‹ Garcia Moreno, héros martyr. Édition abrégéeChapitre 17 sur 36 · LE CONCORDAT · texte numérisé non relu

LE CONCORDAT

Garcia Moreno avait émondé l'arbre en s’attaquant aux abus les plus criants dans l’ordre matériel et moral ; osera-til maintenant porter la cognée jusqu’à la racine du mal, jusqu’au principe fondamental de la Révolution, c’est-à-dire la souveraineté du peuple et la subordination de l’Eglise à l’État? Depuis plus de quatre siècles, légistes, rois, empereurs, parlements, professaient cette doctrine de l’antique despotisme : un simple président de la république aura-t-il l'audace de s’inscrire en faux contre nos législateurs et de rompre en visière avec nos chefs d’État? Le concordat négocié avec Pie IX nous fournira la réponse à cette grave question.

Nos lecteurs se rappellent l’origine du patronat ecclésiastique. Vu la difficulté des correspondances et pour simplifier l’administration, les rois d’Espagne, avaient obtenu des souverains pontifes de nombreux privilèges relatifs aux propriétés et aux personnes ecclésiastiques, par exémple le droit de présentation aux évêchés. Peu à peu le pouvoir du roi se substitua au pouvoir du pape, et les lois de la couronne aux lois canoniques. Delà des abus et des conflits; mais les Rois Catholiques désirant sincèrement le bien de leurs peuples, la discipline et les mœurs n’avaient pas trop à souffrir de cette situation; la foi, du reste, était sauve, puisque ces privilèges émanaient de l’autorité légitime. Il en fut tout autrement quand la Révolution triomphante, après avoir dépossédé les monarques espagnols, se déclara héritière de tous leurs privilèges, y compris celui du patronagé. Le gouvernement s’arrogea la surintendance de toutes les affaires

ecclésiastiques. Au pouvoir civil, par conséquent, d’ériger de nouveaux diocèses, d’en tracer les circonscriptions, de convoquer les conciles nationaux on provinciaux, et jusqu’aux simples assemblées synodales; à lui d'autoriser la fondation de nouveaux monastères ou de supprimer les anciens, selon qu’il le jugera opportun ou convenable; à lui de nommer les évêques, curés, chanoines et autres dignitaires; à lui de donner 1 ’Exequatur aux bulles pontificales et aux constitutions des réguliers. Ajoutez à cela la main mise du pouvoir civil sur les biens ecclésiastiques, l'appel comme d’abus contre les évêques, les jugements des clercs par les tribunaux ordinaires, et vous aurez l’inféodation de l’Eglise à c État, ce dogme fondamental des gouvernements maçonniques.

Ce dogme, Garcia Moreno l’avait en horreur. Chrétien, il gémissait de voir l’Eglise, la reine du monde, courbée comme nne esclave aux pieds du pouvoir civil; homme d’Etat, il comptait sur cette divine institutrice des peuples pour régénérer son pays; mais comment pourrait-elle remplir sa mission, si on ne la relevait de son impuissance et de son abjection en brisant des chaînes qui paraissaient rivées pour jamais? C’est dans ce but qu’il avait sollicité du congrès l’autorisation de conclure un concordat avec le Saint-Siège. Sans développer toutes ses vues à cet égard, son Mémoire aux députés les laisse cependant pressentir. « Pour que l’influence religieuse, disait-il, s’exerce avec tous ses avantages dans la vie sociale, il faut que l’Eglise marche à côté du pouvoir civil dans de véritables conditions d’indépendance. Au lieu de l’absorber ou de la contrarier, l’État doit se borner à la protéger d’une manière efficace et conforme à la justice. Donc, plus d’ingérence du pouvoir civil dans la nomination des prélats séculiers ou réguliers, et vous cesserez de voir des prêtres indignes éclipser de vrais apôtres du Christ, au grand préjudice de la religion et de la société ; plus d’appels des tribunaux ecclésiastiques aux juges séculiers, et alors disparaîtra le spectacle immoral de criminels assurés de l’impunité. Ensuite, organisons des collèges, des séminaires, des missions, pour que l’influence sociale du clergé réponde enfin au but de son institution ». Ces idées,

il s'agissait maintenant de les faire passer dans les articles du concordat.

Son premier soin fut de chercher un négociateur bien intentionné, ce qui constituait déjà une difficulté. Son choix se fixa sur un jeune prêtre dont il avait pu apprécier le désintéressement, les idées saines aussi bien que les intentions droites : D. Ignacio Ordonez, alors archidiacre de Cuenca*.

Envoyé en France vers la fin de 1861, avec mission de ramener une. colonie de religieux et de religieuses pour la réorganisation des écoles primaires, D. Ignacio Ordonez avait poussé jusqu’à Rome. Il y reçut de son gouvernement une missive officielle qui l’instituait, à sa grande surprise, ministre plénipotentiaire de l’Equateur près du Saint-Siège, à l’effet de négocier le concordat projeté. Son premiér mouvement fut de décliner une charge à laquelle il se croyait insuffisamment préparé ; mais Pie IX le rassura par ces paroles pleines de sagesse et de bonté : « Comme prêtre, vous devez connaître les droits de l’Eglise; et, comme équatorien, les besoins de votre pays ; d’ailleurs, vous êtes muni des instructions de votre président : que voulez-vous de plus ? » Et il ajouta avec son fin sourire : « Faut-il donc être un Metternich pour traiter avec Pie IX ? »

On pourrait dire qu’il était encore moins difficile de traiter avec Garcia Moreno Le grand homme d’Etat donnait à son mandataire ces instructions aussi simples que sublimes :

« 1° Le gouvernement de l’Equateur n’a point la prétention d’imposer au Saint-Père des concessions, mais il le supplie humblement de mettre un terme, parles moyens qu’il jugera les plus efficaces, aux maux qui désolent l’Église en

1 Don Ignacio Ordonez fut toujours honoré de la confiance de Garcia Moreno, confiance qu’il méritait, par ses talents et ses vertus. Sénateur, il défendit l’Église dans les congrès; évêque de Riobamba, il créa de ses deniers toutes les œuvres nécessaires à un nouvel évêché; exilé par la révolution qui mit à mort Garcia Moreno, il passa plusieurs années en France, et se démit de son siège de Riobamba avec le plus admirable désintéressement. La paix rétablie, Léon XIII le promut au siège archiépiscopal de Quito, et l’y maintint malgré les instances de l’humble prélat, qui estimait le fardeau au-dessus de ses forces. Dieu veuille, pour les progrès de l’Église à I’Équaleur, prêter longue vie à cet ami constant, à cet auxiliaire fidèle de Garcia Moreno.

ce pays. Notre ministre plénipotentiaire exposera au Saint- Siege l’état des affaires ecclésiastiques, comme un malade expose au médecin qui peut le guérir les souffrances qui le minent. L’unique désir du gouvernement, c’est que l’Eglise jouisse de toute sa liberté, de cette indépendance complète dont elle a besoin pour remplir sa divine mission ; il n'a d’autre ambition que de défendre cette indépendance et de garantir celte liberté.

2°. La Constitution de la république stipule l’exercice exclusif de la religion catholique, de même qu’une loi récente autorise le libre établissement de toute corporation approuvée par l’Église ; mais il ne manque pas d’esprits égarés qui, pour favoriser l’impiété et l’apostasie, ouvriraient volontiers la porte aux nouveaux cultes. Il conviendra donc de viser dans le concordat les dispositions ci-dessus mentionnées et, loin d’autoriser les cultes dissidents, de proscrire n’importe quelle société condamnée par l’Église.

3®. Aucune réforme n’est possible aussi longtemps que les bulles, brefs et rescrits pontificaux seront soumis à la sanction de l’autorité civile. La suppression de VExequatur s’impose donc comme une nécessité de premier ordre.

4°. Il est évident que les mauvaises doctrines inoculées à l’enfance et à la jeunesse produisent les désordres et cataclysmes sociaux, comme les miasmes pestilentiels engendrent les épidémies. Pour prévenir ces effets pernicieux, les évêques doivent avoir la faculté de requérir, et le gouvernement le pouvoir d’exiger qu’on bannisse des écoles, collèges, facultés, universités, tout livre et toute doctrine condamnés par l’Église.

S®. Et cela ne suffit pas : la réforme du clergé ne peut s’effectuer aussi longtemps que la juridiction ecclésiastique sera tenue en échec par le recours à l’autorité civile, recours qui permet aux délinquants d’échapper à toute répression. 11 faut supprimer cet appel aux tribunaux séculiers et recourir à Rome s’il y a lieu.

6°. Le for ecclésiastique a été aboli pour les délits graves de droit commun, d’où résulte souvent l’impunité. Cet état de choses exige aussi une prompte réforme.

7°. L’intervention de l’autorité civile dans la provision

des bénéfices a toujours causé de grands abus. L’ambition la cupidité, la simonie, l’ignorance, l’immoralité, la démagogie, se donnent libre carrière depuis qu’il est facile, grâce aux révolutions, d’obtenir des postes qui devraient être réservés au mérite et à la vertu. Il convient donc que le Saint- Siège nomme les évêques, et les évêques les autres bénéficiers. Le gouvernement peut jouir du droit de faire opposition à la promotion d’un ecclésiastique, mais pour un laps de temps très court et à la condition de fonder son opposition sur des raisons sérieuses. »

Suivaient deux instructions spéciales, l’une relative aux biens ecclésiastiques dont l’État s’arrogeait injustement une grande partie, l’autre à la réforme du clergé régulier, réforme urgente, mais impossible d’après le président si l’on ne mettait les Ordres dégénérés dans l’alternative de reprendre la vie commune ou de disparaître. Aussi demandait-il au souverain pontife d’envoyer à l’Équateur un nonce muni de pouvoirs suffisants pour transformer ou détruire.

Après six mois de discussion, le projet de concordat ad referendum fut signé, le 26 octobre 1862, par le cardinal Antonelii, ministre d’État et par D. Ignacio Ordonez, plénipotentiaire de l’Équateur. En voici les principaux articles reproduction presque textuelle du président.

« La religion catholique, apostolique et romaine, est la religion de l’État, à l’exclusion de tout autre culte ou de toute société condamnée par l’Église. Elle y sera conservée perpétuellement dans son intégrité, avec tous ses droits et prérogatives, conformément à l’ordre établi par Dieu et aux prescriptions canoniques.

« L’instruction à tous les degrés se modèlera sur les principes de l’Église catholique. Les évêques auront seuls le droit de désigner les livres dont on devra faire usage pour l’enseignement des sciences ecclésiastiques et de celles qui intéressent la foi ou. les mœurs. De plus, ils exerceront avec une pleine liberté le droit qui leur appartient de proscrire les livres contraires à la religion et à la morale. Le gouvernement prendra toutes les mesures nécessaires pour empêcher l’introduction de pareils livres dans la république, Quant à l’université, aux collèges, aux écoles primaires, les évêques

investis par Dieu du droit de veiller sur la doctrine et les bonnes mœurs, en auront la haute inspection.

« Le souverain pontife ayant juridiction dans toute l’Église, évêques et fidèles pourront communiquer librement avec lui, sans que les lettres ou rescrits pontificaux soient soumis à ÏExequatur du pouvoir civil. Les évêques jouiront d’une pleine liberté dans l’administration de leur diocèse, ainsi que dans la convocation ou la célébration des synodes provinciaux ou diocésains.

« L’Église exercera sans entrave, son droit de posséder et d’administrer ses biens. Le for ecclésiastique sera rétabli dans son intégrité. Les causes des clercs seront dévolues à l’autorité ecclésiastique, sans qu’on puisse en appeler aux tribunaux séculiers. Les appels comme d’abus sont et demeurent supprimés.

« L’Église accorde au président de la république le droit de présentation aux évêchés et aux cures. Les évêques désigneront au président trois candidats parmi lesquels il devra faire son choix dans un délai de trois mois; passé ce temps, la nomination appartiendra au Saint-Siège *. »

Enfin, après quelques dispositions relatives aux besoins spéciaux de l’Équateur, le concordat portait ce dernier article : « La loi du patronat est et demeure supprimée ». Comme Jésus-Christ, l’Église de l’Équateur ressuscitait, débarrassée de ses gardes, de ses liens et du suaire dont on l’avait enveloppée. Il ne faudra pas trop s’étonner du cri de rage que va pousser Satan, ni des efforts désespérés que feront les suppôts de la Révolution pour recoucher l’Église dans son sépulôre.

Les articles du concordat ainsi déterminés, l’échange définitif des signatures devait avoir lieu à Quito. Pie IX y envoya un délégué apostolique pour représenter le Saint-Siège Ce prélat, Mgr Tavani, était porteur d’une lettre autographe de Sa Sainteté. Pie IX y félicitait Garcia Moreno « de sa piété profonde envers le Saint-Siège, de son zèle ardent pour les Intérêts de l’Église catholique, et l’exhortait à favoriser de toutes ses forces la pleine liberté de cette épouse du Christ,

4 Voir le texte du concordat. El Nacional, 22 avril 1863.

ainsi que la diffusion de ses divins enseignements, sur lesquels reposent la paix et la félicité des peuples; » Quant au délégat, en remettant ses lettres de créance, il s’applaudit de la noble mission qui lui était confiée. « Le concordat, dit-il, allait fournir au monde une nouvelle démonstration de l’unité catholique, du soutien mutuel que doivent se prêter la tiare, et l’épée, et des liens indestructibles qui unissent la Rome éternelle à la terre privilégiée de l’Équateur. »

Garcia Moreno aimait Pie IX, le bon, mais aussi le ferme et vaillant Pie IX, alors aux prises avec les Garibaldi et les Cavour.'En recevant son ambassadeur, il ne put s’empêcher d’exprimer l’indignation qui bouillonnait au fond de son âme, contre les odieux persécuteurs d’un père si tendre et si dévoué *. « Je remercie Dieu, dit-il, qui nous a ménagé ce jour de joie et d’espérance ; j’en remercie le saint-père, qui nous prodigue ses tendresses alors qu'on l’accable de tribulations ; je vous en remercie également, vous, son digne représentant, messager de la bonne nouvelle, qui nous arrivez au nom du Seigneur. Grande est la tâche qui vous incombe d’implanter parmi nous ce concordat destiné à devenir par notre union plus étroite au centre de l’unité, la pierre angulaire de notre félicité sociale.

« Je vous prie de transmettre au saint-père nos sentiments de reconnaissance, et, de lui faire savoir que nous équatoriens, catholiques de cœur et d’âme, ne sommes ni ne pouvons être insensibles aux attaques dirigées contre le Saint- Siège et sa souveraineté temporelle, cette indispensable condition de sa liberté et de son indépendance aussi bien que du repos et de la civilisation du monde. Dites-lui que, si la force nous manque pour élever un rempart de fer contre l’impiété et l’ingratitude des uns, la lâcheté et l’indifférence des autres, il nous appartient au moins d’élever la voix pour condamner le crime et d’étendre la main pour signaler le criminel. Dites-lui enfin qu’unis plus étroitement à lui en ce temps de calamités, au sommet des Andes comme sur les rives de l’Océan, nous prions pour notre père ; nous demandons que Dieu mette un terme aux maux qu’il endure; avec

* Voir la séance de réception du délégat : El Noctonal, 25 août 1882

l’intime et consolante conviction que ces jours d’épreuves passeront bientôt, car si la force dispose du présent, Dieu se réserve l’avenir. »

Le 22 avril 1863, le concordat fut solennellement promulgué dans la capitale et dans toutes les villes de l’Equateur, A Quito, la cérémonie fut célébrée dans l’Église métropolitaine. Après la messe pontificale, le président et le délégat, entourés de toutes les autorités civiles et militaires, procédèrent à l’échange des signatures, et lecture fut' donnée au peuple des articles du concordat. Alors, au chant du Te Deum, au bruit des salves d’artillerie, on arbora le drapeau de l'Équateur et la bannière pontificale, dont les couleurs en s’unissant symbolisèrent aux yeux de tous l'union qui existait désormais entre l’Église et l’État.

Par cet acte de politique chrétienne, acte unique dans l’histoire des nations modernes, Garcia Moreno s’élève audessus de tous les hommes d’État depuis saint Louis. Seul de tous les souverains, dévoyés par le protestantisme et la Révolution, il eut l’intelligence de l’état normal des sociétés humaines ; seul, malgré le courant fatal de libéralisme qui emporte à l’abîme peuples et rois, il rendit à son pays la vraie liberté en lui rendant le gouvernement de Dieu. Sans doute, au commencement de ce siècle, Napoléon entrevoyant la mission sociale de l’Église, déclara dans un concordat solennel que l’exercice de la religion catholique serait libre en France; mais l’instinct révolutionnaire du despote étouffa aussitôt l’instinct chrétien, et, par ses articles organiques, il garrotta comme une criminelle cette Église qu’il venait d’affranchir. Bourreau sans pitié, il se jeta sur sa victime, lui lia les mains, puis les pieds, puis lui serra la gorge jusqu’à l’étrangler. Les pigmées qui succédèrent à cet Hercule, armés des mêmes Articles organiques, ont trouvé moyen de saigner l’Église aux quatre membres et de lui tirer son sang goutte à goutte, sans violer le concordat, disent-ils, avec un sourire cynique. C’est en regard de ces tyrans qu’apparaît dans toute sa grandeur la sublime figure de Garcia Moreno, à côté de Charlemagne et de saint Louis.

Aussitôt après la promulgation du concordat, un concile national, réuni à Quito, prescrivit les mesures nécessaires

pour la réforme du clergé séculier et régulier. On décida que toutes les lois canoniques relatives aux mœurs et à la discipline seraient remises en vigueur, les scandales réprimés, lés rites de la sainte liturgie observés, les articles du concordat sincèrement exécutés, afin d’assurer à l’Église la liberté et l’autorité dont elle a besoin pour relever le niveau moral et religieux de la société. Garcia Moreno engagea fortement les évêques à tenir la main aux règlements du concile. « Pour moi, dit-il, je vous aiderai de tout mon pouvoir : vos arrêts seront respectés, mais c’est à vous de juger et de châtier les coupables. » Et comme le bon archevêque manifestait des craintes au sujet de la répression des abus : « Qu’importe ! s’écria le président, il faut sacrifier sa vie, si Dieu le veut, pour l’honneur de son Église. Je ne souffrirai pas, sachez-le bien, que personne manque à son devoir. »

Un autre moyen de réforme, la multiplication des évêchés, permit aux prélats d’exercer sur tous les pasteurs une surveillance plus active et d’imprimer à leur zèle une impulsion plus continue et plus vigoureuse. Au début de son sacerdoce, Pie IX avait visité plusieurs contrées de l’Amérique méridionale. L’immense étendue de ces républiques, les distances qui séparent les cités, les difficultés des communications, l’avaient convaincu que le nombre des diocèses était loin de répondre aux besoins des âmes. Aussi, depuis son exaltation au souverain pontificat, n’avait-il rien tant à cœur que d’en créer de nouveaux 1 . S’entretenant un jour du concordat avec le plénipotentiaire de l’Équateur, il lui communiqua ses intentions sur ce point : « Votre zélé président, dit-il, veut régénérer son pays, et de plus, multiplier la population en faisant appel aux émigrants de diverses contrées d’Europe : dites-luî que, pour arriver à ‘ce résultat, il faut planter des croix. Partout où l’on plante une croix, une peuplade se groupe autour d’elle, fût-ce au sommet du Chimborazo. Vos diocèses sont trop grands pour qu’un seul homme puisse les administrer. Nous allons créer trois nouveaux évêchés, et nous ferons mention de ce projet dans un article du con-

1 Pie IX donne lui-même ces détails dans la bulle d'érection des nouveaux diocèses.

cordât. Vous n’avez point de pouvoirs à cet égard, mais je connais Garcia Moreno : dites-lui que le pape le désire et cela suffira. »

Le plénipotentiaire s’empressa de transmettre au président, outre cette conversation, un projet ainsi formulé par Pie IX : « Usant de son droit, le Saint-Siège érigera de nouveaux diocèses, et en tracera les démarcations de concert avec le gouvernement et les évêques intéressés. » A cette nouvelle, qui dépassait toutes ses espérances, Garcia Moreno appela ses ministres et leur dit avec émotion : « C'est Dieu qui nous suggère cette idée par son vicaire : il faut la réaliser sans délai. » Les municipalités d’Ibarra, de Riobamba et deLoja, centres des futurs évêchés, sollicitées de prêter leur concours à cette grande œuvre, répondirent par des adresses de félicitations et de reconnaissance : et, quelques jours après, en homme qui ne laisse pas dormir une affaire, Garcia Moreno expédiait au pape le plan topographique, ainsi que la délimitation des nouveaux diocèses, avec prière de signer immédiatement les bulles d’érection.

A ces insignes bienfaits du concordat, il faut ajouter la fondation d’un séminaire dans chaque diocèse et la libre nomination aux cures et aux bénéfices. Dégagés de toute entrave et de toute immixtion du pouvoir civil, les évêques purent former des prêtres selon le cœur de Dieu et pourvoir peu à peu les églises de véritables pasteurs.

Les chrétiens de la vieille roche saluèrent dans cette régénération du clergé l’aurore d’une renaissance catholique ; mais à travers ces rares applaudissements, éclata contre le réformateur un concert de malédictions, concert exécuté à la sourdine, par une multitude de voix. Les relâchés criaient à l’intolérance, leurs amis à la cruauté; les indifférents ne voyaient pas pourquoi on faisait la guerre aux religieux du pays pendant qu’on l’inondait de religieux étrangers : n'était-ce pas arbitraire et antipatriotique au premier chef? Les libéraux entonnaient la ritournelle ordinaire sur les empiétements de la cour de Rome : sous l’antique loi du patronat, disaient-ils, de pareils abus n'eussent pas été possibles. Quant aux radicaux, ils déclaraient l’œuvre de la Révolution compromise si l’on continuait d’appliquer le concordat. Pour

s’affranchir de cet esclavage et rétablir les vrais rapports entre l'Église et l’État, ils en appelaient & la souveraineté nationale, c’est-à-dire au futur congrès.

Garcia Moreno laissa dire et continua son œuvre. 11 savait que les criminels ont l’habitude de maudire leurs juges et d’appeler persécuteurs ceux qui veulent les corriger. Saint Grégoire VII mourut en exil pour avoir aimé la justice et hai l’iniquité. Saint Charles Borromée faillit être empoisonné par ceux qu’il avait entrepris de réformer. Inflexible dans le devoir, Garcia Moreno eût affronté mille morts plutôt que de reculer d’un pas devant les clameurs ou les jnenaces de l’opposition.

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