartiers de la ville pour se li\Ter au pillage, à l'ivrognerie et à la débauche, selon leurs vieilles habitudes. Seules quelques sentinelles, de faction à la porte du cachot se désolaient de ne pou-
voir prendre part au sac de la cité. Un gardien veillait dans une chambre attenante à celle du prisonnier. La première pensée de Garcia Moreno fut de recommander son âme à Dieu, n'ignorant pas que ces brigands étaient hommes à l'assassiner sans miséricorde ; puis, avec un admirable sang-froid, il s'occupa tranquillement des moyens de prolonger une vie qu'il n'estimait* pas inutile à la patrie. D'une lucarne donnant sur la rue, ou voyait les gardes, l'air assez maussade, suivre de l'œil leurs compagnons plus heureux; d'où le prisonnier conjectura que, l'instinct triomphant de la consigne, ils ne tarderaient pas à déserter le poste pour se gorger avec les autres de liqueurs et de butin. En ce moment, le serviteur d'un de ses amis fidèles ayant obtenu sous un prétexte quelconque la faveur de l'entretenir un instant, lui fit observer qu'il était facile d'escalader le mur de sa prison, après avoir descellé les barreaux d'une fenêtre. Une fois libre, il trouverait à la porte de la ville un cheval tout sellé pour fuir. — « Dites à votre maître, répondit le prisonnier, que je sortirai d'ici, non par la fenêtre, mais par où je suis entré. »
Ses prévisions se réalisèrent de point en point. Les gardes disparurent les uns après les autres, abandonnant toute surveillance à la sentinelle de l'intérieur. Après quelques instants de réflexion, Garcia Moreno s'approche de cet unique gardien et lui dit d'un ton de maître, ou plutôt de juge : — « A qui donc as-tu fait serment de fidélité? — Au dief de l'État, répond le soldat tremblant. — Le chef légitime de l'État, c'est moi : tu me dois donc obéissance et fidélité ; tes officiers sont des rebelles et des parjures. N'as-tu pas honte de leur prêter main-forte et de trahir ainsi ton Dieu et ta patrie? » Le soldat eflrayé tombe à genoux et demande grâce : « Je te ferai grâce, si tu veux m'obéir et accomplir ton devoir. »
Quelques instants plus tard, avec Taide de ce brave militaire, il avait franchi les portes de la prison. Accompagné d'un fidèle général, il sortait de Riobamba et s'élançait à bride abattue sur la route de Galpi, où il avait donné Tordre à ses partisans les plus résolus de le rejoindre sans délai.
Après cette étrange aventure, voyant le terrain s'effondrer partout sous ses pas, va-t-il désespérer du succès et abandonner la partie? Le croire ce serait méconnaître l'homme qui ne connut jamais d'obstacle, parce que jamais il ne recula devant la mort. Une heure après sa sortie de Riobamba, il se trouvait à Calpi avec quatorze braves, accourus pour se mettre à sa disposition et décidés à le suivre partout où il les conduirait. Sans leur laisser le temps de réfléchir, il leur suggère l'étrange idée de reprendre à l'heure même le chemin de Riobamba, pour ressaisir le commandement des troupes mutinées et châtier les principaux rebelles. Tous l'approuvent, et la petite troupe se met en marche, comptant, pour l'exécution du projet, sur l'audace bien connue de son chef. X leur entrée dans la ville, au milieu des maisons saccagées, régnait le calme plat qui suit une nuit d'orgie. Plusieurs chefs, chargés de butin, avaient disparu avec leurs compagnies ; les autres, parmi lesquels le capitaine Palacios, le grand iauteur de la rébellion, étaient ivres ou endormis. Sans perdre un instant, Garcia Moreno saisit Palacios avec les principaux ban-. dits, et les traîne sur la place où il installe un conseil de guerre composé de ses quatorze compagnons à cheval et armés jusqu'aux dents. Palacios comparait le premier sans trop se rendre compte, par suite de l'ivresse, de sa terrible position. Condamné à mort, il répond à ses juges par des insolences ; mais bientôt la voix sévère de Garcia Moreno le rappelle à la réalité : « Vous avez une demi-heure pour vous préparer à la mort, s'écria-t-il,
pas une minute de plus. » Un prêtre était là pour réconcilier ces coupables avec Dieu, mais Palacios refusa son ministère. A Theure fixée, le bandit tomba sous les balles du peloton d'exécution.
Un autre officier avait subi le même sort, lorsque comparut devant le conseil de guerre un malheureux capitaine qui protestait de son innocence. On avait cru le reconnaître comme un des principaux meneurs de l'insurrection, mais une dame des plus honorables de Riobamba affirma qu'en effet, au lieu d'exciter à la rébellion, cet homme s'était tenu caché dans sa maison aussi longtemps qu'avait duré le sac de la ville. Implacable devant le crime, mais toujours juste, Garcia Moreno s'en remit au témoignage de cette dame et rendit la liberté au condamné.
Ce coup d'audace terrifia cette soldatesque aussi lâche qu'indisciplinée. En voyant tomber ses chefs, elle comprit qu'elle avait un maître et rentra dans l'ordre. Alors, non content d'avoir éteint le foyer de l'incendie, l'infatigable lutteur résolut de poursuivre les fuyards, afin de les châtier et de les assujettir, eux aussi, au joug de la discipline. Au déclin du jour, il partit avec ses quatorze compagnons renforcés de quelques autres braves, pour donner la chasse au gros de la troupe, qui avait pris la direction de Mocha. Arrivés dans cette petite ville à la tombée de la nuit, les brigands s'étaient couchés dans les galeries qui entourent la place, leurs fusils en faisceaux à côté d'eux. Ils dormaient profondément sous la garde des sentinelles placées à toutes les avenues.
L'épée au poing, Garcia Moreno, suivi de ses compagnons, arriva vers minuit à Mocha. Le temps était pluvieux, les ténèbres assez épaisses. A leur approche soudaine, la sentinelle voulut fuir, mais un coup de baïonnette l'étendit parterre. Surpris dans leur sommeil au milieu de l'obscurité, les bandits se crurent envelop-
péspar une troupe nombreuse et n'essayèrent pas même de résister. Quelques-uns furent blessés dans la bagarre, d'autres réussirent à s'enfuir, quatre-vingts désarmés et garrottés furent expédiés à Riobamba sous la garde de cinq braves, qui reçurent l'ordre de les fusiller tous à la première tentative de fuite ou de rébellion. Garcia Moreno se croyait maître du terrain, quand tout à coup on lui signale dans les environs une autre troupe de plusieurs centaines d'hommes. Il lance ses compagnons à leur rencontre ; on se bat avec fureur dans les ténèbres; plusieurs tombeat morts ou blessés.
— « Rendez -vous, crie Maldonado, au chef de la bande.
— Jamais! répond celui-ci percé d'un coup de lance.
— Rendez-vous, brigands, » crie Moreno à son tour, frappant de son épée à droite et à gauche. Un soldat reconnaît sa voix, le nom de Garcia Moreno vole de bouche en bouche, et l'on reconnaît avec douleur que de part et d'autre on a été victime d'une fatale méprise. Cette troupe, composée non de pillards, mais de soldats fidèles, arrivait d'Ambato pour combattre les insurgés de Riobamba.
Après avoir pleuré la mort du malheureux chef et de ses compagnons, Garcia Moreno, à la tète de ces renforts, continua la poursuite des révoltés, et réussit enfin à en incarcérer trois cents qui, leur peine terminée, furent réincorporés dans l'armée. Les restes insignifiants de ces cohortes prétoriennes, si chères à Urbina et à Roblez, se dispersèrent dans les montagnes pour y vivre en brigands, ce qui n'était pas pour elles changer de métier.
Ainsi se termina cette sombre tragédie qui aurait dû finir par un désastre, te génie et la valeur d'un seul homme avaient triomphé des traîtres, d'une armée en révolte et de la mauvaise fortune la plus opiniâtre. Brisé de fatigue, mais plus encore de douleur à la pen-
sée de Tanarchie qui désolait son pays, Garcia Moreno revint en toute hâte à Quito, pour activer les préparatifs d'une campagne, désormais inévitable, contre le pseudo-gouvernement de Guayaquil.