‹ Garcia Moreno, héros martyr. Édition abrégéeChapitre 27 sur 36 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

[.'instruction publique.

La civilisation d’une nation est un progrès quand cette nation se développe sous le triple point de vue intellectuel, moral et matériel. D’après ce principe, nous allons voir que le grand homme d’Etat de l’Equateur, grâce à ses idées chrétiennes, mérite aussi le nom de grand civilisateur.

L’instruction publique n’existait avant Garcia Moreno qu’à l’état rudimentaire. Sous la domination espagnole, l’université de Quito avait produit des latinistes, des philosophes, des théologiens, des jurisconsultes, mais peu d’hommes versés dans les études littéraires et scientifiques. Quelques rares collèges, accessibles aux seuls privilégiés de la fortune; pour la masse du peuple des embryons d’écoles primaires, justement méprisés ; pour les indiens, le simple enseignement de la doctrine chrétienne donné chaque dimanche par les pasteurs. La Révolution détruisit même ces pauvres germes : au milieu des conflits, des guerres, des insurrections, on sentait moins le besoin de collèges que de casernes ; de professeurs, que de capitaines. Durant un quart de siècle, les salles de l’université, les collèges, les séminaires, les couvents se remplirent non d’étudiants mais de soldats. Les murailles noircies de fumée, couvertes d’ignobles dictons ou de dessins obscènes; les œuvres d’art, de peinture ou de sculpture souillées ou mutilées, montrent clairement le niveau de l’instruction à cette époque. Rocafuerte fit un effort vigoureux pour réorganiser renseignement, mais Urbina, nous l’avons vu, travailla de toutes ses forces à le ruiner de fond en comble. Le mémoire présenté par Garcia Moreno au congrès de 1863, expose « le triste et lamentable état de l’instruction publique depuis qu’Urbina avait édicté la loi des éludes, et converti en caserne l’unique collège de la capitale. C’est la décadence coin-

plète de l’enseignement scientifique et littéraire. On dirait que les législateurs de 1853 ont eu à cœur de conduire la république dans un abîme de malheurs par le chemin de la barbarie. » Un chrétien de génie et de volonté prononça le Fiat lux au milieu de ces ténèbres, et la vérité sous toutes ses faces illumina les esprits. Il faudrait un volume pour raconter les merveilles opérées par Garcia Moreno en quelques années, merveilles d’autant plus admirables qu’il eut à vaincre, pour réussir, de véritables impossibilités matérielles et morales. Comment déterminer à l'étude ces races apathiques par tempérament, qui s’autorisent de leur soleil, de leur climat, et de leurs montagnes, pour s’exempter du travail? Comment remonter le torrent des habitudes séculaires, vaincre l’opposition des municipalités routinières et les sophismes des politiques à courte vue ? Où trouver, dans ce pays pauvre, de l’argent pour bâtir des écoles et des collèges? Où recruter des professeurs pour enseigner? Cette tâche gigantesque n’effraya point Garcia Moreno.

Préoccupé avant tout de relever le niveau intellectuel du peuple il travailla d’abord à réformer l’instruction primaire, triste apanage d’un très petit nombre d’enfants, qui végétaient dans des écoles mal organisées et plus mal dirigées. Dès sa première présidence, il posa les bases d’une rénovation complète, en appelant à l’Equateur différentes congrégations enseignantes, frères des écoles chrétiennes, sœurs de chanté, dames du Sacré-Cœur, religieuses de la Providence, qu’il installa dans les grandes villes, à Quito, à Cuenca, à Guayaquil, pour y fonder des écoles gratuites et libres. Il détruisit ainsi d’un seul coup le monopole de l’Université, rompit avec les vieilles méthodes, et suscita des écoles modèles qui bientôt discréditèrent celles de l’État. Ce n’était là pourtant qu’une pierre d’attente pour le jour où, revêtu d’une autorité suffisante, il pourrait agir en maître.

Pour forcer les communes à bâtir des écoles et les parents à y envoyer leurs enfants, le congrès de 1871 déclara l’instruction primaire gratuite et obligatoire pour tous, excepté pour les nécessiteux. Les parents étaient responsables et passibles d’une amende de plusieurs piastres; des prestations correspondantes à dix jours de travail imposées aux adultes illet-

très, sans compter la privation dés droits civiques stipulée par la, constitution : telles étaient les dispositions relatives aux particuliers. Quant aux communes, toute agglomération pouvant fournir cinquante enfants de six à douze ans, avait le droit d’exiger une école primaire. Au gouvernement, tenu de l’établir même si la paroisse n’en faisait pas la demande, la responsabilité de tout retard coupable dans l’accomplissement de ce devoir.

Pour arriver à l’exécution de cette loi il fallait des maîtres. Le président fit, derechef, appel aux frères des écoles chrétiennes qui accoururent de France au secours de leurs aînés. De vastes installations leur furent préparées, non seulement dans les cités de premier ordre, mais dans tous les centres populeux, comme Latacunga, Guaranda, Ibarra et Loja. Dépenses occasionnées par ces longs voyages, frais d’établissement et d’entretien, rien n’arrêtait le président ; et, comme malgré tout, le nombre des instituteurs congréganistes restait insuffisant, il créa sous leur direction une école normale de maîtres laïques profondément chrétiens qui formés par la méthode des frères, devinrent leurs collaborateurs dans les campagnes.

En peu de temps, l’instruction primaire, pour laquelle le président dépensait annuellement plus de cent mille pistres, prospéra d’une manière admirable. Dans l’intervalle d’un congrès à l'autre, plus de cent écoles nouvelles s’élevèrent. On en comptait deux cents en 1869, quatre cents en 1873, et cinq cents au commencement de 1873. La progression du nombre des élèves suivait la même proportion. Les statistiques officielles établissent qu’avant le gouvernement de Garcia Moreno, le chiffre des élèves fréquentant l’école primaire était de huit mille environ. En 1865, après sa premièreprésidence, il s’élevait à treize mille; en 1871, àquinze mille; en 1B73, à vingt-deux mille ; en 1875, à trente-deux mille.

Toutefois si l’instruction primaire élève les masses populaires, c’est l’instruction secondaire qui forme les classes dirigeantes, et, par là même, exerce la plus grande influence sur les destinées d'une nation. Aussi, dès qu’il eut pris les rênes du gouvernement, le président voulut-il réorganiser sur une base solide les quelques mauvais collèges de l’Équa-

leur. Il demanda pour cela le concours des Jésuites, ces instituteurs modèles, auxquels il avait rouvert une première fois la porte du pays dix ans auparavant, et que la Révolution, aussi stupide qu’impie, en avait expulsés. Sur sa proposition, le congrès autorisa la compagnie de Jésus à fonder des établissements d’instruction dans tout l’Equateur, avec liberté pleine et entière de suivre leurs méthodes traditionnelles, telles que les expose le Ratio studiorum. Leurs cours, assimilés à ceux des collèges universitaires, jouissaient des mêmes privilèges comme acheminement aux grades.

Les jésuites ne fondèrent que deux établissements sous la première présidence de Garcia Moreno, l’un à Guayaquil, l’autre à Quito ; mais, après la suppression de l'université en 1869, l’enseignement secondaire prit un grand essor, et presque toutes les provinces eurent leurs collèges, outre le séminaire diocésain. Le président bâtit à Quito un magnifique édifice, destiné aux jésuites, collège qu’il voulait dédier à saint Joseph, mais que l'archevêque baptisa du nom de saint Gabriel, pour honorer la mémoire de l’illustre fondateur. .En somme, deux cents professeurs, employés dans les collèges et séminaires, donnaient l’instruction à plus de mille élèves. L’Église et l’État rivalisaient de sacrifices pour le développement et le perfectionnement de cette œuvre. Dans cette voie, le président ne s’arrêtait jamais : « Si les collèges sont bons, disait-il au congrès de 1871, s’ils offrent toutes les garanties désirables de moralité et de progrès, il ne faut point regarder à la dépense pour les multiplier; s'ils sont mauvais, mieux vaut n’en avoir pas, car la plus terrible calamité pour une nation, c’est de voir la jeunesse perdre ses meilleurs années dans l’oisiveté, ou ne se meubler l’esprit que dénotions incomplètes, inutiles et fausses.

Pour les jeunes filles appartenant aux classes supérieures de la société, les religieuses des Sacrés-Cœurs établirent à Quito et dans d’autres villes de vastes pensionnats où l’on s’attacha plus particulièrement à l’enseignement pratique. Dans ce même ordre d’idées, il faut ajouter aux collèges et pensionnats une école professionnelle connue sous le nom de protectorat catholique, et dirigée par des Frères venus de New-York. D’habiles ouvriers charpentiers, ébénistes, mécanï-

ciens, recrutés chez les peuples plus particulièrement distingués par leurs progrès dans l’industrie, prirent possession d’un spacieux établissement dans un faubourg de Quito, et y ouvrirent des ateliers d’apprentissage. Pour apprécier à sa juste valeur cette création, il faut savoir à quel degré de pénurie, en fait d’objets de première nécessité, d’instruments de travail, et même du mobilier le plus élémentaire, se trouveraient réduits les habitants des Cordillères s’ils ne se procuraient en Europe les produits de nos diverses industries. En formant des artisans indigènes, Garcia Moreno évitait à ses compatriotes des frais de transport qui doublent et triplent les prix des objets importés. Un enseignement technique de même nature, pour les jeunes filles, fut confié aux sœurs de la Providence de Belgique. Les jeunes filles pauvres trouvèrent près d’elles un asile sûr dans un hospice préparé pour les recevoir. « Ainsi, disait le président, le travail et l’instruction, appuyés sur la pratique des vertus chrétiennes, arracheront à la. corruption ces victimes du vice et de la misère *. »

L’enseignement primaire et secondaire rendu accessible à toutes les classes de la société, Garcia Moreno ne recula pas devant une conception plus grandiose, mais en apparence absolument chimérique : la création sur ces- montagnes d’un enseignement supérieur, qui rivalisât avec celui des nations les plus en renom dans le monde scientifique. Son génie passionné pour les hautes sciences, joint au désir de former des professeurs capables de développer l’instruction dans les collèges et les écoles, le pressait de couronner l’édifice.

Pour ne point s’exposer aux ravages d’une science impie et corruptrice, il comprit que la religion devait présider à l’enseignement supérieur, plus encore qu’à celui des collèges et des écoles. Aussi son premier acte, en reprenant le pouvoir, avait-il été de dissoudre l’antique université de Quito, trop peu initiée aux progrès modernes, mais en revanche très avancée dans les idées révolutionnaires. Sur ses ruines, il fonda une nouvelle Université vraiment catholique et vraiment progressive. Selon les prescriptions du concordat et en vertu du Docete omnes gentes vies évêques avaient la haute

' Message de 1871. — 3

Enseignez toutes les nations. »

main sur l’enseignement. Les livres de religion et d’histoire sacrée devaient être désignés par eux, et les ouvrages littéraires ou scientifiques, revêtus de leur approbation. Quant aux professeurs, Garcia Moreno nommait des savants, mais avant tout des chrétiens, sur la doctvine desquels il pût compter. Au sommet des facultés présidait la théologie de l’Ange de l’école, comme le soleil qui éclaire tout l’enseignement. Avant que Léon XIII eût remis en honneur la Somme de saint Thomas, on discourait chez les dominicains de Quitq sur cette thèse : « Pour extirper de notre société moderne les erreurs dont elle est infestée, rien de plus nécessaire, aujourd’hui, comme dans les siècles passés, que d’enseigner les doctrines de saint Thomas dans les cours de théologie l . »

La Faculté de droit, qui confine à la théologie, fut réorganisée sut des principes absolument catholiques. Jusqu’alors, le vieux droit romain, commenté par des auteurs libéraux, protestants, ou révolutionnaires, tels que Filangiéri, Vatel, Strada et consorts, avait servi de base au droit public. De là des jurisconsultes, des avocats, imbus d’idées païennes et absolument étrangers au droit naturel et canonique. Il fallait des hommes nouveaux et des livres nouveaux. Garcia Moreno confia cet enseignement à des membres distingués de la compagnie de Jésus, avec mission d’y faire pénétrer l’esprit chrétien, ce qui déplut singulièrement aux libéraux. Un cours de droit naturel ne peut que choquer la Révolution, dont les principes violentent la nature des choses. Le P. Terenziani avait particulièrement le don d’offusquer les avocats, parce que, dans son cours de législation, il basait le droit public sur les principes de Tarquini et de Tapparelli, entièrement conformes aux théories gouvernementales de Garcia Moreno. Plusieurs fois, après avoir entendu les thèses de fin d’année, les mécontents s’efforcèrent d’endoctriner les élèves et de les pousser à la révolte contre leurs maîtres, mais tous leurs efforts échouèrent devant le bon esprit des étudiants et la volonté de fer de Garcia Moreno.

Une difficulté bien plus sérieuse se dressait devant le président : c’était non plus de réorganiser, mais de créer de

4 Séance littéraire donnée à Quito, chez les PP. Dominicains.

toutes pièces une Faculté de science. Il s’agissait de trouver un corps professoral à la hauteur des progrès modernes et de se procurer tout l’appareil instrumental nécessaire aux démonstrations pratiques. Or, les savants sont rares, même en Europe, et ne s’expatrient pas facilement, surtout quand il faut entreprendre de longs et pénibles voyages. Ensuite, la fréquence des révolutions américaines et l’instabilité des gouvernements n’invitent guère l’étranger à chercher fortune dans ces parages. Garcia Moreno s’adressa encore à cette classe spéciale de savants dont le dévouement, inspiré par la foi, ne recule jamais devant le sacrifice. C’est aux jésuites allemands qu’il demanda des chimistes et des physiciens, des naturalistes, des mathématiciens. 11 eut quelque peine à les conquérir, mais enfin il les conquit, aussi profondément instruits qu 'infatigablement zélés. Avec eux, dans les bâtiments de l’antique Université, exclusivement dédiés à la culture des sciences exactes, physiques et naturelles, il organisa sous le nom d’Ecole polytechnique un centre d’enseignement qui pouvait rivaliser avec nos meilleures facultés de sciences.

Pour enseigner les sciences et leui's applications à toutes les branches de l’industrie moderne, il faut, outre des professeurs capables, un appareil immense d’instruments et de machines. Le président ouvrit de larges crédits pour acheter en Europe et transporter à Quito tous les objets nécessaires à l’enseignement. En quelques années, l’installation fut complète. Sans tenir compte de la dépense, Garcia Moreno exigeait les objets les plus perfectionnés en tout genre. A son représentant de Paris qui lui faisait observer qu’une de ses commandes aurait coûté cent mille francs, il répondait : « Achetez ce qu’il y a de meilleur et de plus beau, et ne vous inquiétez pas du reste. »

En parcourant les salles de l’Université, les étrangers ne se lassaient point d’admirer les merveilles qui s’y trouvaient rassemblées. Cabinet de physique muni de tous les instruments de mécanique et {l’optique ; cabinet de chimie ; collections complètes de zoologie, de minéralogie et de botanique : rien ne manquait à cette exposition de la science moderne. Après l’avoir parcourue et étudiée, des savants n’hésitaient pas à dire que c'était la plus belle, la plus riche et la plus

complète de l’Amérique, et qu’elle l’emportait même sur beaucoup d’universités européennes.

Et cependant, faut-il le dire, tandis que les étrangers exprimaient ainsi leur admiration, l’école polytechnique avait à soutenir de rudes attaques à l’Équateur. Les ignorants st> demandaient à quoi bon ces machines et ces polytechniciens ; les commerçants et les agriculteurs trouvaient que le gouvernement aurait dû se borner à favoriser l’agriculture et l’industrie : les économistes regrettaient des dépensés folles, faites uniquement, disaient-ils, en vue d’une vaine gloriole; les libéraux envieux rugissaient de voir au gouvernail un homme dont la gloire éclipsait leur ambitieuse nullité ; les radicaux francs-maçons écrivaient sans vergogne : « Le jour où tombera le président, son successeur devra détruire tout cequ’il a fait, œuvres de charité, voies carrossables, collèges et musées. Il ne faut pas qu’il reste sur la terre de l’Equateur le moindre souvenir d’une œuvre catholique 1 1 » On poussa si loin, dans les premiers temps, l’indifférence et le mauvais vouloir, qu’outre la gratuité des inscriptions aux cours de l’école polytechnique, il fallut accorder vingt piastres par mois aux étudiants qui les fréquentaient. Mais bientôt l’évidence du bienfait accabla les déclamateurs les plus haineux, les perspectives d’avenir qui s’ouvraient aux jeunes gens studieux triomphèrent de l’apathie générale, et Garcia Moreno eut la grande joie de voir se développer cet enseignement scientifique sur lequel il voulait asseoir la prospérité matérielle du pays. Il en suivait avec intérêt la marche et les progrès, se faisait une fête d’assister aux exercices publics qui chaque année, attiraient l’élite de la société quiténienne, et surtout s’applaudissait de trouver les jeunes gens de l’école aussi fermes dans la foi que dans la science. Foulant aux pieds tout respect humain, ces jeunes gens se constituèrent en congrégation, sous la direction du P. Menten, l’illustre doyen de la Faculté. Le 30 juin 1873, cette nouvelle congrégation de la Sainte-Vierge s’installa dans la chapelle où se réunissaient, un siècle auparavant, Los senores de Quito. L’Université sécularisée avait fait une croisade contre la religion :

1 Proano, Coleccion de Alyunos Escritos.

les fils de l’Université catholique, heureux de renouer la chaîne des antiques traditions, reprenaient en main, sous les auspices de la vierge Marie, le drapeau du Christ et de son Église.

La Faculté des sciences donna naissance à la Faculté de médecine. A vrai dire, s’il y eut des médecins distingués à l’Équateur avant Garcia Moreno, ils durent leurs capacités à leur génie plus qu’à l’enseignement médical du pays, car les trois ou quatre professeurs de Quito et de Cuenca, obligés pour vivre de courir la clientèle ou de se livrer aux travaux agricoles, dépourvus de bibliothèques, d’appareils et d’instruments de clinique el^ de dissection, faisaient consister leurs leçons dans la récitation pure et simple de l’auteur classique imposé à l’élève. Il est facile de comprendre quel effet durent produire les savantes conférences des professeurs de l’école polytechnique sur les élèves en médecine. Les récitations furent tuées du coup. Pour réorganiser la Faculté, Garcia Moreno obtint de l’école de Montpellier deux excellents professeurs *, l’un de chirurgie, l’autre d’anatomie, qu’il fournit de tous les appareils et instruments nécessaires à l’étude des différentes parties delà science médicale. Ce que nos Facultés européennes mettent tant d'années à obtenir, Garcia Moreno le faisait acheter d’un seul coup, en un seul jour. Il lui suffit de quelques années pour approprier des locaux aux différents travaux de la Faculté, constituer le corps professoral, tracer un plan d’études, et préparer dans un hôpital, dont la population moyenne comptait trois cents malades, d’admirables ressources cliniques. On se fera une idée de la difficulté vaincue, si l’on considère que l’Université catholique de Paris, après quinze ans d’exercice, n’a point encore de faculté de médecine.

Afin de compléter ces créations en joignant l’agréable à l’utile, Garcia Moreno fonda une Académie des Beaux-Arts, où l’on cultiva plus spécialement la sculpture, la peinture et la musique. Par son éclat pittoresque et son ciel de feu, l’Équateur exalte l’imagination et développe dans le cœur une extrême sensibilité. Aussi ses habitants ont-ilâ été renommés

1 MM. Guayraud et Domec.

de tout temps pour leurs dispositions artistiques, dispositions qui, faute de maîtres, restaient à l’état de nature. Garcia Moreno fit venir à grands frais de Rome des professeurs distingués, en même temps qu’il envoyait dans cette capitale des arts certains élèves d’élite pour se perfectionner et devenir maîtres à leur tour. Ainsi se formèrent Rafaël Salas, Luis Gadena et Juan Manosalvas, tous trois peintres de mérite. Sans sortir de leur pays, Yelez et Carillo se firent un nom dans la sculpture. La musique attira tout particulièrement l’attention du président, à cause de ses relations avec la liturgie sacrée. Il établit à Quito un Conservatoire national de musique religieuse et profane, dont les cours trè^ complets de chant, d’orgue, de piano et d’instruments de toute espèce, se donnaient gratuitement. C’est encore de Rome qu’il fit venir des organistes et des maîtres de chant, afin de relever par la diffusion des connaissances musicales l’éclat des cérémonies de l’Eglise. Un de ces maestros, s’entretenant un jour avec le président, fut tout étonné de le voir disserter sur les théories de l’art, comme il aurait pu le faire luimême.

Terminons cette rapide revue des progrès accomplis à l’Equateur sous le rapport de l’enseignement, en signalant une œuvre monumentale qui mit dans tout son jour le génie et la puissance de Garcia Moreno. De savants astronomes avaient souvent exprimé le désir de voir s’élever un observatoire international dans les environs de Quito. Cette position exceptionnellement avantageuse faciliterait, selon eux, la solution de problèmes réputés insolubles. Garcia Moreno étudia luimême la question et trouva, comme Humboldt et Secchi, qu’un observatoire à Quito deviendrait infailliblement le premier du monde, « par sa position à trois mille mètres audessus du niveau de la mer, l’admirable pureté du ciel et la transparence de l’air, sa situation sous la ligne équinoxiale, dans un climat sain et délicieux où l’on jouit d’un printemps perpétuel 1 . «Mais, comme il s’agissait d’une œuvre d’utilité générale et d’exécution très dispendieuse, il crut devoir proposer aux gouvernements étrangers de construire à frais

* Me. sage iil J.

communs ce monument gigantesque. Il communiqua d’abord son projet à la France, en rappelant au gouvernement de Napoléon la mission scientifique de La Condamine et de ses compagnons, au siècle dernier. La République de l’Equateur serait heureuse de voir les Français tenter de nouvelles expériences et de nouvelles découvertes dans sa capitale. En 1865, le ministre Rouland, que d’autres préoccupations absorbaient, répondit par une fin de non-recevoir. Garcia Moreno s'adressa aux gouvernements de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis, qui firent aussi la sourde oreille. Alors, inébranlable dans ses desseins, le président résolut d’exécuter à lui seul une entreprise si avantageuse à la science et si glorieuse pour son pays. En 1870, des crédits illimités furent ouverts pour la construction de l’édifice et l’acquisition des instruments. Les appareils complets, construits d’après les meilleurs systèmes, sortirent des ateliers de Munich. Un télescope, d’une force prodigieuse, coûta six mille piastres. En quatre ans, le monument était debout ; le P. Menten, l’illustre associé du P. Secchi à l’observatoire romain, allait s’y installer, quand le crime du 6 août fit disparaître le fondateur. Quelques mois plus tard, le buste de son successeur s’y offrait aux regards d’une population surprise et indignée.

Beaucoup s’imaginent que le révolutionnaire est nécessairement un progressiste et le catholique un rétrograde. Il ressort de ce chapitre sur l’enseignement à Quito deux vérités évidentes : la première, qu’en un demi-siècle, la Révolution n’a rien su fonder à l’Equateur, ni instruction primaire, ni enseignement secondaire, ni enseignement supérieur ; la seconde, qu’en six ans le catholique Garcia Moreno a fait passer son pays, sous ce triple rapport, des plus profondes ténèbres à la plus resplendissante lumière. Un troisième fait plus significatif encore : après l’assassinat du grand homme à qui l’on devait tant de merveilleuses créations, la Révolution triomphante replongea le pays dans le chaos primitif; les Jésuites de l’école polytechnique portèrent en d’autres pays leur savoir et leur expérience; et, quelque temps après, dit un témoin oculaire *, « nous eûmes la douleur de voir ces

' M. Doraec, professeur d’anatomie.

laboratoires si bien pourvus, si bien tenus, complètement abandonnés, ces instruments, ces appareils, ces machines, démontés, détériorés, recouverts d’une couche épaisse de poussière. » La clef de voûte enlevée, l’édifice s’était écroulé. Le nom de Garcia Moreno protestera éternellement contre ce mensonge devenu presque un axiome historique : l’Eglise arrête le progrès des sciences, et la Révolution le favorise.

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