‹ Garcia Moreno, héros martyr. Édition abrégéeChapitre 26 sur 36 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

l’assassin cornejo.

La Révolution était battue en fait et en droit ; en fait, par l’avènement de Garcia Moreno au pouvoir malgré les efforts désespérés de la secte ; en droit, par la nouvelle constitution qui ruinait tous ses principes. Laissera-t-elle rétablir le règne de Dieu et détrôner Satan, sans recourir au moyen suprême? C’était le cas ou jamais d’assassiner Garcia Moreno, le téméraire assez audacieux pour s’attaquer à la très haute et très puissante majesté devant laquelle tous les souverains s’inclinent.

Depuis leur échec du 19 mars, les révolutionnaires nourrissaient cette idée fixe qu’une insurrection devenait impossible avant la disparition du président. S’il faut en croire un futur assassin, en s’embarquant pour l’Europe à la suite de l’échauffourée de Guayaquil, Ignacio Vintimilia recommanda vivement aux sectaires de se débarrasser du tyran par un coup de poignard. « Donnez, aurait-il dit, cette bonne leçon à tous les despotes de l’Amérique. Brutus tua César en plein sénat, sans autre loi que le devoir de venger la liberté romaine, sans autre formalité que vingt-trois coups d’un poignard bien effilé. Est-ce que la liberté vaut moins à Quito qu'à Rome, ou bien la race des Brutus serait-elle épuisée? »

Au commencement de décembre, plusieurs jeunes gens, à la tête desquels se trouvait un certain Manuel Cornejo, proche parent du révolutionnaire Espinel, tinrent un conciliabule dans la maison de ce dernier, pour concerter le moyen d’assassiner le président et de s’emparer des casernes de Quito pendant que leurs affidés insurgeraient Guayaquil et Cuenca. 11 leur parut que, pour ne pas manquer le coup, la

manœuvre la plus sûre était d'envelopper le président dans un cercle de meurtriers qui le frapperaient tous à la fois, mais Espinel n’approuva point cette tactique, qui, selon lui, exposait les conjurés à se blesser les uns les autres. Mieux valait attaquer de front, en se précipitant sur la victime avec ensemble. Le président abattu, les assassins avaient l’intention de s’élancer immédiatement sur la caserne avec un certain nombre de complices, de massacrer le général Saënz, qui commandait les troupes, et de proclamer Urbina chef du pays. Toutefois le brave Espinel leur conseilla, s’il se présentait le moindre danger, de remettre à un autre jour l’attaque de la caserne. Il ne fallait pas renouveler l’erreur de Maldonado, qui manqua son coup faute de précautions. Espinel ajouta que si Garcia Moreno ne tombait pas sous leurs coups, il n’avait plus, lui, pauvre vieillard, qu’à quitter sa famille pour errer, sans ressource, en pays étranger. N’étaient son âge, ses enfants, et la crainte qu’on ne l’accusât d’avoir satisfait une vengeance personnelle, il guiderait lui-même les conjurés, le poignard à la main *. Quel excellent homme que cet Espinel, et comme ces bandits sontbien venus à hurler contre l’état de siège!

La Providence déjoua encore une fois ces trames infernales. Le 14 décembre, au moment d’en venir à l’exécution, un des initiés, Sanchez, cédant aux remords qui déchiraient son cœur, découvrit au président son fatal secret et le nom des assassins. Tous furent saisis, excepté le vieux routier d’Espinel qui s’évada au premier cri d’alarme. Cornejo et ses complices, traduits devant le conseil de guerre, s’entendirent condamner à mort ; mais l’adolescent Cornejo, on va le voir, avait dans les veines du sang d’Espinel.

Reconduit à la caserne pour y attendre l’heure de l’exécution, Cornejo pleurait à chaudes larmes. Vers une heure du matin, le colonel Dalgo, faisant sa ronde, le vit avec étonnement tomber à ses genoux, puis le supplier par tous les saints du ciel de lui obtenir à l’heure même une audience de Garcia Moreno. Le pauvre condamné voulait, avant de mourir, faire des révélations intéressant la sûreté de l’Etat ; révélations

* Déposition de Manuel Cornejo.

qu’il n’avait pas eu le courage de livrer au conseil de guerre, ce dont il était désolé jusqu’au fond de l’âme. Dalgo eut beau lui faire observer qu’il n’osait à pareille heure troubler le repos du président, Cornejo insista, supplia, pleura tant et si bien que le brave soldat, touché de compassion, prit sur lui de réveiller Garcia Moreno pour présenter la requête de son prisonnier. Flairant une ruse, le président refusa d’abord: « Ce jeune homme ne cherche qu’à me tromper par ses mensonges, dit-il : il sera toujours temps de l’entendre demain dans la matinée. » Mais Dalgo Ht à son tour tant d’instances en faveur de son protégé, que le président finit par céder.

Introduit devant l’homme dont il avait juré la mort et qui maintenant disposait de sa vie, le pauvre Cornejo se jeta par terre avec une-sorte de désespoir, se roula aux pieds du président, embrassa ses genoux, poussa des sanglots à fendre l’âme. Suffoqué par les larmes, il n’articulait qu’un mot : « Pardon ! pardon ! » et menaçait si bien de s’évanouir que Garcia Moreno, appelant au secours, lui fit donner une potion fortifiante. Mais, 'pour lui rendre la parole, il fallait un tonique plus efficace : son agonie ne prit fin qu’au moment où le président, vaincu par l’émotion, lui fit grâce de la vie. Alors se répandant en effusions de gratitude et de repentir, il fit l’humble confession de ses crimes et y ajouta celle de ses complices. Garcia Moreno renvoya ce pénitent contrit et humilié, sans lui imposer d’autre peine qu'une expiation de huit années.

Le candide Cornejo n’oublia point son bienfaiteur. Arrivé à la frontière, il publia contre Garcia Moreno un abominable pamphlet où il le traite de criminel, de tyran, de parjure, et déclare au nom de la religion et de l’histoire, que « l’assassinat d’un tel monstre est tout simplement un acte de légitime défense, un droit sans lequel la liberté dont Dieu a doté l’homme deviendrait une immense duperie. » Il est bon de connaître en détail les faits et gestes de ces hypocrites et lâches scélérats pour se convaincre que si Garcia Moreno a commis une faute, c’est le jour où il leur fit grâce.

Pendant qu’on arrêtait à Quito les meneurs de la Révolution, leur programme s’exécutait à Cuenca, où de jeunes séditieux faillirent assassiner le gouverneur, don Carlos Or-

donez. On se rappelle avec quel acharnement les libéraux et radicaux de cette ville avaient combattu la candidature de Garcia Moreno. Devenu president, ils s’attaquèrent à ses œuvres, même à celles qui les intéressaient tout particulière* ment, comme la route carrossable de Cuenca au port deNaranjal. Le gouverneur Ordonez, tout dévoué au président, ayant réquisitionné pour travailler à cette route, un certain nombre d’indiens attachés aux haciendas du voisinage, les propriétaires mécontents ourdirent contre lui de misérables intrigues, et le signalèrent à l’animadversion publique, dans l’espoir de lui arracher sa démission ou même de provoquer sa destitution. Mais le gouverneur resta ferme à son poste, soutenu par le président, qui n’entendait pas sacrifier ses loyaux serviteurs aux rancunes d’une coterie.

En travaillant, à discréditer le représentant du gouvernement, les libéraux, toujours dupes, ne se doutaient pas qu’ils faisaient le jeu de leurs ennemis. Le mercredi, 15 décembre, à la date choisie par Espinel et Cornejo pour révolutionner la capitale, une troupe de jeunes exaltés résolurent de tuer Ordonez et de saccager la ville de Cuenca. Leur chef, Jeronimo Torrès, annonçait bien haut que les populations de la côte étaient en pleine insurrection. Perçant de sa lance un portrait de Garcia Moreno, il affirma que, ce jour-là même, le président aurait cessé de vivre. Vers deux heures, une centaine de ces forcenés, presque tous débauchés et criblés de dettes, sachant la place dégarnie de troupes, se rassemblèrent devant le palais du gouvernement et désarmèrent la garde. Le gouverneur travaillait avec ses employés quand Torrès, suivi de ses complices, pénétra dans la salle où il se trouvait, le fit prisonnier avec tout son monde, et l’enchaîna comme un criminel. Toute la nuit, ces misérables accablèrent leur victime de vexations et d’outrages. Ils ne le quittèrent que pour remplir leurs poches en dévalisant les caisses publiques. « Il nous faut de l’argent, et toujours de l’argent; peu importe par quels moyens. Sus aux propriétaires ! »> Il imposa au gouverneur une amende de mille piastres.

Le lendemain, 16 décembre, « pour rétablir l’ordre » comme disait Torrès, les insurgés convoquèrent les pères de famille à une réunion publique où l’on devait prononcer la déchéance

du gouvernement. Mais déjà les libéraux, provocateurs de cette émeute, se repentaient de leur imprudence. Trop pusillanimes pour arracher le gouverneur aux mains des assassins, ils refusèrent du moins de se faire leurs complices. Torrès et les siens, abandonnés de tous, furieux jusqu’à l’exaspération, traînèrent leur prisonnier sur la place, l’attachèrent à un poteau et firent feu sur lui. Frappé de plusieurs balles, il tomba la face contre terre, et allait être infailliblement massacré, quand une centaine d’hommes, armés de fusils, accourus en toute hâte d’un canton voisin, dispersèrent les bandits et se rendirent maîtres du terrain. Ordonez couvert de blessures, échappa comme par miracle 1 .

Dès la découverte de la conspiration, le président mit en état de siège la province de Quito, mesure qu’il étendit à toute la République, en apprenant les désordres de Guenca. « Équatoriens, dit-il, une poignée d’hommes perdus creusaient de nouveau sous vos pieds l’abîme des révolutions ; mais la Providence divine, l’adhésion du peuple à la constitution, et la fidélité de l’armée, ont rendu impossible l’assassinat du 14 de ce mois, prélude d’une série d’horribles crimes. Les principaux auteurs de cet attentat sont dans les mains de la justice et subiront la rigueur des lois. Quelques traîtres, escomptant l’impunité que devait leur assurer le lâche assassinat de Quito, ont essayé de se révolter à Cuenca ; mais l’apparition d’une compagnie de gardes nationaux les a forcés de se rendre ou de rentrer dans l’ombre. Ils recevront le juste châtimentde leurs forfaits. Soyez donc sans crainte, car Dieu vous protège visiblement. Abrités soifs sa sauvegarde, nous répondons de la paix et de la prospérité de notre bien-aimée patrie. »

Les révoltés de Cuenca furent traduits devant un conseil de guerre. On essaya d’intimider les juges en affichant sur les murs des menaces de mort. « Vous allez, disait-on, juger des amis de la liberté, dont le crime est d’avoir voulu délivrer leur patrie et la vôtre des serres sanglantes d’un lâche oppresseur. Gardez-vous de les condamner, car vos têtes répondront de la leur. A défaut d’épée pour combattre au grand

* El National, janvier 1870.

jour, le poignard vous frappera dans l’ombre : nous en faisons le serment. » Les terroristes en furent pour leurs frais ; le conseil de guerre condamna les principaux coupables à la peine de mort, et les autres aux travaux forcés. Certains libéraux s'apitoyèrent alors sur le sort de ces sicaires ; pour implorer leur grâce, des dames sensibles envoyèrent au président une lettre pleine de larmes ; elles en reçurent cette réponse indignée : « C’est sur le sort du gouverneur que les habitants de Cuenca auraient dû s’apitoyer. Quand on reste sourd aux cris des victimes, on perd le droit d'invoquer la clémence en faveur des assassins. »

Après dix ans de combat, le président restait le maître. Battue trois fois dans ces neuf derniers mois, à Guayaquil, à Quito, à Cuenca, la Révolution comprit enfin que le peu pie s’unissait au gouvernement pour donner congé aux anarchistes. Les chefs prirent la route du Pérou ou de la Nouvelle-Grenade, attendant des jours plus favorables aux travaux raaçonniques. Le calme le plus complet s’établit dans le pays, cequi permit à Garcia Moreno de s’adonner tout entier à son œuvre civilisatrice.

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