NÉGOCIATIONS ET BATAILLES
Pendant que Garcia Moreno désarmait les insurgés de Riobamba, Castilla et Franco découvraient plus clairement leurs projets. Au milieu de novembre, Castilla paraissait à l’embouchure du Guayas avec une escadre forte de six mille hommes. Le lâche Franco autorisait le débarquement de ces soldats étrangers, livrant ainsi au Pérou la .clef de son pays ; puis, pour colorer cette trahison, il signait, le 4 décembre, une convention avec Castilla à l’effet d’ouvrir des négociations, auxquelles serait corfvié le gouvernement de Quito, pour statuer définitivement sur les revendications territoriales du Pérou. Traiter avec Castilla, entouré de six mille troupiers ! Quel habile diplomate que ce Franco !
Édifié sur ces deux larrons, Garcia Moreno savait qu’aucune négociation n’empêcherait le démembrement de l’Équateur, parce que aucune considération ne les ferait renoncer à leurs plans ambitieux. Il fallait donc, selon lui, payer d'audace et répondre à la force par" la force. Dans cet ordre d’idées, il envoya un renfort de mille hommes au camp de Guaranda pour surveiller les opérations de Franco ; mais évidemment on ne pouvait, avec des recrues peu exercées, alors que les travaux d’armement commençaient à peine, tenir tête à une armée régulière soutenue par toutes les forces d’un état étranger. Garcia Moreno entretint donc ses collègues d’une pensée qui dominait son esprit, surtout depuis l’insurrection de Riobamba. Au sein de pareilles dissensions, de soldats sans discipline et sans mœurs, de traîtres prêts à toutes les félonies, l’existence même de la
République lui paraissait menacée, si on ne l’abritait sous le protectorat d’une puissance européenne. Il nomma la France, qui toujours tint à honneur de protéger les faibles, et qui naguère encore avait tiré l’épée pour arracher le turc aux serres dtf vautour moscovite. Il avoua qu’il avait à ce sujet échangé plusieurs lettres avec le représentant du gouvernement français à l’Equateur.
Il ne s’agissait pas, fii remarquer Garcia Moreno, d'annexer l’Equateur à la France, ni d’en faire une colonie dépendante ou vassale, mais de se couvrir du pavillon français pour échapper à une invasion de pirates, appelés au sac du pays par une horde de traîtres. Le noyé s’attache à la barre de fer qu’on lui présente, fût-elle rougie au feu : pourquoi une nation devrait-elle mourir, sans crier au secours ? La nonintervention dans un cas d’égorgement est un principe sauvage. Ainsi pensait Bolivar qui, dans des circonstances analogues, avait tenté de placer sa naissante Colombie sous le patronage d’un peuple illustre et puissant. Du reste, il avouait que ni lui, chef suprême, ni ses collègues du gouvernement provisoire, n’avaient mission pour réaliser ce projet. Le peuple seul, consulté directement ou par l’organe de ses représentants, pouvait décider de ses destinées.
Cette proposition resta toujours à l’état de projet. Elle parut inefficace aux autres membres du gouvernement provisoire, et de plus, vu les dispositions du gouvernement français, irréalisable. Nous pouvons ajouter qu’elle était inutile. Sans doute Castilla paraissait incomparablement le plus fort, mais, avec un homme de la taille de Garcia Moreno, d’un génie aussi élevé, d’un courage aussi chevaleresque, on peut espérer des prodiges. Le génie, plus que l’épée de Washington et de Bolivar, a délivré les deux Amériques. A ceux qui blâment Garcia Moreno d’avoir trop souvent compté sur lui-même, nous osons répondre qu’en cette circonstance, et surtout après le drame de Riobamba, il ne se rendit pas suffisamment justice.
L’idée de protectorat écartée, le gouvernement provisoire, voulant épuiser tous les moyens de pacification, accepta la conférence officiellement proposée par Castilla et Franco au sujet de la délimitation du territoire. Dans les dépêches
expédiées de Guayaquil, on demandait que quatre plénipotentiaires, choisis dans les deux camps, fussent autorisés à régler cette question spéciale. En conséquence, le gouvernement de Quito députa deux de ses membres, Avilez et Gomez de la Torre, munis de pleins pouvoirs, mais sous la réserve expresse de ne « compromettre en rien l’intégrité du territoire ni l’indépendance delà nation. » Le premier janvier 1860, ces deux délégués, mis en rapport avec ceux de Franco, arrêtèrent un projet de convenio stipulant que « le gouvernement de Guayaquil, chargé dans cette circonstance de représenter tout l'Equateur^ ne pourrait ni céder, ni annexer la moindre parcelle du territoire à un gouvernement quelconque, et cela sous n’importe quelle formule ou prétexte. » Les démarcations des frontières tracées antérieurement resteraient jusqu’à nouvel ordre obligatoires pour les deux états. Les doutes relatifs aux terrains situés à l’orient de la Cordillère seraient soumis à un tribunal arbitral, et ces terrains déclarés neutres jusqu'à la délimitation définitive.
Rien de plus équitable que cette convention, dont les termes, du reste, furent acceptés sans difficulté par les représentants de Franco. Ils reconnurent qu’on ne doit jamais, dans l’intérêt de la paix, sacrifier la nationalité d’un pays. «Le gouvernement de Guayaquil, ajoutèrent-ils, saurait répondre à la confiance qu’on voulait bien lui témoigner. » Déjà les deux délégués de Quito se félicitaient d’avoir eu plus de foi que Garcia Moreno dans leurs très peu scrupuleux adversaires, mais ils furent bientôt détrompés. La clause restrictive insérée dans le convenio déplut à Castilla. Il n’avait pas mis six mille hommes sur pied pour s’en retourner les mains vides : aussi s'efforça-t-il de faire comprendre au général Franco qu’on les avait dupés tous les deux. Sur ce, l’irritable « doyen des chanoines » entra dans une violente colère contre les plénipotentiaires de Quito qui lui avaient tendu ce piège et contre ses ministrès assez stupides pour s’y être laissé prendre, et refusa nettement de ratifier la convention. Ajoutant les voies de fait à la déraison, il fit jeter en prison et tenir au secret les deux délégués ; puis, quand il les crut assez démoralisés pour céder à ses volontés, il leur offrit la liberté mais à la condition qu’ils bifferaient de la convention la
clause relative à l’aliénation du territoire. « Ils devaient se rappeler que Franco avait à sa disposition l’armée de la République, la forteresse de Guayaquil et l’escadre de Caslilla ! En cas d’obstination de leur part, Franco gravirait la Cordillère avec ses bataillons, et les gens de Quito, au premier coup de clairon, verraient leurs misérables recrues de Guaranda s’enfuir à toutes jambes. »
Insensibles aux menaces de ce bravache et prêts à sacrifier leur vie plutôt que de compromettre l’honneur du pays, les deux ambassadeurs refusèrent d’outre-passer leurs pouvoirs. Franco allait peut-être céder à un accès de rage furieuse, mais, sur l’intervention du chargé d’affaires de la Grande- Bretagne, il consentit à délivrer des passeports aux deux délégués, en leur intimant l’ordre d’avoir à quitter Guayaquil dans les six heures. Ceux-ci rédigèrent une protestation sévère, dans laquelle, après avoir rappelé les faits ci-dessus mentionnés, ils répondaient aux menaces réitérées d’une invasion prochaine. << Par cette conduite, disaient-ils, le général Franco violera les principes les plus élémentaires de la justice et entassera victimes sur victimes, quand il est si facile de pacifier le pays sans recourir aux armes. Notre gouvernement décline la responsabilité d’une guerre qui va diviser nos forces en présence de l’étranger, et proteste devant le monde entier contre l’inqualifiable politique du gouvernement de Guayaquil. »
Après un tel outrage à ses ambassadeurs, le gouvernement de Quito comprit qu’il fallait vaincre ou mourir. Garcia Moreno démasqua devant tout le peuple l’inqualifiable conduite de Franco. « Équatoriens, vous n’apprendrez pas sans surprise ni sans indignation, qu’à l’issue de la conférence, le général Franco rompit les négociations, jeta nos ambassadeurs en prison malgré l’immunité dont ils jouissaient, et n’eut pas honte de leur donner un délai de six heures pour quitter Guayaquil ! Et il nous fait cette sanglante injure, au moment où les soldats du Pérou sont logés dans les casernes de notre vieille cité maritime. L’héroïque peuple de Guayaquil sous la garde d’une armée étrangère, et cela jusqu’au jour où un traité définitif consacrera la honte et la ruine de notre nation ! Équatoriens, les lâches seuls préfèrent la tra-
hison à la guerre, l’intrigue à l’épée, l’infamie à la mort. Aux armes donc, pour défendre l’honneur, la nationalité, la patrie ! Union et vaillance ! La Providence nous protège, et les peuples américains, nos frères, ne regarderont pas avec indifférence la lutte héroïque qui va s’ouvrir ! »
Les deux partis brûlaient d’en venir aux mains. Immédiatement après la rupture des négociations, Franco donna l’ordre au colonel Léon de gravir la Cordillère avec un millier d’hommes, pour sonner ce fameux coup de clairon qui devait faire sur le camp de Guaranda l’effet des trompettes de Jéricho. Il comptait d’autant plus sur la victoire que depuis deux mois ses partisans avaient révolutionné l’importante ville de Cuenca, dont un de ses fidèles, le commandant Zerda, avait pris possession. Zerda n’avait qu’à combiner ses mouvements avec ceux du colonel Léon pour mettre entre deux feux la petite armée de Guaranda et l’écraser au premier choc.
Afin de ne pas laisser à ces deux chefs le temps de se concerter, Garcia Moreno se rendit immédiatement au camp pour prendre le commandement des troupes. Ses soldats, exaspérés contre Franco, ne demandaient qu’à combattre. Ce fut avec des trépignements de joie et d’enthousiasme qu’ils entendirent cette proclamation du chef suprême :
« Nobles défenseurs de l’indépendance nationale, après avoir vendu à l’étranger vos frères du littoral pour satisfaire à son ambition, l’infâme gouvernement de Guayaquil tourne contre vous et les peuples de l’intérieur des armes qui auraient dû servir à défendre la patrie. Il veut ouvrir au perfide envahisseur de nos provinces un chemin couvert de votre sang. Il veut abattre le drapeau national pour arborer celui de l’étranger. Il veut lui faire hommage de notre patrie, de nos foyers, de nos gloires et de nos libertés. Soldats, ce vil instrument du brigandage a oublié sans doute que vous êtes ici les fermes remparts de notre nationalité. A vous de lui faire payer cher ses odieuses insultes et son exécrable trahison.
« Officiers, et soldats, comme le gouvernement provisoire, vous n’avez qu’une tâche à remplir : sauver l’honneur et l’intégrité du pays. Le gouvernement a fait pour cela de
grands sacrifices ; il ne déposera point les armes avant d’avoir assuré l’indépendance de la patrie. Il compte sur vous pour accomplir cette glorieuse mission ; il est à côté de vous, confiant dans la victoire qui fera de vos noms l’honneur du pays et l’orgueil de la postérité. »
Stimulée par les paroles brûlantes de son chef, la petite armée s’élança, le 20 janvier, à la rencontre de l’ennemi. Le colonel Léon s’était fortifié sur les hauteurs de Piscurco, attendant pour commencer l’attaque l’arrivée du commandant Zerda et des renforts de Guayaquil. Il s’agissait de déjouer ce plan en lui livrant immédiatement bataille. Au signal donné par Garcia Moreno, les troupes se ruèrent avec fureur sur leurs adversaires, mais la position était tellement avantageuse que, malgré les efforts d’une audace plus que téméraire, elles ne purent les déloger de leurs retranchements. Garcia Moreno résolut alors, en tournant l’ennemi, de tomber sur son arrière-garde, ses munitions et sa cavalerie. Pour cacher cette manœuvre, il laissa devant Piscurco le colonel Davallos avec plusieurs compagnies d’infanterie et un escadron de cavalerie, pendant que lui, prenant à droite, se jetait dans le chemin d’Yagui. Une pluie diluvienne inondait la route en ce moment et la convertissait en un ravin boueux au point qu’il fallut plus de sept heures pour faire un trajet de deux lieues. Enfin, vers deux heures du soir, il rencontra l’ennemi campé dans l’hacienda d’Yagui d’où, par une charge vigoureuse, il le délogea en cinq minutes. C’était assez pour le but qu’on voulait obtenir ; mais, une fois lancées, les jeunes recrues ne connurent plus de rappel. Acharnées à la poursuite des fuyards, elles infligèrent à l’ennemi des . pertes considérables et le mirent en complète déroute. De leur côté, le colonel Davallos et ses braves compagnons soutinrent durant trois heures consécutives une très vive fusillade : une charge brillante de lanciers les rendit enfin maîtres du camp et détermina la victoire. Le lendemain, Garcia Moreno chercha de nouveau le colonel Léon, mais, avec les débris de sa troupe, il descendait rapidement les pentes abruptes de la montagne, pour éviter une nouvelle attaque.
L’occasion était excellente pour se débarrasser de tous les
adhérents de Franco dans les provinces de l’intérieur. Pendant que les troupes victorieuses rentraient au camp de Guaranda, Garcia Moreno détacha quelques compagnies d’élite, aux ordres du colonel Maldonado, pour marcher à la rencontre du commandant Zerda, qui accourait de Cuenca, comme nous l’avons dit, au secours du colonel Léon. Maldonado attendit son adversaire dans les plaines de Sabun, où nul obstacle ne pouvait entraver la bouillante ardeur de ses soldats. Le 7 février, lorsque les colonnes ennemies se furent assez engagées pour ne pouvoir plus reculer, l’infanterie de Maldonado se précipita sur elles à la baïonnette et les mit en déroute, malgré leur courage. La cavalerie se chargea d'achever les malheureux fuyards. Le gros de la troupe, le commandant Zerda, et bon nombre d’officiers, tombèrent dans les mains du vainqueur.
Maldonado profita de son succès pour marcher sur Cuenca. La place était défendue par le colonel Ayarza, flanqué de soudards urbinistes qui avaient trempé dans toutes les révolutions. Ils sortirent de la ville et attendirent Maldonado dans la plaine de Machangara ; mais en voyant l’infériorité numérique de ses bandes, le pauvre Ayarza. qui connaissait du reste la bravoure de Maldonado, capitula sans coup férir. Il s’engagea même à rentrer dans la vie privée, pendant que ses soldats s’incorporeraient à la troupe de Maldonado. La province de Cuenca put enfin respirer à l’aise et suivre ses sympathies en adhérant, comme elle l’avait fait d’abord, au gouvernement de Quito.
Restait à soumettre la province de Loja, située sur les frontières du Pérou. La ville de Loja, hésitante d’abord, s’était rattachée au parti de Franco ; mais, depuis le succès de ses adversaires, elle flottait derechef entre les deux gouvernements. C’était de la politique marchande : en réservant l’acte de soumission, on trouverait peut-être moyen de l’échanger contre une exonération totale ou partielle des charges publiques. Pour couper court à ces tergiversations intéressées, Garcia Moreno se rendit personnellement à Loja. En deux jours il applanit toutes les difficultés, et la ville fit sa soumission, aux acclamations de la province entière.
Cette série de brillants succès ne laissa guère au général
Franco que la province de Guayaquil, dévouée de coeur au gouvernement national, mais de fait occupée par l’usurpateur. Garcia Moreno se hâta de rentrer au quartier général de Guaranda pour descendre les Cordillères et se mesurer enfin, dans une action décisive, avec Franco et Gastiüa.