‹ Garcia MorenoChapitre 64 sur 183 · M. Juan Aguirre · texte numérisé non relu

M. Juan Aguirre

gée en pareille matière, renseigner les ouvriers sur chaque branche de leur art, surveiller même en détail chacune de leurs opérations! Le jour, on le voyait partout donnant ses ordres; le soir, au milieu des livres, la tète dans les mains, il cherchait la solution d'un problème ou d'une difficulté. Souvent il devait interrompre les calculs les plus compliqués pour traiter une affaire urgente ou entreprendre un long voyage. Doué d'une activité prodigieuse et d'une santé de fer, il suffisait à toutes ces besognes.

Jamais il n'abandonna pendant la durée de cette guerre les travaux de Chillo, les regardant à bon droit comme les plus nécessaires. Un jour qu'il revenait de Guayaquil à marches forcées, on lui annonça qu'ils étaient suspendus. Immédiatement il se mit en route au milieu des ténèbres, fit à cheval les quatre lieues qui séparent la capitale de Chillo, et ne consentit à prendre un peu de repos qu'après avoir vu les ouvriers à la besogne. Dans une autre circonstance, après une course non interrompue de quarante-huit heures à travers les montagnes, il arriva au milieu des ouvriers tellement accablé de lassitude et de sommeil qu'il s'endormit en descendant de cheval et ne se réveilla que fort longtemps après, « Je puis tout dominer, disait-il, même la faim; mais le sommeil je ne puis le vaincre. » Il le regrettait amèrement, car la journée lui paraissait de beaucoup trop courte pour toutes les tâches si importantes et si disparates que la force des choses lui mettait sur les bras.

Cependant, tout en se préparant à la guerre, Garcia Moreno ne désespérait point encore d'arriver à un arrangement pacifique. Dans les premiers jours d'octobre, c'est-à-dire un mois après la chute des dictateurs, il se rendit àPayta, où se trouvait l'escadre péruvienne. Là, dans une dernière entrevue avec Castilla, il lui

remit sous les yeux sa proclamation dans laquelle il affirmait n'avoir point pris les armes contre le peuple équatorien mais contre ses oppresseurs. En supposant cette parole sincère, les hostilités n'avaient plus de raison d'être après la disparition de Roblez et d'Urbina. Poussé dans ses derniers retranchements, Castilla démasqua ses batteries et demanda formellement, comme condition du retrait des troupes, la cession du territoire en litige. Indigné d'une conduite aussi déloyale. Garcia Moreno répondit (jue jamais le gouvernement de Quito, le seul gouvernement de l'Equateur, n'accepterait une proposition absolument contraire à la justice et à l'honneur national. Alors, en vrai chevalier qui met sous le pied toute répugnance quand le salut de la patrie est en jeu, il condescendit à s'aboucher avec le traître Franco pour lui proposer une dernière fois d'unir leurs forces contre l'ennemi commun. Il lui montra la tache indélébile dont il allait souiller son nom s'il acceptait le démembrement du territoire, et, afin de lui prouver son absolu désintéressement, offrit de donner à Tinstant sa démission pour introduire dans le gouvernement provisoire un membre de celui de Guayaquil etcéder à Franco le titre de général en chef de l'armée. Ainsi s'éteindraient les divisions des Équatoriens, qui tourneraient leurs armes contre l'étranger au lieu de s'égorger dans ces luttes fratricides. Ne pouvant opposer à ce noble langage aucune raison spécieuse, Franco se tira d'affaire en feignant d'accepter ce compromis ; mais Garcia Moreno déjoua sa ruse en lui proposant d'amener immédiatement des renforts à Guayaquil pour commencer les hostilités contre CastUla. Pris dans ses filets, Franco refusa net et rompit la conférence.

Après avoir ainsi passé tout le mois d'octobre en négociations infructueuses, Garcia Moreno reprit la

route de Quito, avec Tintention de visiter les troupes échelonnées sur son passage. Il apprit dans son voyage à mieux connaître les moyens que ne rougissent pas d'employer les politiques peu scrupuleux pour se débarrasser d'un ennemi gênant. A peine avait-il quitté Guayaquil, que des scélérats, armés de poignards et de revolvers, s'élancèrent à sa poursuite. Ils croyaient l'atteindre facilement, mais il trompa leurs prévisions par sa manière extraordinaire de voyager. Il franchissait en effet les étroits défilés des montagnes, leurs escarpements tortueux et presque impraticables, avec une telle célérité que personne ne pouvait le suivre. Grâce à cette course furibonde, les assassins apprirent à chaque station qu'il gagnait du terrain sur eux et renon* cèrent à leur criminel projet. Mais, à peine échappé aux sicaires, le fugitif tomba dans une embuscade plus dangereuse encore, où son Ame héroïque dut déployer toute son énergie. Malgré les invraisemblables péripéties de ce drame tant soit peu romanesque, nos lecteurs sont priés de croire à la parfaite exactitude de notre récit.

Après la fuite d'Urbina, les troupes, en grande majorité attachées au gouvernement de Quito, se trouvaient, comme nous l'avons dit, casernées à Riobamba. Tout naturellement, Franco, pour amoindrir les forces du gouvernement provisoire, enlreprit de gagner à sa cause ces vétérans d'Urbina et de Roblez, dont il connaissait mieux que tout autre l'esprit d'indiscipline et de violence. Ayant parmi leurs officiers des amis d'ancienne date, il ne lui fut pas difficile d'entretenir des intelligences avec eux et de semer ainsi au milieu des régiments des germes de discorde et de rébelUon. On en a la preuve écrite^, Franco et même Caslilla

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