MORALISATION
Après avoir assuré l’instruction de son peuple, Garcia Moreno entreprit la tâche plus difficile encore de le moraliser. Sous ce rapport, toutes les classes de la société, plus ou moins victimes d’une révolution px-ofondément démoralisatrice, avaient besoin de son intervention.
Nous avons dit comment le Concordat avait inauguré la. réforme du Clergé. Sous l’impulsion du président, plusieurs conciles provinciaux firent refleurir la discipline ecclésiastique. De sages règlements appliquèrent les clercs à l'étude des sciences sacrées ainsi qu’à la prédication des vérités saintes, non seulement dans les paroisses plus importantes, mais jusque dans les agglomérations les plus pauvres et les plus abandonnées. Une fois les tribunaux ecclésiastiques remis en vigueur selon les dispositions concordataires, le troisième concile de Quito, en 1873, s’occupa d’établir le code de procédure, et d’assurer la moralité par le châtiment sévère des délinquants. Nul n’eût osé regimber contre l’autorité légitime des officialités, car, à côté de l’évêque désarmé se trouvait l’évêque du dehors décidé à lui prêter main-forte. La réforme fit ainsi de rapides progrès, non sans exciter des oppositions et de violentes récriminations.
Du prêtre qui répand la bonne semence au soldat qui garde le champ de la patrie, les services sont sinon égaux, du moins également nécessaires. L’un est le droit, l’autre la force avec laquelle un chef d’Etat fait triompher le droit. La milice de l’Équateur , trop souvent commandée par des hommes voués à la Révolution, se distinguait par son libertinage, son mépris absolu des institutions, ses violences effrénées. Lors de son court passage au pouvoir, Garcia Moreno avait essayé de l’astreindre aux lois de la moralité et
de lui faire contracter des habitudes de discipline; mais quand le mal atteint certaines limites, il est plus facile de transformer que de réformer. Le président entreprit une réorganisation radicale de l’armée.
Cette armée, d’un effectif très restreint, le président la voulait forte, disciplinée, morale, instruite, pleine d’abnégation et de patriotisme. Pour la former aux vertus militaires ainsi qu’au maniement, des armes, son premier soin fut de la pourvoir d’officiers capables et dévoués. En attendant la création d’une école militaire, il fonda l’écolé des cadets, pépinière de lieutenants et de sous-lieutenants, sorte de Saint- Cyr où les jeunes gens des meilleures familles s’initiaient aux mathématiques et à la tactique. Dirigés par d’excellents chefs, ils en sortaient solidement instruits et ornés de toutes les qualités qui font du soldat un vrai patriote, un héros même quand sonne l’heure des grands dévouements. Grâce à ces excellents officiers, les troupes de l’Equateur, parfaitement armées et exercées, ne le cédaient en rien pour l’aspect guerrier, l’ordre et la précision des mouvements à nos meilleures troupes européennes.
Faut-il le dire ? elles leur étaient sous d’autres rapports bien supérieures. Il semble admis aujourd’hui, dans notre France, qu’une caserne doit se transformer nécessairement en cloaque d’impiété et d'immoralité ; autrement, comment expliquer qu’à des jeunes gens de vingt ans, privés de famille, condamnés au célibat, on ôte le frein de la religion en les privant d’aumôniers et d’exercices religieux? Garcia Moreno ne se croyait pas le droit d’enlever au père et à la mère l’enfant élevé dans la piété et la vertu, pour en faire une espèce de monstre sans Dieu et sans pudeur. Il fit instituer par le pape une aumônerie militaire en règle. Les prêtres attachés par l’Archevêque aux différentes sections de l’armée avaient pour fonction, non seulement de célébrer le dimanche une messe à laquelle tous les soldats assistaient, mais aussi de leur donner l’instruction religieuse et de les préparer à la réception des sacrements. Outre les exercices pieux de chaque semaine, une retraite spéciale était prêchée chaque année à ces soldats chrétiens, qui se faisaient un plaisir et un devoir d’en profiter. La première de ces retrai-
tes produisit sur ces jeunes gens, peu habitués à réfléchir, des effets si extraordinaires, que la plupart se convertirent et contractèrent depuis, à la grande édification du public, des habitudes de piété et de parfaite régularité. Dans leurs temps libres, au lieu de se livrer à l’oisiveté et au libertinage, ils fréquentaient les écoles que leurs zélés aumôniers ou de dévoués adjoints ouvrirent en leur faveur. Ils apprenaient à lire, à écrire, à calculer, ou se perfectionnaient dans l’étude de la doctrine chrétienne et des sciences profanes. Ainsi assainie, la caserne devint un foyer de régénération, au lieu d’être, comme presque partout, une sentine de corruption.
Un voleur renommé dans tout le pays, expiait en prison ses trop longs brigandages. Garcia Moreno lui fit dire que s’il se convertissait et contractait des habitude? de travail et d’honnêteté, il réduirait sa peine. Docile aux exhortations du président, le condamné mena pendant longtemps une vie irréprochable et mérita d'être grâcié. Mais, à sa sortie de prison, on le conduisit à Garcia Moreno, qui lui dit : « Si je te donne la liberté, tu vas reprendre ton ancien métier, tu tomberas de nouveau dans les mains de la justice, et nous serons obligés de te fusiller. Comme je veux t’épargner cette disgrâce et faire de toi un honnête homme, je t’enrôle dans la milice. Sois bon soldat, et tu monteras en grade. » Le prisonnier servit très loyalement dans l’armée, et comme il n’était pas sans capacités, il y obtint même le grade de lieutenant.
Dans cette armée de soldats chrétiens, Ja moralité s’élevait à la plus exquise délicatesse. Dans une ronde nocturne un lieutenant d’infanterie trouva au milieu de là rue une énorme liasse de billets de banque, qu’il s’empressa de remettre le lendemain matin enlre les mains du président. Ce lui-ci fit rechercher le propriétaire des billets, un commerçant étranger, qui, dans l’élan de sa joie et de sa reconnaissance, offrit au loyal militaire cent piastres de gratification. A sa grande surprise, l’officier refusa ce don malgré ses instances réitérées, et même en dépit des pressantes sollicitations de Garcia Moreno. « Vous n’avez aucune raison, lui dit-il, pour refuser un présent qu’on vous offre très volontairement et pour reconnaître un acte de loyauté et d’hon-
neur. — Senor ■présidente, répondit l'officier, c’est précisément mon honneur qui me défend d’accepter : je n’ai fait que mon devoir, je ne mérite aucune récompense. — Très bien, reprit le président ému jusqu’aux larmes en voyant un si noble cœur, mais moi aussi j’ai le droit de donner quelque chose que vous ne pouvez refuser. » Et ce jour-là même il fit délivrer au lieutenant le brevet de capitaine.
Ainsi élevés et disciplinés, officiers et soldats s’attachèrent au président comme à leur père. Ils craignaient sa sévérité, car les moindres infractions à la discipline étaient châtiées sans miséricorde, mais ils l’aimaient à cause de son dévouement à leurs intérêts. Il leur prodiguait ses soins comme s’ils eussent été ses enfants, s’inquiétait de leurs nécessités, pourvoyait par des pensions aux besoins des blessés ou des infirmes, surtout ne souffrait pas que le payement de la solde subît un instant de retard. Ayant un jour aperçu sous les fenêtres de son bureau un vieil invalide qui se promenait depuis plusieurs heures, il lui demanda ce qu’il attendait : « J'attends Votre Excellence, répondit le soldat, pour la prier de me faire payer ma solde. Voilà un mois que je n’ai rien reçu et je meurs de faim. » Le président interroge le trésorier, qui affirme être en règle. S’adressant alors au vieux troupier : « Vous m’avez trompé, lui crie-t-il avec colère. Vous mériteriez que je vous fisse fouetter. » L’invalide riposte tranquillement : « Si le trésorier dit vrai, ses livres en feront foi. » Frappé de cette remarque, le président se fait apporter immédiatement les livres de comptes et constate que le trésorier négligent, et non le soldat, s'était tiré d’affaire par un mensonge. Montrant alors au coupable la page des recettes : « Écrivez, lui dit-il : reçu du trésorier de la nation cinquante piastres, comme amende infligée par le président de la république en punition d’un vil mensonge. » Le trésorier paya l’amende, heureux encore de s’en tirer à si bon marché, et le vieil invalide se félicita d’avoir un chef assez compatissant pour s’intéresser à la détresse d’un pauvre soldat, assez équitable pour lui rendre justice.
Un autre trait, où la compassion s’unit également à la justice, fit comprendre à l’armée que jamais chez lui la sensibilité ne l’emporterait sur le devoir. Un de ses anciens ser-
viteurs, auquel il portait un grand intérêt, ayant embrassé la carrière militaire, s’emporta dans un mouvement de colère jusqu’à frapper le chef de sa compagnie. On tenta de soustraire le coupable au conseil de guerre, mais le président exigea que la justice suivît son cours. Naturellement le conseil de guerre prononça la peine de mort. Aussitôt recours en grâce; supplication des parents, des amis, du public, en faveur du malheureux soldat. Convaincu que c’en était fait de la discipline militaire s’il cédait au mouvement de son cœur, le président resta inflexible, tout en laissant voir sa profonde émotion : « Je voudrais faire grâce, dit-il, mais ma conscience s’y oppose. » Le jour de l’exécution, pour ne pas entendre les coups de fusil, il se retira dans l’église d’un faubourg, où il resta en prières, agenouillé sur le sol jusqu’après le moment fatal.
Après le soldat, Garcia Moreno s’occupa d’épurer les codes et les magistrats. La législation était incomplète ; il y introduisit des dispositions sévères contre les blasphémateurs, les concubinaires, les ivrognes,, les débauchés, les perturbateurs du repos public. La législation était urgente et oppressive, surtout à l’égard de l’Eglise; il entreprit d’effacer jusqu’au dernier vestige du régalisme espagnol. « Puisque nous avons le bonheur d’être catholiques, disait-il aux membres du congrès, soyons-le logiquement et franchement, dans la vie publique comme dans la vie privée. Trop souvent, au lieu de rendre des arrêts, les juges les vendaient au plus offrant. Avocats et magistrats s’entendaient pour tirer du client, jusqu’à sa dernière piastre. Du reste les uns et les autres auraient pu alléguer la nécessité de gagner sa vie. Les avocats pullulaient à l’Equateur, d’abord parce que le barreau menait aux emplois, ensuite parce que, pour obtenir le diplôme, il suffisait de se bourrer la tête d’un certain nombre de textes, et d’avoir des parents assez riches pour payer son grade. Alors on courait les emplois ou les aventures révolutionnaires. Réduit à plaider pour vivre, l'avocat embrouillait les causes les plus claires, et le procès se terminait par la ruine du client. Quant aux juges, ils étaient si peu rétribués qu’ils se voyaient réduits à faire un métier ou à vendre leurs sentences.
Garcia Moreno exigea du candidat aux grades une étude sérieuse du droit; la faveur et l’argent cessèrent d’exercei leur influence sur les examens, en sorte que la multitude des paresseux ou des vicieux dut avoir recours à une autre industrie pour vivre. Un jour, un aspirant au doctorat avait répondu aux examinateurs d'une manière très satisfaisante. « Vous connaissez votre droit, monsieur, lui dit le président, mais savez-vous votre catéchisme? Pour administrer la justice, un magistrat doit connaître avant tout la loi de Dieu. » Et il interrogea l’étudiant, qui resta muet. « Monsieur, lui dit gravement Garcia Moreno, vous êtes reçu docteur, mais vous n’exercerez pas votre profession avant de savoir le catéchisme. Enfermez-vous, pour l’apprendre, chez les franciscains. » Le gouvernement intervint dans la nomination des juges, exclusivement réservée jusque-là au corps législatif. Il lui fut dès lors facile d’écarter les incapables ou les indignes, et de confier enfin cette sublime fonction d’administrer la justice, non pas à des trafiquants sans conscience, mais à de vrais magistrats. Du reste, afin de prévenir autant que possible toute tentation de prévarication, les juges inférieurs, déclarés justiciables de la cour suprême, répondirent devant elle de leurs arrêts, et se virent, en cas d’injustice flagrante, suspendus de leurs fonctions ou même destitués. Les avocats convaincus d’avoir accepté une cause notoirement mauvaise, encouraient aussi de graves pénalités.
Le président surveillait les moindres infractions et les punissait avec une inexorable sévérité. Une femme célèbre par ses dérèglements ayant commis un meurtre, les jurés, personnages d’ailleurs très honorables, pour sauver cette misérable créature, épiloguèrent selon leur coutume sur la nature du crime et la condamnèrent simplement à quelques mois d’exil. Révolté d’un pareil scandale, mais impuissant à le réparer par les voies judiciaires, Garcia Moreno résolut du moins de flétrir la lâcheté de ces malheureux jurés. Les ayantfait comparaître en sa présence, il leur tint ce langage : « Vous avez condamné à quelques mois d’exil une criminelle notoirement coupable d’assassinat. Il faut maintenant exécuter la sentence. Comme mes soldats sont occupés, la loi m’autorise à requérir les simples citoyens pour le transport
des condamnés. C’est vous que j’ai choisis pour conduire cette femme à la Nouvelle- Grenade. » Sans se permettre aucune remontrance, les jurés honteux s’en allèrent préparer leurs chevaux pour le voyage ; mais le président avait aussi pensé aux montures. On amena devant eux des mulets boiteux, mal équipés, ridicules : « Vous allez faire un service public, leur dit-il, et partant voyager aux frais du gouvernement. Ne vous plaignez pas de ces mulets : ils sont moins boiteux que vos arrêts. » Et force leur fut de traverser les rues de la ville, la criminelle au milieu d’eux, sous une grêle de sifflets et de quolibets.
Non seulement il exigeait des magistrats l’intégrité professionnelle, mais, surveillant leur conduite morale, il ne tolérait aucun désordre capable de diminuer leur prestige ou d’entacher leur honorabilité. Gomme le prêtre, disait-il, le magistratdoit être irréprochable. On lui apprit un jour qu’un juge de ses amis, distingué par ses talents non moins que par ses services, entretenait des relations suspectes avec une personne de son voisinage. Veuf depuis quelques années, cet ami s’exposait tout naturellement aux commérages du public. Désireux de l’éclairer sans l’offenser, Garcia Moreno lui demanda familièrement un conseil, pour calmer, disaitil, les inquiétudes de sa conscience. Il avait parmi ses employés un homme qu’il aimait beaucoup, dont il n’avait jamais eu à se plaindre, mais qui malheureusement se déshonorait depuis quelque temps par une vie scandaleuse. Son cœur lui disait de faire l’aveugle, mais sa conscience lui reprochait de se rendre, par cette faiblesse, complice du scandale. Était-il obligé d’avertir cet ami, et de le révoquer s’il restait sourd à la monition? Le magistrat plein de droiture, répondit qu’un chef d’État doit en conscience veiller sur ses subordonnés et réprimer tout désordre public. « Permettezmoi donc, lui dit le président, d’accomplir ce que vous estimez un devoir : ce scandaleux, c’est vous-même. On critique à bon droit vos relations avec telle personne, et vous en feriez autant si vous n’étiez intéressé dans l’affaire. » Le magistrat le remercia de sa charité non moins que de sa discrétion. et dès ce jour rentra dans l’ordre.
Dans la pensée du président, la réforme des lois et de la
magistrature devait aboutir à la réforme des mœurs. Grâce aux nouvelles dispositions du code, le gouvernement pouvait extirper des villes les vices dégradants qui en sont la honte, tels que la prostitution, le concubinage, l’ivrognerie. Sans doute, à l’Équateur,- on répugne encore trop aux pratiques de la civilisation européenne, pour tolérer des maisons officielles de débauche ; on y estime assez la dignité du baptême pour ne descendre jamais à cet état d’infamie notoire et permanente; mais, comme partout, il se rencontrait dans son sein des personnes éhontées qui, spéculant sur la lubricité, trouvaient plus commode de se vendre que de travailler. Il était facile de les jeter en prison, mais l’expérience prouve que la prison devient trop souvent pour ces malheureuses une école de corruption plus raffinée. La religion seule, par les grâces qu’elle confère, a le don de guérir ces natures doublement viciées. La preuve de son action toutepuissante, même sur les plus incorrigibles, Garcia Moreno la voyait dans ces tristes victimes de notre civilisation qui, après avoir habité dix et vingt ans les bouges déshonorés où nos philanthropes les entretiennent, finissent, entre les mains des admirables filles du Bon-Pasteur, par se transformer en madeleines pénitentes, et bientôt en modèles d’innocence et de pureté. Pour cette raison, il établit dans la capitale un refuge dirigé par les sœurs du Bon-Pasteur. Dans cet asile, grâce à la vie régulière, au travail, aux pieuses exhortations des religieuses, elles se convertirent sincèrement; quelquesunes rentrèrent dans leurs familles pour y vivre avec honneur, la plupart restèrent bénévolement dans leur sainte retraite et s’y donnèrent complètement à Dieu.
Quant aux concubinaires, avant de les livrer aux juges, le président les faisait comparaître en sa présence, et les mettait en devoir de choisir entre le mariage et la séparation. « Vous êtes libres de vous perdre, disait-il, mais non de scandaliser le public. » Cédant à ses objurgations, les coupables contractaient une union légitime ou se séparaient, avec promesse sous caution de ne plus cohabiter ; mais il comptait si peu sur les promesses des personnes vicieuses, que souvent il les forçait à rompre leurs liens ou à se marier séance tenante. Ayant un jour, dans un de ses voyages, mandé
à sa barre un de ces couples criminels, insensibles aux avertissements comme aux menaces, il reprocha vivement, surtout à la femme plus âgée que son complice, l’ignominie de sa vie déréglée. La malheureuse se mit à fondre en larmes, pendant que le jeune homme promettait de légitimer au plus tôt sa situation. Inquiet à bon droit sur l’avenir, Garcia Moreno obtint de l’évêque les dispenses nécessaires et fit célébrer le mariage avant son départ. La femme, plus enchantée peut-être que le mari, vantait à tout venant la sagesse du président et sa manière expéditive de traiter les affaires.
L’ivrognerie le préoccupa plus encore que le libertinage, en raison de la dégradation et de l’abrutissement que ce vice engendre et développe, surtout au sein des populations ouvrières. Les ivrognes de profession perdaient, de par la constitution, leurs droits de citoyen; mais, les voyant disposés à supporter cette privation avec patience, le président édicta contre eux toute une nomenclature de peines. Les individus surpris en état d’ivresse dans les cafés, tavernes, et autres lieux publics, subissaient une amende et un emprisonnement de plusieurs jours; en cas de récidive, la peine était doublée ; on déportait dans une autre province l’ivrogne incorrigible. Les cabaretiers, complices de ces dégradés, payaient leur complaisance d’une assez forte amende; la récidive entraînait la fermeture du cabaret. Néanmoins, malgré cette législation sévère, appliquée partout avec constance et vigueur, Garcia Moreno dut avouer, en 1875, l’insignifiance des résultats obtenus sur les ivrognes de profession. « Le vice de l’ivrognerie, dit-il au congrès, a plutôt' besoin d’un traitement curatif que de répression. Il est temps d’adopter le parti que conseillent la prudence et l’humanité ; c’est-àdire de créer une espèce d’hospice pour cette classe de fous volontaires, comme il en existe pour les idiots et les lépreux. Dans cet asile, les ivrognes incorrigibles, soumis à un régime hygiénique et au salutaire exercice du travail agricole, deviendront susceptibles de réforme et finiront par se tourner vers Dieu. »
Les prisons à leur tour réclamaient une réforme d’autant plus urgente qu’un régime intolérable et des abus révoltants torturaient un plus grand nombre de victimes. Par suite des
guerres, des insurrections fréquentes, de la démoralisation qui en est la suite, ces bouges infects regorgeaient d’assassins, de voleurs, de débauchés et de criminels de toute espèce. Le corps y dépérissait faute d’air et de nourriture, pendant que l’âme y croupissait dans la crapule et l’oisiveté. Pas d’autre exercice religieux que la messe du dimanche ; pas d’instruction, pas de consolation pour ces parias de l’humanité ; nul effort pour les convertir et les réhabiliter. Trop souvent on leur donnait pour aumônier un prêtre discrédité ou impropre aux autres fonctions du ministère ecclésiastique. Le prisonnier n’avait d’autre préoccupation que de s’enfuir de ce tombeau où il était enterré vivant.
La réforme de Garcia Moreno fut, comme toutes les autres, basée sur la religion. Il chercha deux hommes unis de cœur, capables d’appliquer ses idées : un aumônier, pour pénétrer jusqu’à l’âme des malheureux détenus; un directeur intelligent et ferme, pour faire exécuter les règlements et prêter main-forte à l’aumônier. Un ordre du jour, combiné d’après le but qu’il poursuivait, fut imposé aux prisonniers, et chacun dut s’y astreindre sous les peines les plus rigoureuses.
Dès lors, tout changea de face. La prison devint tour à tour une école et un atelier. A certaines heures déterminées, l’aumônier, don Abel de Goirâ/, jeune prêtre plein de dévouement, enseignait à ses étranges auditeurs la doctrine chrétienne, les lois du décalogue, avec lesquels ils paraissaient assez peu familiarisés, les devoirs de l’honnête homme, les exercices du chrétien, tels que la prière de chaque jour et la fréquentation des sacrements. Il y ajoutait par surcroît des leçons de lecture, d’écriture et de calcul, ainsi que d’autres notions et connaissances utiles. Après cela, venait le travail manuel; chacun s’appliquait au métier le plus conforme à ses aptitudes. Le directeur, don Francisco Arellano, secondait l’aumônier avec zèle et intelligence, châtiant les paresseux ou les récalcitrants, afin de forcer au devoir par le sentiment de la peine. Du reste, cette sévérité nécessaire ne l’empêchait pas de se montrer en toute occasion le père et l’ami de ceux qu’il appelait ses chers prisonniers. Il les exhortait doucement à s’amender de leurs défauts, écoutait leurs plaintes, adoucissait selon son pouvoir les conditions
pénibles de leur vie matérielle, aidait l’aumônier au moment des leçons, s’assujettissant ainsi à passer des journées entières dans ce milieu triste et sombre de la prison.
Pour stimuler la bonne volonté des détenus, Garcia Moreno leur fit entrevoir la liberté comme récompense de leurs progrès dans l’honnêteté, l’amour du travail, et la piété. Il promit non seulement d’abréger leur temps de détention, mais même de remettre la peine entière à ceux qui mériteraient cette faveur ; et vraiment l’engagement n’était point téméraire, car, à mesure que Dieu reprenait son empire sur des cœurs qui ne le connaissaient plus, la prison se transformait en un vaste couvent où régnait avec l’amour de l’étude et du travail, la plus stricte régularité.
A la fin de l’année, le président, entouré de ses ministres, d’une escorte militaire, et des personnages distingués de la capitale, se rendit en grande pompe à la prison pour procéder à l’examen scolaire des détenus. L’examen roula sur la doctrine chrétienne, l’histoire sacrée, la lecture, la calligraphie, l’orthographe et l’arithmétique. Le président interrogea lui-même ces écoliers d’un nouveau genre, dont la plupart avaient atteint l’âge mûr. Tous, dans leurs classes respectives, étonnèrent l'assistance par leurs réponses et plus encore par leur excellente tenue. Après les avoir vivement félicités de leurs progrès et de leur conduite, Garcia Moreno distribua des récompenses aux plus méritants, réduisit la peine de quelques-uns et rendit la liberté, séance tenante, à celui qui l’avait emporté sur tous par un plus grand respect du devoir. Les prisonniers applaudirent en pleurant de joie. Ils ne comprenaient pas comment un chef d’État pouvait ainsi s’abaisser jusqu’à leur misère; plus que jamais, ils firent l’impossible pour mériter ses bonnes grâces.
11 s’agissait maintenant de poursuivre les bandits et les voleurs qui infestaient le pays, afin de les soumettre à la même épreuve. La tâche était difficile dans ces montagnes qui offrent aux malhonnêtes gens des repaires nombreux et introuvables. Aux environs de Quito, des bandes organisées pourvues de bons chefs et d’excellents points de ralliement, probablement aussi d’intelligence avec la police, défiaient les plus fins limiers du gouvernement. Le président choisit
parmi ces derniers un homme sur lequel il pouvait compter, lui promit une forte récompense s’il parvenait à lui amener le chef de brigands le plus redouté du pays, et l’autorisa même à prendre dans la police ou dans l’armée les hommes dont il croirait avoir besoin pour opérer cette capture. Quelques jours après, le bandit était arrêté. Conduit au président, U s’attendait à une sentence de mort immédiate : quel ne fut pas son étonnement de voir au contraire Garcia Moreno l’accueillir avec bienveillance, faire appel à ses sentiments d’honneur et de religion, et finalement lui promettre sa protection s’il consentait à changer de vie? Il ne lui imposait pour toute peine que de passer tous les jours une heure avec un saint religieux qu’il lui désigna et de lui faire visite à lui-même matin et soir. Emu jusqu’aux larmes, le brigand se convertit et se réforma complètement. Sûr alors de ses dispositions, le président mit la police sous ses ordres et le chargea de lui amener ses anciens compagnons, « pour que je les transformé, lui dit-il, en honnêtes gens comme vous. » Peu de jours après, les bandits, traqués jusque dans leurs retraites les plus cachées, tombaient entre les mains des deux fidèles coopérateurs de Garcia Moreno, l’aumônier et le directeur de la prison. Ainsi cessa cette calamité du brigandage, qui de tout temps avait désolé le pays.
Si l’on veut maintenant apprécier, au point de vue de la régénération morale des prisonniers, le système pénitentiaire inventé par Garcia Moreno, qu’on en juge par un fait peut-être sans précédent dans l’histoire. Durant ses six dernières années, le président avait élevé à grands frais un immense établissement appelé Panopticum, qu’il destinait à remplacer la malsaine prison de Quito. En 1875, les bâtiments terminés se trouvèrent inutiles, faute de prisonniers à y loger. Garcia Moreno eut la joie d’annoncer aux députés qu’il restait à peine cinquante condamnés dans la prison. « Or, ajouta-t-il, comme le pénitencier peut en contenir cinq cents en cinq divisions, et comme d’un autre côté, les municipalités n’ont pas à leur disposition des ressources suffisantes pour construire dans chaque province une maison de réclusion, voyez dans votre sagesse s’il ne serait pas avantageux d’amener des provinces au Panopticum forçats et
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Panorama de Quito.
simples détenus. Ils subiraient leur peine sous l’inspection de la cour suprême, et nous verrions disparaître ces barbares et immondes cachots, vrais foyers de corruption, où le prisonnier souffre sans s’amender, quand il n’évite point par la fuite, le châtiment qu’il a mérité. »
Hélas ! quelques jours après avoir écrit ces lignes, le président n’était plus, et la Révolution, en haine de l’œuvre civilisatrice, chassait de son poste le trop fidèle Arellano.
En même temps qu’il s’occupait de bâtir des refuges et des pénitenciers, Garcia Moreno travaillait avec non moins de zèle à la réforme des hôpitaux, afin de rendre plus sains, plus moraux, plus supportables ces asiles où s’entassaient les pauvres et les malades. Il y avait à Quito un grand hôpital, /connu sous le nom d’hôpital Saint-Jean de Dieu, où l’on enfermait jusqu’à trois cents malades, un refuge pour les lépreux et un asile d’aliénés. Ces établissements, ainsi que les hôpitaux des autres cités, étaient administrés par des spéculateurs et des mercenaires qui ne rougissaient pas de s’enrichir aux dépens des malheureux. « Nos rares établissements de bienfaisance, disait Garcia Moreno aux députés, présentent un tableau répugnant, indigne d’un peuple chrétien et civilisé, non seulement par suite de l’insuffisance totale des revenus, mais surtout par l’absence totale de charité dans ceux qui les desservent. » Certes, il en parlait avec connaissance de cause, car dès les premiers jours de sa présidence, il se constitua lui-même directeur du grand hôpital, qu’il visitait tous les jours, afin de forcer les employés à faire exactement leur devoir. Il parcourait les salles, contrôlait les ordonnances du médecin, enseignait aux infirmiers la manière de préparer les médicaments ou de panser les malades, et punissait avec une extrême sévérité les moindres négligences.
Quand il arrivait dans une ville, sa première visite était pour l’hôpital. A Guayaquil il trouva beaucoup de malades étendus par terre sur une simple natte. Vivement impressionné à ce spectacle, il dit au gouverneur qui l’accompagnait :
« Ces pauvres malheureux sont bien mal couchés ; pourquoi ne fournissez-vous pas tout ce qui est nécessaire pour les soigner convenablement? — Excellence, répondit le gouver-
neur, nous sommes à bout de ressources. — Cela ne vous empêche pas, vous qui êtes bien portant, de coucher sur un bon matelas, pendant que ces membres souffrants de J.-C. n’ont que la terre pour se reposer. — Dans quelques semaines je pourvoirai à tous, leurs besoins. — Non pas dans quelques semaines, reprit Garcia Moreno, ils n’ont pas le temps d'attendre. Vous coucherez ici ce soir à côté d’eux sur une natte, et il en sera ainsi les nuits suivantes jusqu’à ce que tous les malades aient chacun un lit et un matelas. » Avant le soir, lits et matelas affluaient à l’hôpital, et le gouverneur put se coucher tranquillement chez lui sur son lit à ressorts.
Les lépreux s’étant plaints du régime alimentaire, il vint un jour inopinément s’asseoir à leur table, partagea leur humble repas, et donna l’ordre d’améliorer leur ordinaire. Quelque temps après, dans une seconde visite, il constata que la nourriture ne laissait plus rien à désirer. Néanmoins un de ces malheureux s’en montrait peu satisfait : « Savezvous, mon ami, lui dit Garcia Moreno, que je ne suis pas si bien servi, moi le président de la République ! »
Il n’eut pas de repos qu’il n’eût fait bénéficier les pauvres malades des secours que la religion leur a ménagés. Au lieu de mercenaires sans entrailles, il leur donna des sœurs de Charité pour les soigner et panser les plaies de l’âme aussi bien que celles du corps. En même temps il édicta un règlement auquel tout le monde dut se conformer, inspecteurs, surveillants, médecins, infirmiers et infirmes. Sous la haute direction des sœurs, l’hôpital Sain t-Jean de Dieu devint un hôpital modèle. Il dota plusieurs autres villes d’établissements semblables, qu’il confia également aux admirables filles de Saint-Vincent de Paul. Hélas ! que dirait ce grand homme d’État.de nos laïcisateurs d’hôpitaux !
Plein d’une tendre affection pour tous ces êtres souffrants, il leur prodiguait ses soins et consacrait à soulager leur misère une partie de son traitement. Lors de sa première élection à la présidence, sa femme, la senora Rosa Ascasubi, lui fit remarquer qu’un président de république ne pouvait se dispenser, à son entrée en charge, de donner un banquet officiel aux ministres, diplomates, et autres personnages de marque. Il lui fit observer que son humble fortune lui inter-
disait pareil luxe. Quant à son traitement, il en remettait une partie à l’État, encore plus pauvre que lui, et destinait l’autre aux œuvres de charité. La noble dame répondit qu’elle se chargerait des frais et lui compta cinq cents piastres, en lui recommandant de faire les choses grandement. Garcia Moreno, muni d’une bourse bien garnie, s’achemina vers l’hôpital avec son aide de camp, pourvut aux nécessités les plus urgentes de ses malades, et commanda pour eux un magnifique dîner. A son retour la généreuse femme lui demanda s’il avait eu assez d’argent : « J’ai pensé, lui dit-il en riant de tout son cœur, qu’un bon repas ferait plus de bien aux malades qu’aux diplomates. J’ai donc porté l’argent à l’hôpital, où l’on m’a déclaré que pour cinq cents piastres on fournirait un excellent dîner. »
On ne peut s’empêcher de remarquer des différences assez notables entre les gouvernants démocrates et notre grand chef chrétien dans leurs rapports avec le pauvre peuple. Ceuxlà remplissent leur bourse en exploitant sa simplicité; celuici vide la sienne en soulageant ses infirmités. Le chrétien passe comme son Maître en faisant le bien ; les démocrates, en faisant du bien à leur très chère et très importante personnalité. Du reste, ce phénomène est tout aussi naturel que le lever du soleil chaque matin, car l’égoïsme doit fatalement rester l’égoïsme aussi longtemps qu’il n’est pas en lutte dans le cœur de l’homme avec l’influence surnaturelle qui, seule, peut en triompher. Ce qui s'expliquerait moins facilement, si l’on ne savait que la bêtise humaine l’emporte encore sur la méchanceté, c’est que le peuple, tant de fois mangé parles loups, ne manque jamais de se ranger sous leur houlette toutes les fois qu’il leur prend fantaisie de se costumer en bergers.