LE PRÉSIDENT RÉFORMATEUR
Durant les quinze années que nous venons de traverser, nous avons admiré en Garcia Moreno les merveilleuses qualités d’un chef d’opposition qui, pour délivrer sa patrie des tyrans libéraux ou radicaux, n’a cessé de combattre avec n’importe quelle arme, plume, parole ou épée. Mais tel brille dans l’opposition qui s’éclipse au gouvernement. Op s’était heureusement débarrassé du pouvoir révolutionnaire; mais comment restaurer l’édifice social ébranlé jusque dans ses fondements, surtout dans l’Amérique du Sud, cette fille enthousiaste de la liberté, bercée pendant un demi-siècle au bruit des pronunciamentos militaires, des élections bruyantes et des congrès orageux? Eprises de la souveraineté du peuple et du parlementarisme moderne, qui en est l’expression pratique, les républiques américaines consentiront-elles jamais à les répudier ? D’autre part, avec un peuple souverain et des chambres omnipotentes, un chef d’Etat arrachera-t-il jamais son pays à l’odieuse marâtre de 1789 pour le prosterner aux pieds de sa vraie mère, l’Église? A cet émancipé, tout fier des droits de l’homme et du citoyen, comment réapprendre ses devoirs?
Le faible Équateur était moins accessible que tout autre État à cette tentative de restauration. Surveillé par les républiques voisines, jalouses les unes des autres mais toujours prêtes à se donner la main pour soutenir les droits de la Révolution, l’Équateur ne pourrait accepter la direction de l’Église sans soulever des tempêtes à la Nouvelle- Grenade et au Pérou. A l’intérieur, tous les partis, infatués des idées
modernes, crieraient à la trahison. Les libéraux en effet, ne ▼oyaient dans l’Église qu’une esclave asservie à l’Etat ; les radicaux francs-maçons, une ennemie à détruire; les catholiques eux-mêmes hésitaient, pour la plupart, entre les droits inaliénables de l’Église et les prétendus droits du peuple. Partisans de la réconciliation à outrance, ils s’ingéniaient à résoudre le problème de l’Église libre dans l’État libre, comme autrefois on cherchait la quadrature du cercle. Ces éléments disparates, Garcia Moreno avait pu les rassembler un instant sous le drapeau de l’union nationale ; mais, excellentes pour gagner une bataille, les coalitions présentent de graves inconvénients le lendemain de la victoire : chacun des partis se redresse de toute sa hauteur, et demande sa part de butin, sinon le butin tout entier.
Outre les revendications de ses alliés, Garcia Moreno avait à craindre l’opposition violente du parti vaincu. Le triumvirat Urbina-Roblez-Franco laissait derrière lui des adhérents nombreux dans les administrations civiles et militaires, phalanges de viveurs évincés ou qui tremblaient de l’être si un réformateur arrivait au pouvoir. De cette conjuration des vicieux avec les ambitieux, pouvait surgir un danger immédiat : celui d’une convention semblable à celle de 1845, qui déterrerait dans le clan libéral un nouveau Roca pour exploiter l’Équateur.
Pour éviter cette calamité, Garcia Moreno ne craignit pas de réformer le système électoral. Jusqu’alors les trois districts de l’Équateur, Quito, Cuénca et Guayaquil, bien qu’inégaux en population, nommaient chacun le même nombre de députés : système injuste et absurde, mais très cher aux révolutionnaires, parce que cette égalité de représentation permettait à Guayaquil, vrai nid de démocrates, de faire échec à Quito, dont la population plus conservatrice, était trois fois plus nombreuse. Un décret, basé sur le chiffre de la population, déclara que toute fraction de vingt mille citoyens se choisirait un représentant. De plus comme les classes dirigeantes étaient en général moins catholiques et moins conservatrices que le peuple, un second décret investit de l’électorat tout citoyen de vingt-et-un ans, sachant lire et éorire. Les radicaux invectivèrent contre ces mesures, mais les
hommes d’ordre applaudirent et se rendirent aux urnes avec allégresse, heureux de donner des collaborateurs au grand homme qui venait de les sauver.
L’assemblée se composait d’une quarantaine de députés, tous plus ou moins acteurs dans la croisade libératrice, tous d’accord pour acclamer Garcia Moreno; mais, à part ce trait d’union, jamais éléments plus hétérogènes n’avaient figuré dans un parlement.
En tête paraissait le général Florès, encore brillant, bien que sur le retour. Ses collègues n’avaient point perdu le souvenir des quinze années de despotisme, ni de la défaite de l’Elvira, ni des tentatives d’évasion ; mais sa noble conduite à l’heure où la patrie expirante réclamait son épée, son héroïsme pendant la campagne de Guayaquil, l’influence de Garcia Moreno. son ennemi d’autrefois, qui ne voulait plus voir en lui que le vieux guerrier de l’Indépendance et le sauveur de la patrie, le firent nommer président du congrès. Néanmoins, les vieux lutteurs de 1845 ainsi que les jeunes patriotes élevés dans l’horreur du florèanisme dissimulaient avec peine leur instinctive répulsion. Ils reprochaient au général sa fierté, ses idées dominatrices, ses revendications pécuniaires. De là des sentiments d’aigreur qui trop souvent donnèrent lieu à de véritables batailles parlementaires, et quelquefois aux apostrophes les plus injurieuses. A propos d’un projet de loi combattu par lui, Florès s’étant avisé de dire que, si cç projet obtenait la majorité des voix, il quitterait « non seulement le congrès, mais la république » — Senor présidente, répondit le plus jeune des députés, c’est le plus grand service que vous puissiez rendre à la nation. »
Autour du président se groupaient certaines notabilités du parti conservateur et catholique, même quelques membres du clergé; mais aujourd’hui, grâce au libéralisme qui déteint sur tout, il y a différentes nuances de conservateurs, différentes nuances de catholiques et, faut-il le dire? différentes nuances d’ecclésiastiques. La majorité des députés se composait de jeunes gens dont la plupart avaient fait leurs premières armes, et aussi leurs premiers pas dans la politique, durant la période insurrectionnelle qu’on venait de traverser. Catholiques plus ou moins pratiques, mais presque tous libé-
raux exaltés, ils arrivaient au congrès la tête farcie des idées américaines sur la séparation de l’Église et de l’État, sur le système fédératif, et d’autres utopies alors très prônées à la Nouvelle-Grenade. Ils admiraient en Garcia Moreno, l’invincible ennemi du despotisme, mais on les aurait bien embarrassés en leur demandant une définition de la liberté. N’était-il pas à craindre que cette assemblée, chargée par la nation de panser ses blessures, ne tuât le malade au lieu de lè guérir? Heureusement Garcia Moreno veillait sur ce souverain doué de quarante têtes, et capable par là même d’une infinité de bévues.
Après la séance d’ouverture, qui eut lieu le 10 janvier 1861, îe gouvernement provisoire rendit compte de ses actes à la convention et lui remit ses pouvoirs. Au récit de cette épopée de quinze mois, sénateurs et députés ne purent s’empêcher de battre des mains et de pousser de longues acclamations. Séance tenante on décréta que les membres du gouvernement provisoire avaient bien mérité de la nation et que les bustes de ces illustres citoyens figureraient au palais du gouvernement pour perpétuer le souvenir de leurs services. Garcia Moreno, chaudement félicité devant tout le peuple, fut nommé président intérimaire. Les représentants n’oublièrent point l’armée qui, par sa bravoure, avait sauvé le pays, ni cette Vierge de la Merci dont la fête avait coïncidé avec la prise de Guayaquil. On confirma le décret qui la déclarait patronne spéciale et protectrice de la République. Malheureusement cet enthousiasme du cœur, cette touchante unanimité, fit place à la discorde, dès que s’ouvrirent les débats sur la révision de la constitution.
Garcia Moreno désirait ardemment doter l’Équateur d’une constitution catholique, seul moyen de « moraliser le pays par l’énergique répression du crime et l’éducation solide des jeunes générations, de protéger la sainte religion des ancêtres et de réaliser les réformes que ni le gouvernement ni les lois ne peuvent obtenir par eux-mêmes 1 . » Mais, au lieu de heurter des législateurs incapables de le comprendre, il crut mieux faire d’ajourner à des temps meilleurs l’exécu-
* Message de 1861.
tion complète de ses plans et se borna pour le présent à écarter toute disposition de nature à paralyser l’action de l’Église.
Le projet de constitution déclarait la religion catholique, apostolique et romaine, religion de l’État à l’exclusion de toute autre. Loin de constituer une innovation, cet article consacrait un principe toujours admis dans les républiques américaines et, de plus, un fait aussi éclatant que le soleil. Mais le vent était à la liberté des cuites, n’était-ce point là le droit nouveau, accepté dans les deux mondes, et tout récemment à la Nouvelle-Grenade, aux portes de l’Équateur ? Après avoir chassé les tyrans qui l’opprimaient, la nation équatorienne ne devait-elle pas entrer résolûment dans le mouvement d’émancipation qui entraînait tous les peuples, abolir une législation rétrograde, effacer les derniers vestiges de l’Inquisition ? Une fois lancés dans cette voie, les jeunes politiciens se répandirent en tirades échevelées sur la liberté de conscience, les progrès modernes, et autres clichés à l'usage des parlementaires sans idées. Un ecclésiastique, sous l’action de ce feu très peu sacré, s’oublia jusqu’à déclamer avec emphase un discours de Mirabeau. Il affirma solennellement que Dieu, visible comme le soleil, s’impose à tous; et par conséquent c’est une superfluité presque injurieuse de le reconnaître officiellement. On applaudit ce naïf au lieu d’en rire. Pour quelques-uns cependant, toute cette argumentation cachait plus de malice que de niaiseries. En supprimant l’article comme inutile, on ouvrait frauduleusement une porte détournée par laquelle entreraient bientôt les faux cultes. Quant aux jeunes gens, piqués dans leur amour-propre national, ils voulaient montrer à tous les peuples que le soleil de la liberté luit sur leurs montagnes aussi bien qu’à la Nouvelle-Grenade.
Ces ridicules déclamations n’ eurent heureusement d’autre effet que de soulever tout le pays contre leurs auteurs. Scandalisé de voir l’abominable hérésie placée sur le même pied que la vieille religion des ancêtres, le peuple fit entendre contre l’assemblée des murmures significatifs. Pour sa part Garcia Moreno usa de toute son influence pour ramener les égarés à des idées plus saines, et l’article fut maintenu. Dans
les délibérations relatives aux rapports de l’Église et de l’État, il réussit même à briser certaines entraves qui gênaient plus ou moins l’action du clergé.
Une autre question vitale vint alors passionner les esprits au dedans et au dehors de l’assemblée. L’Équateur conserverait-il sa forme unitaire, ou se morcellerait-il en petits Etats indépendants reliés entre eux par un lien fédératif, comme les Etats-Unis ou les cantons suisses ? Cette discussion était partout à l’ordre du jour depuis que la Nouvelle- Grenade, infatuée de la république modèle de Washington, exaltait avec emphase les avantages du système fédéral et proposait de s’ÿ rallier sous le nom d’États-Unis de Colombie. Beau thème pour nos jeunes constituants, dont la tête abondait en réminiscences de collège. Quoi de plus poétique que les cantons suisses et de plus grandiose que les États- Unis ? Avec la fédération, plus de guerres, plus de despotisme, mais la plus touchante fraternité. Sans doute le gouvernement fédéral suisse opprime parfois les cantons catholiques ; les états du Nord, en Amérique, écrasent de temps en temps ceux du Sud ; mais on n’y regardait pas de si près. Pour les ambitieux, la fédération constituant beaucoup d’États, avait surtout l’immense avantage de nécessiter beaucoup de fonctionnaires et de favoriser ainsi le rêve des nullités qui veulent régner à tout prix, fût-ce sur les infiniment petits.
Il n’était pas difficile de montrer aux moins clairvoyants que le fractionnement de l’Équateur en plusieurs états, établirait entre eux un antagonisme détestable, fomenterait la guerre civile, et ruinerait d’un coup tout espoir de progrès en anéantissant toute ressource dans ce pays d’une immense étendue et d’une population très restreinte. Garcia Moreno s’opposa énergiquement à la division. « Vous voulez, disait-il agréablement, briser le plat pour en rajuster ensuite les morceaux. Vous rendra-t-il plus de services, ainsi rapiécé, que dans son état d’intégrité? » Après des débats très orageux, accompagnés d’une inondation de pamphlets, la majorité se rallia au système unitaire. En somme, beaucoup de bruit pour rien, et c’est souvent ce qu’on doit espérer de mieux d’une assemblée de constituants.
La convention n’avait plus qu’à délibérer sur les droits
Le président Gârcia Moreno.
pie souverain; on voua les despotes aux dieux infernaux ; on oublia que le gouvernement, chargé de veiller à la sécurité de tous, doit être armé de pouvoirs suffisants pour réprimer les perturbateurs. C’est d'une main parcimonieuse et
constitutionnels du pouvoir exécutif, question brûlante au lendemain d’une insurrection contre la tyrannie. Quelle belle occasion de lancer des fusées oratoires sur les droits de l’homme et les libertés imprescriptibles du citoyen. On rappela que le pouvoir exécutif n’est que le mandataire du peu-
comme à regret que les députés accordèrent au président les facultés nécessaires pour gouverner, même en temps de paix. Pour l’empêcher de tyranniser les citoyens, on en faisait le jouet des entrepreneurs de révolutions. Aux jours de bouleversement, il se verrait dans l’alternative ou de livrer aux séditieux la société dont il avait la garde, ou d’agir en dictateur pour la sauver. Mais que peut la raison sur des libéraux qui croient avoir gagné tout ce que perd l’autorité? Garcia Moreno se contenta de demander pour le pouvoir une double garantie contre les menées des radicaux : d’abord la ratification de sa réforme électorale, et ensuite la scission en deux parties de la province de Guayaquil, afin de soustraire la plaine à l’influence désastreuse de la cité. On lui accorda ces deux points et l’ensemble de la constitution fut voté.
L’assemblée mit alors à l’ordre du jour l'élection du président. Elle avait décrété que pour l’avenir le suffrage universel nommerait le chef de l’Etat, mais en se réservant l’élection actuelle. A l’unanimité des voix et sans débats, Garcia Moreno fut élevé à la présidence de la république. Ainsi la nation, par ses représentants, rendit hommage et justice au grand citoyen qui depuis quinze ans n’avait vécu que pour elle. Sauf les urbinistes qui frémirent de rage, le peuple répondit au choix des députés par d’unanimes applaudissements.
Garcia Moreno refusa d’abord le mandat qu’on lui offrait, alléguant avec raison l’insuffisance des pouvoirs octroyés au gouvernement par la nouvelle constitution. Désarmer l’autorité en face de la Révolution, c’était, disait-il, décréter l’anarchie perpétuelle. On verra plus tard combien ses prévisions étaient justes. Il finit cependant par céder aux instances de ses amis qui, voyant en luile seul homme capable de régénérer la nation, firent appel à sa conscience et à son dévouement. Du reste, pour lui prouver leur bonne volonté, les représentants votèrent sous son impulsion, plusieurs lois organiques dont ils n’apprécièrent peut-être pas toute la por tée. Ils décidèrent qu’un concordat serait proposé au souverain pontife, et mis à exécution sans attendre la ratification du futur congrès. Par celte porte qu'ils lui ouvraient, le président allait à leur insu faire passer toutes les libertés de
Sglise. On décréta également la réorganisation des finances,
; l’armée, de l’instruction publique, et la construction d’un îemin carrossable de Quito à Guayaquil. Garcia Moreno, ),nt on connaissait le génie et l’activité, reçut la mission exécuter ce magnifique programme. C’était précisément le an du bel édifice dont il voulait doter son pays. En en tramt l’esquisse les députés obéissaient à ses inspirations, ais nul ne pouvait deviner les proportions colossales qu’il lait lui donner.
Pour apprécier son œuvre de réformateur, il -faut se reettre sous les yeux un principe cent fois établi par les its : c’est que le parti révolutionnaire, lugubre essaim de elons bourdonnants et dévorants, n’a d’autre spécialité que î consommer sans produire. S’il s’empare d’un pays par un >up de force ou par la sottise des électeurs, ce n’est point jur aider le peuple à mieux vivre, mais pour vivre à ses Ipens. Sa tactique consiste à mettre la main sur l’Église in de l’empêcher de crier au voleur, et d’expulser des adlinistrations les hommes honnêtes et consciencieux dont il mvoite les places ou craint les regards ; puis, quand toutes s abeilles ouvi’ières et industrieuses d’un pays sont tonales sous l’aiguillon de ces parasites, la curée commence, es frelons se faufilent dans les ministères, les préfectures, s mairies, les casernes, les tribunaux, les comptoirs, les inques, les agences financières, partout où l’on trouve à engraisser. Là ils dévorent le plus possible, avant qu’un udre essaim de frères et amis les force à vider la place, près quinze ou vingt ans de ce régime, un peuple si riche u’il soit, est rongé jusqu’aux os. Il se réveille un beau man sans religion, sans honneur, sans crédit, sans agriculîre, sans industrie, sans commerce, sans finances, avec des lilliards de dettes et la banqueroute à ses portes. Pour confier le pauvre Job, les frelons gros et gras bourdonnent à >n oreille quelque refrain monotone en l’honneur du prorès et de la liberté.
Tel était le misérable état auquel la Révolution avait réuit l’Équateur. Le premier souci de Garcia Moreno, fut de împlacer les frelons par des abeilles, c’est-à-dire de s’asso- Ler* des coopérateurs intègres, laborieux, dévoués. Plus de
sinécures, mais des charges dont les titulaires ne touchaient les appointements qu’après les avoir gagnés par un travail assidu. Les employés de bureaux restaient à leur poste de dix heures du matin à cinq heures du soir. Le président exerçait lui-même un contrôle sévère et une justice si inflexible que les infracteurs aux règlements, à n’importe quel degré de l’échelle administrative, étaient punis d’un renvoi immédiat. De ce chef, il écarta dü budget grand nombre de rongeurs qui naturellement conservèrent une dent contre lui.
Le département des finances exerça surtout le zèle et l’attention du réformateur. Pour exécuter les entreprises qu’il méditait, il lui fallait, outre un personnel intelligent et actif, des finances prospères. Or, depuis ses trente années d’existence, jamais l’Equateur n’était parvenu à équilibrer ses recettes et ses dépenses. Chargé pour sa quote-part de la dette contractée par la Colombie pendant la guerre de l’Indépendance, ruiné par les parasites et les soudards qui s’engraissaient aux frais de l’État, il n’avait ni crédit ni revenus. L’agriculture restait à l’état d’enfance, faute de routes, de bras et même d’instruments aratoires. Le commerce végétait, pour ne pas dire se mourait, à cause des révolutions incessantes qui bouleversaient le pays, et plus encore parla difficulté des communications non seulement avec l’étranger mais encore entre habitants d’une même province. Pour se procurer des ressources, un gouvernement honnête ne pouvait recourir aux contributions forcées, comme l’avait fait Urbina : mais comment subsister dans un pays écrasé sous le poids de taxes exorbitantes, et où tout emprunt devenait impossible parce que les emprunteurs avaient prouvé depuis longtemps par leurs dilapidations la nécessité de leur donner, au lieu d’argent, un conseil judiciaire ? Garcia Moreno résolut le problème par des moyens qui, malgré leur simplicité, dépassent cependant les capacités de nos plus illustres financiers.
En attendant qu’une administration sage et progressive le mît à même de multiplier les sources de revenus, il établit une stricte économie dans les dépenses. Réduire ses dépenses quand la bourse est vide, cela paraît élémentaire, et cependant cela fait sourire nos économistes modernes, suivant lesquels on est d’autant plus riche qu’on enfle davantage le
chiffre de sa dette. Une autre méthode, tout aussi primitive, de grossir son trésor, fut de ne plus le mettre dans un sac percé, autrement, dit de réformer l’administration financière. Avant lui, les provinces, les cantons, les municipalités terminaient leurs comptes particuliers sans avoir à redouter l’œil exercé d’un vérificateur suprême. Cet excellent régime de décentralisation forçait un ministre des finances à faire devant les chambres la déclaration suivante : « Après plusieurs mois de travail assidu, je me vois dans l’impossibilité de présenter les comptes en temps opportun. Les complications de notre système de comptabilité, ajoutées aux inexactitudes des pièces envoyées au ministère, rendent tout contrôle impossible. C’est une tâche supérieure aux forces humaines que d’établir, sur de pareilles données, un état sérieux de nos finances. J’ai acquis la preuve que notre comptabilité est un véritable chaos, et c’est le seul fruit que j’ai recueilli de mon travail *. » Maintes fois on se plaignit de ce chaos, mais on eut soin de l’entretenir par la raison que les ténèbres conviennent aux malfaiteurs. Il fallait un homme d’ordre mathématique et de rigoureuse justice, un Garcia Moreno, pour entreprendre de le débrouiller.
Afin de régulariser les livres des comptes, il se condamna à l’ingrat et pénible travail d’une vérification générale de toutes les dettes contrastées par l’État depuis l’origine de la République. Que de jours il lui fallut passer au milieu de registres trompeurs et de créanciers trompés ! Les titres n’étaient pas même enregistrés; les emprunts forcés qu’on décrétait chaque semestre sous prétexte d’invasion ne figuraient pas au grand livre. Garcia Moreno dut se faire présenter tous les bons du trésor, lesquels souvent n’étaient pas légalisés, pour arriver à la liquidation d’une dette qu’il vit monter à quatre millions de piastres. Une fois sorti de ce dédale, il introduisit notre système de comptabilité française, de manière à établir nettement le tableau comparatif des entrées et des sorties, de l’actif et du passif. De plus, une cour des comptes centralisa dans la capitale le contrôle de tous les employés. Déclarés responsables de leur gestion, les
* Compte-rendu d'Icaza, ministre de Roblez, 1857.
agents du fisc comparurent chaque année devant ce tribunal pour y rendre un compte détaillé de leurs opérations. En cas de négligence ou d'infidélité, le coupable était immédiatement jugé, condamné à l’amende, et destitué. Pour prévenir même au sommet de la hiérarchie toute tentation de complaisance ou de fraude, le président révisait lui-même le travail de la cour, et souvent ses yeux d’Argus découvraient des erreurs qui avaient échappé à la perspicacité des plus rigides contrôleurs.
L’incorruptible financier donnait à tous l’exemple du plus absolu désintéressement. Bien que sans fortune privée, jamais il ne voulut profiter des douze mille piastres affectées au traitement annuel du président. Vu la pénurie du trésor, il faisait remise à l’Etat de la moitié de cette somme, et consacrait le reste à des œuvres de charité. Cette noble conduite ne put le soustraire aux rancunes des nombreuses victimes de l’épuration. Les fonctionnaires pris la main dans le sac et chassés sans miséricorde, les parasites congédiés, les paresseux forcés au travail, les escrocs démasqués, crièrent à l’intolérance, et, faut-illedire, certains libéraux trouvèrent ce nouvel Aristide un peu fatigant, sa chasse aux voleurs trop opiniâtre, et sa justice trop inexorable. Le libéralisme aime les transitions et les transactions.
Une réforme non moins urgente, celle de l’armée, s’imposait au nouveau président. La République se mourait de militarisme. Nous l’avons vu, depuis les guerres de l’Indépendance, les soldats disposaient du pays, des propriétés, de la vie des citoyens et, par leurs pronunciamentos quotidiens, du gouvernement lui-même. Les présidents, portés au pinacle par un pronunciamento, s’appuyaient sur leurs baïonnettes pour se maintenir. Aussi ces vieux troupiers sans mœurs et sans vergogne, fiers de leur importance, affectaientils un profond mépris pour l’élément civil. Ce mal, arrivé à son comble sous Urbina et Roblez, Garcia Moreno avait été à même d’en mesurer la profondeur dans la dernière révolte de Riobamba. En montant au fauteuil il jura d’en finir avec ce despotisme militaire. « Une armée ainsi constituée, dit-il un jour, c’est un chancre qui ronge la nation : ou je la réformerai, ou je la détruirai. » Il se mit à l’œuvre sans délai,
édicta des règlements sévères contre les sorties nocturnes, l’immoralité, le brigandage, et fit jeter en prison tous les ré^calcitrants, officiers ou soldats. On regimba contre l’aiguil- .on, on se moqua de ce civil qui prétendait faire la loi aux généraux, on s’efforça de le rendre odieux dans les casernes, et déjà des complots s’ourdissaient contre lui; mais son œil voyait dans les ténèbres, et son bras, prompt comme l’éclair, s’appesantissait sur les coupables.
Dès les premiers jours de son gouvernement, un exemple montra aux émeutiers de caserne que les insurrections coûteraient cher à leurs auteurs. Nous avons dit qu’après la capitulation de Cuenca, le général Ayarza s’était retiré comme simple particulier dans sa résidence de Quito. Profitant de la considération dont il jouissait à juste titre, il ne tarda pas à rallier autour de lui un parti de mécontents pour ourdir de nouvelles trames contre l’autorité. Garcia Moreno sentit qu’il fallait désarmer par un coup de force ces révolutionnaires de profession. Le coupable fut traîné à la caserne et fustigé comme un simple soldat. « Fusillez-moi, s’écriait Ayarza furieux : on ne fouette pas un général, un vieux soldat de l’Indépendance. — On ne gaspille pas de la poudre pour fusiller un traître! » répliqua Garcia Moreno. Il ne consentit que sur d’instantes supplications à faire grâce d’une partie de la peine. Quelqu’un lui demandait à cette occasion où il voulait en venir par cette implacable sévérité : « ■ Je veux s’écria-t-il dans son style pittoresque, je veux que l’habit noir commande à l’habit rouge. Ma tête sera clouée au poteau, ou l’armée rentrera dans l’ordre. » Domptée par cette main de fer l’armée rentra dans l’ordre, mais que de colères concentrées et de rages sourdes au fond des cœurs! On pardonna difficilement à Garcia Moreno d’avoir infligé au vieux général une peine aussi infamante, et quelle que soit notre admiration pour le grand homme qui ne craignit point, selon le mot d’un libéral, « de mettre un de ses pieds sur la souveraineté du peuple et l’autre sur la souveraineté de l’armée, » nous croyons qu’en cette rencontre il eût pu maintenir l’ordre sans recourir à cette extrémité.
Une fois en possession de ce triple élément d’action : un personnel dévoué, des ressources financières assurées, une
force militaire suffisamment disciplinée pour maintenir la paix à l’intérieur, il jeta immédiatement les bases de cette civilisation chrétienne dont il voulait doter son pays, et qu’il regardait à bon droit comme la condition essentielle du véritable progrès matériel, intellectuel et moral.
Le fondement de toute régénération, c’est l’instruction publique, qui, en pétrissant pour ainsi dire l’esprit et le cœur des enfants, prépare l’avenir d’une société. Les hommes de la Révolution le savaient si bien que leur premier soin en s’emparant du pouvoir, avait été de laïciser les écoles, ce qui veut dire de les isoler de la morale et de la religion. Cette idée franc-maçonnique, ou plutôt diabolique, qui fait aujourd’hui son tour d'Europe, a pris corps en Amérique, sous le nom perfide de neutralité scolaire. Pour commencer son œuvre de régénération, Garcia Moreno fonda des écoles libres sous la direction de religieux enseignants. Dès l’année 1861, il fit appel au dévouement des congrégations françaises; où l’on trouve toujours, disait-il, des ouvriers et des ouvrières pour travailler sous tous les climats à la vigne du Christ. Des colonies de frères des Ecoles chrétiennes, de dames des Sacrés-Cœurs, de sœurs de Charité, établirent dans tous les grands centres des écoles primaires et des pensionnats. Les jésuites, qu’il avait autrefois ramenés dans la capitale et défendus avec tant de courage, furent rappelés et installés à Quito dans leur antique maison de Saint-Louis, puis dans un établissement d’instruction secondaire, d’où sortirent bientôt des essaims de professeurs pour fonder les collèges de Guayaquil et de Cuenca. L’enseignement catholique s’implantait dans le pays au grand désespoir des radicaux, toujours pressés de semer l’athéisme dans l’âme des enfants, et toujours scandalisés de voir leurs adversaires réparer, autant qu’ils le peuvent, ce crime de lèse-divinité et de lèse-humanité. Ils ne manquèrent pas de transformer Garcia Moreno en jésuite, disposé à faire de l’Equateur un immense couvent, d’autant plus qu’il étendait sa sollicitude religieuse, non seulement aux écoles, mais aux hôpitaux et aux prisons. La direction des hôpitaux fut confiée aux sœurs de Charité, et celle des prisons à des hommes spéciaux que le président sut animer de son esprit.
En même temps, ce que ni les Incas, ni les Espagnols, ni les progressistes de la Révolution n’avaient osé concevoir, le président l’exécuta. Il s’agissait de construire un immense réseau de voies carrossables à travers l’Equateur afin de relier les villes entre elles et le plateau des Cordillères au port du Pacifique : c’était ouvrir des horizons merveilleux à ce pays perdu dans les montagnes, sans autres voies de communications que des sentiers à peine praticables pour les bêtes de somme, et privé par là même de commerce, d’agriculture et d’industrie. On traita ce projet d’utopie, de rêve absurde, d’abîme sans fond où allaient s'engloutir les dernières ressources des villes et des campagnes : Garcia Moreno laissa clabauder routiniers et gens à courte vue, traça d’une main ferme le grand chemin de la capitale à Guayaquil, et se mit résolument à l’œuvre au mépris, des vaines déclamations et des mille obstacles que lui suscitèrent la paresse, l’égoïsme et la cupidité. Ce travail de géant, entrepris au commencement de sa première présidence, continué jusqu’à son dernier jour, comme nous le verrons plus tard, suffirait à lui seul pour immortaliser dix présidents de république.
Contentons-nous pour le moment d’assister à l’éclosion de ces germes précieux et, pour ainsi dire, à la naissance de l’œuvre immortelle réalisée par Garcia Moreno. Nous la contemplerons dans son épanouissement et sa splendeur quand, après dix ans de nouvelles luttes, maître enfin de la Révolution terrassée et enchaînée à ses pieds, il pourra déployer au service de la civilisation toute son activité et son énergie.