‹ Garcia MorenoChapitre 81 sur 183 · Dépêche du 23 juin · texte numérisé non relu

Dépêche du 23 juin

tion du chef, n'importe lequel, qui présidait àFinvasion; que si la bande avait enfreint la défense réitérée des autorités, cette circonstance aggravait son crime; qu'enfin de nombreux témoins imputaient au major Rosero d'avoir agi en parfaite connaiâ^nce de cause. Si Arboleda ne se croyait pas responsable des délits commis par ses subordonnés, l'Equateur n'avait d'autre ressource pour faire respecter ses droits que de les défendre les armes à la main. »

L'affaire menaçait de prendre des proportions très graves. A FÉquateur, on blâmait assez généralement cette démonstration militaire à la frontière. Les ennemie du président, les modérés, et même un certain nombre de ses amis, trouvaient qu'il aurait dû accepter les explications d'Arboleda, pour ne point compromettre une situation déjà trop tendue à l'intérieur, et qui deviendrait désastreuse si elle se compliquait d'une guerre avec l'étranger. A tort ou à raison, Garcia Moreno prétendit qu'il s'agissait d'une question d'honneur, et qu'un chef d'État ne laisse pas, lui vivant, violer impunément son territoire; il décida, en conséquence, qu'il irait personnellement exiger d'Arboleda une réparation qu'en homme loyal celui-ci ne pouvait refuser.

11 fallait toute son énergie pour prendre une résolution semblable dans les circonstances où il se trouvait. Quelques temps auparavant, en dirigeant des ouvriers occupés à tracer une route au travers des bois, il s'était fait à la jambe ime profonde blessure. Malgré les soins des médecins, la plaie s'envenima d'une manière si alarmante que ceux-ci prescrivirent au malade un repos absolu. Or, à ce moment-là même, Garcia Moreno voulait à toute force monter à cheval pour gagner la frontière. Très expert en médecine et en chirurgie, il proposa de brûler la plaie, mais Topera tion parqt si dangereuse aux hommes de l'art qu'ils refusèrent d'en prendre la

responsabilité. Alors, impatienté de ces lenteurs, Garcia Horeno saisit lui-même une lame de fer chauflTée à blanc, et rappliqua sur la plaie vive avec autant de calme que s'il, se fût agi d'opérer sur son voisin. Trois jours après, la btessure parfaitement cicatrisée, l'homme de bronze faisait à cheval les trois journées d^ marche qui le séparaient du Carchi.

En rejoignant sa petite armée, Garcia Moreno avait moins l'envie de combattre que àe taire prendre au sérieux sa demande de réparation; mais déjà Arboleda, décidé à ne point accorder de satisfaction, avait quitté son campement des environs de Popayan et s'avançait vers la frontière avec trois mille cinq cents hommes. Persuadé néanmoins qu'une conversation amicale terminerait le différend, Garcia Moreno lui dépêcha son aide'de camp, don Napoléon Aguirre, pour lui proposer un arrangement pacifique. Cette offre fut. immédiatement rejetée, sous prétexte qu'un parlementaire ne doit pas se présenter en uniforme, ni sans les formalités usitées en temps de guerre. Arboleda fit même saisir et déporter Aguirre jusqu'à deux lieues de la frontière, où on le laissa libre en lui faisant entendre que le conflit se terminerait par une conférence avec Garcia Moreno. Or, cette nuit-là même, après avoir expédié une lettre dans laquelle il exprimait à son adversaire son vif désir de conciliation, Arboleda passait la frontière avec son armée, ce qui ne permettait plus de traiter honorable- * ment avec lui, puisqu'il envahissait le pays sans déclaration de guerre et sans avertissement d'aucune sorte.

La troupe de Garcia Moreno se trouvait alors campée aux environs de Tulcan. Ne sachant où la rencontrer ni comment s'orienter au milieu des ténèbres, Arboleda, suivi de quelques compagnons d'avant-garde, cherchait à reconnaître les chemins, quand tout à coup ilaperçut dans l'ombre, à quelque distance, comme une

pointe de feu/ Faisant aussitôt signe aux siens de s'arrêter, il s'avance seul, à pas de loups, vers le point lumineux et tombe sur un espion de Garcia Moreno qui venait tranquillement mais très imprudemment, d'allumer un cigare. Épouvanté de se voir à la merci du chef grenadin, cet homme servit de guide à Farmée ennemie jusqu'à Tulcan.

Il n'y avait point à reculer. La petite troupe, mal armée, plus mal exercée, se défendit héroïquement jusqu'à ce que, enveloppée par le nombre, elle se vit obligée de capituler ou de fuir pour échapper à la mort, Garcia Moreno, lui, ne savait ni fuir, ni capituler. Au moment de la débandade, il se précipite, suivi de cinq intrépides cavaliers, au milieu des bataillons ennemis. Il frappe à droite et à gauche sans s'inquiéter des balles qui sifflent à son oreille, abattent son chapeau et criblent ses vêtements. Une de ces balles l'atteint à la poitrine et glisse sur une pièce d'argent, sans le bleàser. Il arriva ainsi jusqu'aux derniers retranchements d'Arbole(îa, puis retourna sur ses pas au milieu d'une pluie de balles, sans qu'un ennemi osât lui barrer le passage. Déjà même il était loin du champ de bataille à l'abri de tout danger, quand il revint volontairement se livrer à un officier en lui disant : c Conduisez-moi à votre chef, c'est à lui que je veux rendre mon épée. »

Peu fier de sa facile victoire, Arboleda se sentit déconcerté en présence de ce magnanime vaincu. Il ne put s'empêcher d'avouer en* présence de tous ses officiers qu'une pareille défaite, honorable pour l'Equateur, couvrait de gloire son. vaillant chef. Il traita Garcia Moreno avec le plus profond respect, lui rendit son épée, et se montra tout disposé à traiter immédiatement des conditions de la paix. Sincèrement réconcilés dès leur première entrevue, les deux chefs catholiques déplorèrent le concours de circonstances qui les avait amenés à

guerroyer Tun contre l'autre, au lieu de tourner leurs armes contre leur commune ennemie, cette Révolution tyrannique qui désolait en ce moment la Nouvelle- Grenade, et ne cessait d'intriguer à l'Equateur pour ressaisir le pouvoir. Oubliant leurs griefs, ils conclurent un traité d'alliance; puis Garcia Moreno, déclaré libre, reprit le chemin de sa capitale. .

A Quito, comme dans tout le pays, régnaient le trouble et l'agitation. On avait appris la déroute de Tarmée et la captivité de son chef. Malgré l'acte d'héroïsme qui avait terminé le combat de Tulcan, on gémissait sur une défaite qui, par suite des exigences du vainqueur, pouvait prendre les proportions d'un véritable désastre. Aussi, pendant que le peuple, attaché de cœur à Garcia Horeno, témoignait sa profonde tristesse par ses lamentations, ses larmes, ses prières publiques dans les églises, les libéraux, heureux de l'humiliation subie par l'homme qui les écrasait du poids de son génie et de sa bravoure, prenaient-ils plaisir à faire ressortir l'inutilité de cette funeste entreprise. Sans tenir compte de la déloyale agression dont le président avait été victime, ils attribuaient son échec à sa téméraire impétuosité. Le moment n'était-il pas venu de se débarrasser de ce réformateur turbulent et tyrannique qui, sous prétexte de catholicisme et de civilisation, imposait à l'Equateur ses idées rétrogrades en même temps qu'il le brouillait avec l'étranger? En s'appuyant sur la garnison de Quito, et peut-être sur Florès, dont les idées politiques ne cadraient pas avec celles de Garcia Moreno, ne pouvait-on pas profiter du trouble des esprits pour abattre le gouvernement et conclure avec Arboleda une paix moins onéreuse?

Les organisateurs de pronunciamentos en furent pour leurs frais d'invention, lis apprirent bientôt que le président, supposé prisonnier, se trouvait au palais du

gouvernement où il avait repris les rênes, après avoir fait avec Arboleda, sous le titre d'Acte additionnel au traité de 1857, un véritable traité d'alliance. Les deux parties contractantes s'engageaient à respecter Tinviolabilité de leur territoire, et à ne jamais permettre que les réfugiés, sous prétexte de droit d'asile, troublassent la paix des deux pays. On trouve dans les préambules de cette convention comme un écho des paroles échangées, au moment de leur rencontre, entre Garcia Moreno et Arboleda : « Les gouvernements de la Confédération grenadine et de l'Equateur, y est-il dit, attristés de voir que des circonstances indépendantes de leur volonté, comme de la volonté de leurs peuples, les eussent amenés à une rupture, reconnaissant que les intérêts des deux nations exigent impérieusement l'oubli de leurs dissentiments, déclarent non avenus les malheureux incidents qui leur ont fait prendre les armes, et s'engagent à ne présenter aucune réclamation pour les actes antérieurs au présent traité K »

Arboleda ne put jamais réparer l'impardonnable imprudence d'avoir, pour une vaine satisfaction d'amour-propre, abandonné ses positions contre Mosquera. Quelque temps- après, livré à un vil assassin par des ennemis qui n'avaient pu le vaincre ni à la tribune ni sur le champ de bataille, le noble champion des conservateurs périt dans les défilés de Berruecos, comme autrefois le maréchal Soucre. Sa mort assura le triomphe dû radicalisme à la Nouvelle-Grenade et le règne dé l'impiété pendant un quart de siècle. Quant à Garcia Moreno, ses ennemis ne manquèrent pas d'exploiter contre lui l'épisode de Tulcan, mais sans parvenir à en obscurcir la gloire ; on oublia l'insuccès pour ne penser qu'à l'héroïsme du président : il n'y a point de

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