‹ Garcia MorenoChapitre 69 sur 183 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

G.UtCIA MORENO PRESIDENT

Durant les quinze années que nous venons de traverser, nous avons admiré en Garcia Moreno les merveilleuses qualités d'un chef d'opposition qui, pour délivrer sa patrie des tyrans libéraux ou radicaux, n'a cessé de combattre avec n'importe quelle arme, plume, parole ou épée. Mais tel brille dans l'opposition qui s'éclipse au gouvernement. On s'était heureusement débarrassé du pouvoir révolutionnaire; mais comment restaurer l'édifice social ébranlé j usque dans ses fondements, surtout dans l'Amérique du Sud, cette fille enthousiaste de la liberté, bercée pendant un demi-siècle au bruit des pronunciamentos militaires, des élections bruyantes et des congrès orageux? Éprises de la souveraineté du peuple et du parlementarisme moderne,- qui en est l'expression pratique, les républiques américaines consentiront-elles jamais à les répudier? D'autre part, avec un peuple souverain et des chambres omnipotentes, un chef d'État arrachera-t-il jamais son pays à l'odieuse marâtre de 1789 pour le prosterner aux pieds de sa vraie mère, l'Église? A cet émancipé, tout fier des droits de l'homme et du citoyen, comment réapprendre ses devoirs?

Le faible Equateur était moins accessible que tout autre État à cette tentative de restauration. Surveillé par les républiques voisines, jalouses les unes des autres mais toujours prêtes à se donner la main pour soutenir les droits de la Révolution, l'Equateur ne pourrait accepter la direction de l'Église sans soulever des tempêtes à la Nouvelle-Grenade et au Pérou. A Tintérieur, tous les partis infatués des idées modernes, crieraient à la trahison. Les libéraux, en eflFet, ne voyaient, dans rÉglise qu'une esclave asservie à l'État; les radicaux francs-maçons, une ennemie à détruire ; les catholiques eux-mêmes hésitaient, pour la plupart, entre les droits inaliénables de l'Église et les prétendus droits du peuple. Partisans de la conciliation à outrance, ils s'ingéniaient à résoudre le problème de l'Église libre dans l'État libre, comme autrefois on cherchait la quadrature du cercle. Ces éléments disparates, Garcia Moreno avait pu les rassembler un instant sous le drapeau de l'union nationale : l'instinct de la conservation matérielle suffisait pour déterminer des libéraux et des démocrates comme Borrero, Moncayo, Gomez de la Tore, Pedro Carbo, à lui prêter leur appui contre Urbina, l'ennemi commun ; mais, excellentes pour gagner une bataille, les coalitions présentent de graves inconvénients le lendemain de la victoire : chacun des partis se redresse de toute sa hauteur, et demande sa part de butin, sinon le butin tout entier.

Outre les revendications de ses alliés, Garcia Moreno avait à craindre l'opposition violente du parti vaincu. Le triumvirat Urbina-Roblez-Franco laissait derrière lui des adhérents nombreux dans les administrations civiles et militaires, phalange de viveurs évincés ou qui tremblaient de l'être si un réformateur arrivait au pouvoir. De cette conjuration des vicieux avec les ambitieux, pouvait surgir un danger immédiat : celui d'une

convention semblable à celle de 1845, qui déterrerait dans le clan libéral un nouveau Roca pour exploiter rÉquateur.

Garcia Moreno n'était alors que simple chef du gouvernement provisoire. Son rôle consistait à faire élire la convention nationale, qui devait donner au pays une constitution et un président. Si donc après avoir renversé les révolutionnaires, il aspirait à réformer les institutions, à lui d'obtenir par son influence personnelle une assemblée de représentants conservateurs et catholiques.

En république, la question électorale prime toutes les autres. Aussi doit-on qualifier d'insigne folie la théorie, souvent émise par l'opposition, qu'un gouvernement doit se désintéresser dans les élections. C'est lui demander d'abandonner le peuple aux roueries de plats valets qui le courtisent aujourd'hui et l'écraseront demain sous leurs pieds. Puisque Jacques Bonhomme est souverain, le gouvernement a le devoir d'user des moyens légitimes dont il dispose, pour obtenir du pauvre sire qu'il remette son sceptre entre les mains de ses vrais amis. Or, Garcia Moreno ne pouvait arriver à ce Fésultat sans réformer complètement le système électoral accepté jusqu'alors.

Sous la domination espagnole, l'Equateur était divisé en trois grands districts ou départements, Quito, Cuenca et Guayaquil. Dès l'origine de la République, on statua que ces trois districts, très inégaux en population, nommeraient chacun six députés à la convention : système injuste et absurde au premier chef, mais contre lequel les révolutionnaires n'avaient jamais protesté parce qu'ils y trouvaient leur profit. ^Avec cette égalité de représentation, Guayaquil, vrai nid de démocrates, trouvait moyen de faire échec à Quito, dont la population, composée en général de conservateurs, était trois

fois plus nombreuse. La jalouse Cuenca s'unissait volontiers à Guayaquil, pour faire pièce à la capitale. De là cette anomalie d'un peuple catholique presque toujours représenté par des libéraux ou des radicaux ; de là les scandales donnés par les congrès depuis 1830. A l'instigation de Garcia Moreno, le gouvernement provisoire résolut de couper le mal dans sa racine en basant le nombre des députés, non plus sur le nombre des districts, mais sur le chi&ede la population. Chuque fraction de vingt mille âmes aurait droit à un représentant au congrès, ce qui portait un coup mortel à la suprématie révolutionnaire. Les radicaux le comprirent si bien qu'ils mirent tout en œuvre pour intimider le gouvernement et empêcher le fatal décret. Sous la direction de Pedro Carbo, démocrate avancé qu'on avait eu le tort de nommer gouverneur de Guayaquil, les électeurs de cette cité organisèrent même un pronunciamento en faveur de l'ancien mode électoral, enjoignant ainsi au gouvernement d'avoir à se soumettre.

Garcia Moreno releva le gant par une lettre à Pedro Carbo, dans laquelle il le bat en brèche au nom de la souveraineté du peuple, l'arche sacro-sainte des républicains.

« Vous préconisez, dit-il, un principe absurde en théorie, désastreux en pratique , aussi contraire à la raison qu'à la saine morale, car votre égalité de représentation par district constitue une évidente inégalité, relativement à l'étendue du territoire et au chiffre de la population. Votre égalité, c'est la soumission de la majorité à la minorité, et, par conséquent, la destruction du système représentatif, qui exige le respect des majorités; c'est l'inégalité du droit pour chacun; c'est l'antagonisme des provinces, la violation de la justice, le germe de tous les désordres, la consécration de l'anarchie.

« Et de fait vous n*avez qu'à relire, pour vous en convaincre, les pages récentes de votre histoire. Ce système électoral ne manqua jamais de fournir à des gouvernements sans vergogne Tappui d'une majorité stupide et vénale pour étouffer la voix du peuple et légaliser les actes de la plus monstrueuse tyrannie. Sans cette anomalie révoltante, qui donne droit à une province de trente mille âmes de nommer quatre députés pendant qu'une autre de quatre-vingt-dix mille n'en nomme que deux, le pays n'aurait pas roulé de chute en chute jusqu'à cet épouvantable abîme, d'où, grâce à la divine Providence, nous venons de le tirer ; jamais ils n'auraient gardé ou usurpé le pouvoir, ces hommes néfastes qui ont trafiqué si longtemps de la richesse, de rhonneur et de Tindépendance du pays.

« J'ai la conviction qu'un régime social fondé sur l'injustice ne peut être ni bienfaisant ni durable. Pour mon compte, je m'opposerai de toutes mes forces à cette menteuse et détestable égalité. Mon opinion, comme membre du gouvernement, comm^ citoyen, comme enfant de Guayaquil, c'est que la République doit être une famille. Pour cela, brisons les démarcations d'un autre âge, et finissons-en une bonne fois avec toutes ces prétentions de provincialisme. Je sais que cette opinion choquera cei^tains politiques intéressés au maintien des anciens abus, ou incapables de comprendre les leçons de l'expérience. J'écris non pour ceux-là, mais pour Feûsemble de mes concitoyens, persuadé que l'esprit de justice ne s'éteint jamais dans le cœur d'un peuple. »

Les journaux révolutionnaires se jetèrent sur cette lettre avec une rage d'autant plus furieuse qu'elle défiait tout semblant de réfutation. Mais le gouvernement leur ménageait une bien autre surprise, je veux dire l'élection par le suffrage universel et direct.

Jusque-là le peuple formait des comices composés de trois cents électeurs par district, lesquels nommaient ensuite les députés. Cette élection à deux degrés constituait une véritable oligarchie des classes dirigeantes, en général beaucoup moins catholiques et conservatrices que les simples paysans. Isolé dans ses montagnes, préservé des journaux qui chaque matin viennent irriter les passions ou pervertir le bon sens, le peuple a conservé les habitudes de foi, d'ordre et de soumission. Dans les villes, au contraire, i part un petit nombre de familles où Ton garde précieusement le trésor des principes religieux et sociaux, le libéralisme plus ou moins révolutionnaire a envahi les lettrés, et c'est pour la satisfaction de ce millier d'ambitieux que l'anarchie dévore un million d'hommes. Afin de ruiner ces influences démoralisatrices, Garcia Moreno s'appuya sur le peuple et, malgré l'exaspération des faux démocrates, libella ainsi le décret de convocation aux urnes : « L'élection aura pour base le chiffre de la population. Toute fraction de vingt mille habitants nommera un député. L'élection sera directe, et le suffrage, universel. Est électeur tout citoyen de vingt-et-un ans, sachant lire et écrire. »

A ceux qui trouveraient mauvais ce recours au suffrage universel, il faut répondre que, dans les pays réduits au régime parlementaire, le meilleur système électoral est celui qui, vu les circonstances, produit une majorité de catholiques et d'honnêtes gens. Investi par le peuple du pouvoir souverain afin de sauver la patrie agonisante, Garcia Moreno usait d'un droit strict en adoptant le moyen le plus apte à procurer le bien du pays. Les amis secrets du régime déchu ne partageaient pas son avis, cela va sans dire; mais avait-il conquis le pouvoir pour leur plaire et les remettre au pinacle? D'ailleurs n'appliquait-il pas le principe fondamental

du droit constitulionnel républicain, et comment des démocrates osaient-ils invectiver contre un décret si flatteur pour le peuple souverain, leur idole?

Ils invectivaient cependant, et sans même se donner la peine de dissimuler une colère qui prêtait à rire. Dans son journal V Industriel, le docteur Riofrio* navait pas assez d'anathèmes pour accabler le gouvernement provisoire, et Garcia Moreno en particulier. La République de Cuenca s'éleva contre le décret au nom des « capacités ». Le chef de cette opposition insensée, Pedro Carbo, déclara par Torgane du Progrès de Guayaquil que, dans de pareilles conditions, il renonçait au mandat de député, ce qui dénotait de sa part autant de prudence que d'indignation. Malgré ces vaines déclamations, le. peuple se rendit aux urnes avec allégresse, heureux de donner des collaborateurs au grand homme qui venait de le sauver. La victoire des conservateurs, aussi complète que possible, remplit d'espoir tous les cœurs sincèrement dévoués à la république.

Pour se venger de son échec, l'opposition démocratique eut recours à ses moyens ordinaires : la sédition et le poignard. Quelques jours après les élections, on découvrit le fil d'une conspiration contre le gouvernement. Trois individus mal famés, Cortez, Castro et Proano, avaient formé le projet d'assassiner Giarcia Moreno (alors à Guayaquil), de révolutionner les casernes et de proclamer Pedro Carbo chef suprême. Appelé inopinément à Quito avant le jour fixé pour l'assassinat,

1. Le docteur Miguel Riofrio ne manquait ni de talents, ni de patriotisme, mais il était libéral. Partisan de Garcia Moreno jusqu'à Tumbuco, ses idées politiques l'entraînèrent ensuite dans une opposition violente qui ne reculait pas devant les plus atroces calomnies. Un jour que VIndustriel se préparait à lancer un numéro plus incendiaire que les autres, (iarcia Moreno fit briser les planches avant le tirage. Épouvanté, Riofrio s'enfuit au Pérou et ne revint plus.

Garcia Moreno échappa comme par miracle. On apprit alors, non sans étonnement, que Pedro Carbo, dont la conscience méticuleuse se révoltait à l'idée d'une réforme électorale, entretenait des relations avec les assassins. Sans doute il ignorait leur exécrable dessein, car nous ne pouvons croire qu'aux yeux de ce politique, peu intelligent, il est vrai, mais incapable d'un crime, le poignard paraîtrait un moyen plus honnête que le suffrage universel, de porter au pinacle sa très importante personnalité.

Sur ces entrefaites, s'ouvrit la convention, où Garcia Moreno rencontra des dissentiments plus inquiétants pour ses grands projets que les conspirations des irréconciliables. L'assemblée se composait d'une quarantaine de députés, tous plus ou moins acteurs dans la croisade libératrice. Ils s'entendaient tous pour acclamer Garcia Moreno, le héros de cette croisade ; mais, à part ce trait d'union, jamais éléments plus hétérogènes n'avaient figuré dans un parlement.

En tùte paraissait le général Florès, encore brillant, bien que sur le retour. Ses collègues n'avaient point perdu le souvenir des quinze années de despotisme, ni de la défaite de l'Elvira, ni des tentatives d'invasion; mais sa noble conduite à l'heure où la patrie expirante réclamait son épée, son héroïsme pendant la campagne de Guayaquil, l'influence de Garcia Moreno, son ennemi d'autrefois, qui ne voulait plus voir en lui que le vieux guerrier de Tlndépendance et le sauveur de la patrie, le firent nommer président du congrès. Néanmoins, les vieux lutteurs de 1845 ainsi que les jeunes patriotes élevés dans l'horreur du floréanisme dissimulaient avec peine leur instinctive répulsion. Ils reprochaient au général sa fierté, ses idées dominatrices, ses revendications pécuniaires. De là des sentiments d'aigreur qui trop souvent donnèrent lieu à de véritables batailles

parlementaires, et quelquefois aux apostrophes les plus injurieuses. A propos d'un projet de loi combattu par lui, Florès s'étant avisé de dire que, si ce projet obtenait la majorité des voix, il quitterait « non seulement le Congrès, mais la République » — « Sefior présidente, répondit le plus jeune des députés, c'est le plus grand service que vous puissiez rendre à la nation. »

Autour du président se groupaient certaines notabilités du parti conservateur et catholique, même quelques membres du clergé; mais aujourd'hui, grâce au libéralisme qui déteint sur tout, il y a différentes nuances de conservateurs, différentes nuances de catholiques et, faut-il le dire? différentes nuances d'ecclésiastiques. La majorité des députés se composait de jeunes gens dont la plupart avaient fait leurs premières armes, et aussi leurs premiers pas dans la politique, durant la période insurrectionnelle qu'on venait de traverser. Catholiques plus ou moins pratiques, mais presque tous libéraux exaltés, ils arrivaient au congrès la tête farcie (les idées américaines sur la séparation de l'Église et de l'État, sur le système fédératif, et autres utopies alors très prônées à la Nouvelle-Grenade. Ils admiraient en Garcia Moreno l'invincible ennemi du despotisme, mais on les aurait bien embarrassés en leur demandant une définition de la liberté. N'était-il pas à craindre que cette assemblée, chargée par la nation de panser ses blessures, ne tuât le malade au lieu de le guérir? Heureusement Garcia Moreno veillait sur ce souverain doué de quarante têtes, et capable par là même d'une infinité de bévues.

Après la séance d'ouverture, qui eut lieu le 10 janvier 1861, le gouvernement provisoire rendit compte de ses actes à la convention et lui remit ses pouvoirs. Au récit de cette épopée de quinze mois, sénateurs et députés ne purent s'empêcher de battre des mains et

de pousser de longues acclamations. Séance tenante on décréta que les membres du gouvernement provisoire avaient bien mérité de la nation et que les bustes de ces illustres citoyens figureraient au palais du gouvernement pour perpétuer le souvenir de leurs services. Garcia Moreno, chaudement félicité devant tout le peuple, fut nommé président intérimaire. Les représentants n'oublièrent point l'armée qui, par sa bravoure, avait sauvé le pays, ni cette Vierge de la Merci dont la fête avait coïncidé avec la prise de Guayaquil. On confirma le décret qui la déclarait patronne spéciale et protectrice de la République. Malheureusement cet enthousiasme du cœur, cette touchante unanimité, fit place à la discorde, dès que s'ouvrirent les débats sur la révision de la constitution.

Garcia Moreno désirait ardemment doter l'Equateur d'une constitution catholique, seul moyen de « moraliser le pays par l'énergique répression du crime et l'éducation solide des jeunes générations, de protéger la sainte religion des ancêtres et de réaliser les réformes que ni le gouvernemeiît ni les lois ne peuvent obtenir par eux-mêmes ^ » Mais, au lieu de heurter des législateurs incapables de le comprendre, il crut mieux faire d'ajourner à des temps meilleurs l'exécution complète de ses plans et se borna pour le présent à écarter toute disposition de nature à paralyser l'action de l'Église.

Le projet de constitution déclarait la religion catholique, apostolique et romaine, religion de l'État à l'exclusion de toute autre. Loin de constituer une innovation, cet article consacrait un principe toujours admis dans les républiques américaines et, de plus, un fait aussi éclatant que le soleil. Mais le vent était à la li-

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