Message de
berté des cultes, n'était-ce point là le droit nouveau, accepté dans les deux mondes, et tout récemment à la Nouvelle-Grenade, aux portes de TÉquateur? Après avoir chassé les tyrans qui Topprimaient, la nation équatorienne ne devait-elle pas entrer résolument dans le mouvement d'émancipation qui entraînait tous les peuples, abolir une législation rétrograde, effacer les derniers vestiges de l'Inquisition? Une fois lancés dans cette voie, les jeunes politiciens se répandirent en tirades échevelées sur la liberté de conscience, les progrès modernes, et autres clichés à l'usage des parlementaires sans idées. Un ecclésiastique, sous l'action de ce feu très peu sacré, s'oublia jusqu'à déclamer avec emphase un discours de Mirabeau. Il affirma solennellement que Dieu, visible comme le soleil, s'impose à tous et par conséquent c'est une superfluité presque injurieuse de le reconnaître officiellement. On applaudit ce naïf au lieu d'en rire. Pour quelques-uns cependant, toute cette argumentation cachait plus de malice que de niaiserie. En supprimant l'article comme inutile, on ou\Tait frauduleusement une porte détournée par laquelle entreraient bientôt les faux cultes. Quant aux jeunes gens, piques dans leur amour-propre national, ils voulaient montrer à tous les peuples que le soleil de la liberté luit sur leurs montagnes aussi bien qu'à la Nouvelle-Grenade.
Ces ridicules déclamations n'eurent heureusement d'autre efl'et que de soulever tout le pays contre leurs auteurs. Scandalisé de voir Fabominable hérésie placée sur le même pied que la vieille religion des ancêtres, le peuple fit entendre contre l'assemblée des murmures significatifs. Pour sa part, Garcia Moreno usa de toute son influence pour ramener les égarés à des idées plus saines, et l'article fut maintenu. Dans les délibérations relatives aux rapports de l'Église et de l'État, il réussit
même à briser certaines entraves qui gênaient plus ou moins Faction du clergé.
Une autre question vitale vint alors passionner les esprits au dedans et au dehors de rassemblée. L'Equateur conserverait-il sa forme unitaire, ou se morcellerait-il en petits États indépendants reliés entre eux par un lien fédératif, comme les États-Unis ou les cantons suisses? Cette discussion était partout à Tordre du jour depuis que la Nouvelle-Grenade, infatuée de la république modèle de Washington, exaltait avec emphase les avantages du système fédéral et proposait de s'y rallier sous le nom d'États-Unis de Colombie. Beau thème pour nos jeunes constituants, dont la tète abondait en réminiscences de collège. Quoi de plus poétique que les cantons suisses et de plus grandiose que les États- Unis? Avec la fédération, plus de guerres, plus de despotisme, mais la plus touchante fraternité. Sans doute le gouvernement fédéral suisse opprime parfois les cantons catholiques ; les États du Nord, en Amérique, écrasent de temps en temps ceux du Sud; mais on n'y regardait pas de si près. Pour les ambitieux, la fédération constituant î^eaucoup d'États, avait surtout l'immense avantage de nécessiter beaucoup de fonctionnaires, et de favoriser ainsi le rêve des nullités qui veulent régner à tout prix, fût-ce sur les infiniment petits.
Il n'était pas difficile de montrer aux moins clairvoyants que lé fractionnement de l'Equateur en plusieurs États, établirait entre eux un antagonisme détestable, fomenterait la guerre civile, et ruinerait d'un coup tout espoir de progrès en anéantissant toute ressource dans ce pays d'une immense étendue et d'une population très restreinte. Garcia Moreno s'opposa énergiquement à la division. « Vous voulez, disait-il agréablement, briser le plat pour en rajuster ensuite les
morceaux. Vous rendra- t-il plus de services, ainsi rapiécé, que dans son état d'intégrité? » Après des débats très orageux, accompagnés d'une inondation de pamphlets, la majorité se rallia au système unitaire. En somme beaucoup de bruit pour rien, et c'est souvent ce qu'on doit espérer de mieux d'une assemblée de constituants.
La convention n'avait plus qu'à délibérer sur les droits constitutionnels du pouvoir exécutif, question brûlante au lendemain d'une insurrection contre la tyrannie. Quelle belle occasion de lancer des fusées oratoires sur les droits de l'homme et les libertés imprescriptibles du citoyen ! On rappela que le pouvoir exécutif n'est que le mandataire du peuple souverain; on voua les despotes aux dieux infernaux, on oublia que le gouvernement, chargé de veiller à la sécurité de tous, doit être armé de pouvoirs suffisants pour réprimer les perturbateurs. C'est d'une main parcimonieuse et comme à regret que les députés accordèrent au président les facultés nécessaires pour gouverner, môme en temps de paix. Pour l'empêcher de tyranniser les citoyens, on en faisait le jouet des entrepreneurs de révolutions. Aux jours de bouleversement, il se verrait dans l'alternative ou de livrer aux séditieux la société dont il avait la garde, ou d'agir en dictateur pour la sauver. Mais que peut la raison sur des libéraux qui croient avoir gagné tout ce que perd l'autorité? Garcia Moreno se contenta de demander pour le pouvoir une double garantie contre les menées des radicaux : d'abord la ratification de sa réforme électorale, et ensuite la scission en deux parties de la province de Guayaquil ^ afin de soustraire la plaine à l'influence désas-
1. La province issue de ce dédoublement s'appelle Lo$ Rios, les Rivières.
treuse de la cité. On lui accorda ces deux points, et Tensemble de la constitution fut volé.
L'assemblée mit alors à Tordre du jour l'élection du pi'ésident. Elle avait décrété que pour l'avenir le suffrage universel nommerait le chef de TÉtat, mais en se réservant Télection actuelle. A Tunanimité des voix^ et saos débats, Garcia Moreno fut élevé à la présidence de la république. Ainsi la nation, par ses représentants, rendit hommage et justice au grand citoyen qui depuis quinze ans n'avait vécu que pour elle. Sauf les urbinistes, qui frémirent de rage, le peuple répondit au choix des députés par d'unanimes applaudissements.
Garcia Moreno refusa d'abord le mandat qu'on lui offrait, alléguant avec raison l'insuffisance des pouvoirs octroyés au gouvernement par la nouvelle constitution. Désarmer Tautorilé en face de la Révolution, c'était, disait-il, décréter l'anarchie perpétuelle. On verra plus tard combien ses prévisions étaient justes. Il finit cependant par céder aux instances de ses amis qui, voyant en lui le seul homme capable de régénérer la nation, firent appel à sa conscience et à son dévouement. Du reste, pour lui prouver leur bonne volonté, les représentants votèrent, sous son impulsion, plusieurs lois organiques dont ils n'apprécièrent peut-être pas toute la portée. Ils décidèrent qu'un concordat serait proposé au souverain pontife, et mis à exécution sans attendre la ratification du futur congrès. Par cette porte qu'ils lui ouvraient, le président allait à leur insu faire passer toutes les libertés de l'Église. On décréta également la réorganisation des finances, de l'armée, de l'instruction publique, et la construction d'un chemin carrossable de Quito à Guayaquil. Garcia Moreno,