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la stature n'est dépassés sur notre globe que par les seuls Ilinialayas. Les habitants de Guaya(|uil, brûlés par le soleil é(iualorial, ajjorçoivent, à trente lieues de distance, le Chimborazo toujours couvert de neige. Sa tête s'élève à six mille mètres au-dessus des vaisseaux qui stationnent dans le port. Pour faire l'ascension des Cordillères, il faut errer dans les bois durant plusieurs joui's au milieu de gorges sauvages, de torrents impétueux, de fondrières et de précipices, oîi l'homme troU'verait itifailliblement la mort s'il n'avait à son service le mulet au pied sûr, à l'instinct merveilleux, que la Providence a |)lacé sur son chemin. Mais (juel spectacle ravissant s'oiïre au voyageur exténué, quand il arrive enfin sur le plateau des Andes! A ses pieds, du côté de l'Océan, se déroule la plaine qu'il vient de quitter, véritable Eden parsemé de forêts, de rivières, de prairies verdoyantes, de villages assis sur les coteaux ou dans les vallées profondes. Au fond du tableau, l'Océan sans limites. Du côté de l'orient, à vingt ou trente lieues, apparaît la seconde chaîne des Andes avec ses pics majestueux qui se dressent dans l'espace sous leur manteau de neiges éternelles, avec cette rangée de volcans qu'on appelle le Gayambe, le Cotopaxi, le Sangaï, dont les cratères s'ouvrent à une profondeur de cinq à six mille mètres, vomissant parfois la fumée, la lave brûlante, des nuées de cendre ou des déluges d'eau, sur la contrée qui les environne. Devant cette scène qui dépasse en solennelle grandeur tout ce que l'imagination peut rêver, l'homme anéanti tombe à genoux et répète instinctivement le chant du prophèteroi : « Fleuves et mers, vallées et montagnes, et vous, soleil étincelant, bénissez le Seigneur ! »
Le plateau compris entre les deux chaînes parallèles des Andes se développe sur une longueur de cent cinquante lieues et sur une largeur moyenne de dix à
quinze lieues ; splendide oasis placée par le Créateur à trois mille mètres au-dessus du niveau de la mer. C'est dans ce nid perché sur les montagnes et favorisé sous la Ligne d'un printemps éternel, que la majeure partie de la population équatorienne se trouve concentrée. Là s'élèvent Quito, capitale du pays, les villes importantes de Cuenca, de Riobamba, d'Ambato, d'Ibarra, de Loja, entourées elles-mêmes de nombreux villages et hameaux. Dans ces parages s'étendent des propriélés appelées haciendas, vastes parfois comme un de nos cantons ou même de nos arrondissements, sur lesfjuelles vivent des troupeaux de trois ou quatre mille bœufs, de quinze ou vingt mille brebis.
En descendant le versant oriental des Andes, après avoir suivi durant cinq ou six jours des défilés all'reux au milieu de rochers et de précipices, on arrive à l'immense plaine qui va rejoindre la frontière du Brésil. C'est la nature dans toute sa sauvage majesté. Des solitudes sans lin, des forêts vierges peuplées d'arbres gigantesques, que les liserons et les lianes entrelacées soutiennent en l'air quand kurs racines mortes ne les attachent plus au sol; des rivières larges comme des fleuves, qui découpent en tous sens cette terre féconde avant de se jeter dans l'Amazone, la Méditerranée du continent austral : tel est l'aspect de cette belle et riche contrée, qui nourrirait des millions d'hommes et qu'habitent à peine deux cent mille sauvages. Enfants de la nature, ces pauvres indiens perdus diuis les bois vivent du produit de leur cliasse et de leur pèche ou des fruits qu'un soleil bienfaisant fait mûrir pour eux ù chaque saison de l'année. Cette région s'appelle la province Orientale, ou encore le Napo, du nom d'un de ces énormes cours d'eau qui la traversent de part en part avant de se jeter dans l'Ania/one.
Voilà sur (jucl majestueux théâtre va se jouer la
grande tragédie dont Garcia Moreno ^ sera tout à la fois le principal acteur cl la glorieuse victime. Mais, pour comprendre son rôle et les dilï'ércntes péripéties de ce drame, il est nécessaire d'initier le lecteur au tempérament particulier, aux habitudes religieuses, aux idées politiques, en un mot à la civilisai ion particulière du peuple équatorien. Une revue ra[)ido des révolutions qui ont bouleversé ce pays pendant les quatre derniers siècles, et amené sur la scène les dillérentes races dont il se compose, nous dessinera le portrait moral, non seulement de l'Equateur, mais de toutes les républiques sud-américaines, dont l'hisloire sera parfois mêlée à celle de notre héros.
l'eSPAONE en AMÉRIQUE.
Des traditions plus ou moins aut!ienti(jues font remonter le royaume de Quito aux premiers siècles de notre ère. Diverses tribus venues du nord se seraient fixées sur le plateau des Andes, et la plus puissante, celle des Quitus, aurait iîni par absorber les autres : d'où le nom de Quito donné à la principale résidence du chef.
Quoi qu'il en soit, au milieu du XV" siècle, l'inca -, c'est-à-dire l'empereur du Pérou, battit dans un combat sanglant ses trop remuants voisins et réunit leurs terres à son immense domaine; bien plus, afin de les tenir •sous sa main, il abandonna son aiicienne capitale [>our
' Prononcez Mon'no.
' 11 s'appelait Huanacapac.
s'inslallcr ù Quilo, où il régna trente-huit ans, non moins habile dans l'art de gouverner les peuples que vaillant à les conquérir.
En dehors des forets du Napo où ne vécurent jamais que «k'S tribus sauvages, les indiens de l'Equatem*, dont le nombre s'élevait à cinq ou six mUlions, jouissaient sous les incas d'une certaine civilisation. Simples et dociles comme des enfants, ils suivaient sans mot dire l'impulsion donnée par leurs chefs, adoptant toutes les superstitions idolàtriques auxquelles donnaient créance les traditions du pays ou les calculs de la politique. Us considéraient comme leur grand dieu ce soleil qui ilarduit perpendiculairement ses rayons sur leur tète; la lune était son épouse, et les incas qui les gouvernaient, les augustes fils de ces deux astres. Leurs princes avaient senti d'instinct que, pour obtenir obéissance sur terre, l'autorité doit descendre du ciel. La société se divisait en quatre classes : nobles, fonctionnaires, agriculteurs et artisans. Au-dessus de tous planait l'inca, personnage mystérieux, presque divin, devant lequel on ne paraissait que nu-pieds, les yeux baissés, la tête profonddment inclinée. 11 rendait bonne et prompte justice, et surveillait les magistrats à tous les degrés de la hiérarcliie. Dans ce pays aux mines inépuisables Tor et l'argent abondaient. Les indiens en usaient pour la confection d'ouvrages d'orfèvrerie et l'ornementalion de tissus précieux qui aujourd'hui encore délient l'imitation. Leurs temples, leurs forteresses prouvent qu'ils possédaient quelques connaissances en architecture; loulefois, leur occupation principale consistait dans le travail des champs : les incas avaient le bon sens do considérer l'agriculture comme la source féconde de la riciiesse et du bonlieur.
Or, malgré les splendeurs de leur dieu-soleil, ces peuples restaient depuis leur origine assis dans les
ténèbres de ritlolàtric et courbés sous le poids des vices les plus dégradants, lorsque, à la (in du XV" siècle, il plut à leur Père du ciel de leur révéler Jésus-Christ, le rédempteur et le sauveur de toutes les nations, le divin soleil qui illumine et purifie toutes les âmes. ]\Iais quel sera Tapôtre choisi pour porter la croix à ces pauvres tribus indiennes? Dimi promena son regard sur ses fils aînés, les chrétiens d'Europe. Au lieu de messagers disposés à étendre son règne, il trouva sur presque tous les trônes des princes apostats, en guerre ouverte contre son Eglise. En Allemagne, les empereurs persécutaient depuis plusieurs siècles le pontife romain; en France, les rois n'avaient que trop développé les germes de révolte semés par Philippe le Bel. le persécuteur du pape Boniface VIII; en Angleterre, on voyait poindre Henri YIII; partout les souverains proclamaient leur absolutisme, et préludaient ainsi aux crimes de Luther et des antechrists qui lui ont succédé.
Restait cependant, au fond de l'Europe, un vrai chevalier de la croix, le peuple espagnol. Descendu des Asturies avec Pelage, il avait reconquis pied à pied, durant une croisade de huit siècles, le terrain usurpé par les Sarrasins. Il comptait des saints parmi ses rois, le cid Campéador parmi ses gloires. Il aimait avec passion lEglise catholique, ses évoques, ses prêtres, ses temples, ses cérémonies saintes : aussi poursuivaitil sans pitié le juif déicide, l'hérétique renégat, et ces fils odieux de Mahomet, qu'il venait de chasser de Grenade, leur dernier boulevard.
C'est à ce peuple profondément catholique que Dieu confia l'évangélisation de ses millions d'enfants ensevelis jusque-là dans le sein de la mer ténébreuse. Depuis dix-huit ans déjà, Christophe Colomb, le génie mystérieux à qui Dieu avait fait pressentir l'existence de mondes inconnus, errait de royaume en royaume,
cherchant un prince qui voulût bien (Mre le messager du Christ; mais partout, à Gênes, à Venise, en France, en Angleterre, on l'avait traité de visionnaire et d'aventurier. Dieu le conduisit enfin à la cour d'Espagne, où Isabelle la Catholique, non moins zélée que lui pour le salut des âmes, favorisa son expédition. Quelques mois après, Colomb découvrait l'Amérique, et le Souveram Pontife, au nom du Christ, roi de tous les peuples qui sont sous le soleil, donnait aux rois d'Espagne l'investiture de toutes les îles et continents nouveaux « à condition pour eux de faire connaître Jésus-Christ dans ces lointaines contrées, et d'envoyer à cet effet aux îles et terres susdites des hommes probes et craignant Dieu, pleins de doctrine, de sagesse et d'expérience, pour instruire les habitants dans la foi catholique et les former aux bonnes mœurs K »
Les rois d'Espagne s'acquittèrent avec fidélité de l'auguste mission que leur avait confiée le Vicaire de Jésus-Christ. Chrétiens, ils se préoccupaient du salut de leurs sujets; politiques, ils comprenaient qu'il n'y a point de colonisation possible sans la fusion des races, ni de fusion sans une religion commune à tous. Aussi chaque vaisseau quittant les côtes d'Espagne emportaitil avec les colons de nouveaux missionnaires de la croix, des évêques, des prêtres séculiers, des dominicains, des franciscains, des religieux de la Merci, des jésuites, des augustins. Chaque évêque créait un nouveau centre pastoral, les prêtres séculiers rappelaient leurs devoirs aux colons et aux indiens déjà baptisés, les missionnaires s'en allaient ù la recherche des tribus nomades.
Qui racontera les voyages, les soulfrances, le martyre de ces héros du christianisme, digues des premiers
' Uullc Inttr culcm, I W).
apôtres? Au sein de ces immensités, de ces fleuves, de ces montagnes, de ces forêts vierges sans ombre de routes, sous les feux d'un soleil brûlant, ils couvaient comme Jésus-Christ après les brebis égarées. En 1581, saint Turibe, archevêque de Lima, écrivait au pape Clément Vlll : « J'ai visité plusieurs fois mon diocèse. Je prêchais aux Espagnols et aux Indiens, à chacun d'eux dans leur propre langue. Il m'a fallu pour cela faire plus de cinq mille deux cents lieues de marche, d'autres disent sept mille lieues, le plus souvent à pied, dans des sentiers raboteux et difficiles. J'ai dû traverser de très larges fleuves, franchir de hautes montagnes, dans une grande disette et nécessité de toutes choses. Souvent je ne trouvais rien à manger ni à boire, et je couchais sur la terre nue. Néanmoins j'ai pu pénétrer ■ dans les parties les plus reculées de ces provinces, où habitent les indiens convertis, toujours en guerre avec les infidèles et les sauvages '. »
Dos ouvriers comme ce Xavier de l'Amérique, qui conlirmade sa main plus d'un million d'hommes, plantèrent la croix en moins d'un siècle au Pérou, à l'Equateur, à la Nouvelle-Grenade, au Chili, partout où la race conquérante établissait sa domination. L'Amérique devint une nouvelle Espagne où l'on vit s'élever comme par enchantement de nombreuses villes, des universités florissantes, des collèges, des écoles, des établissements religieux destinés à répandre, avec les bienfaits de l'instruction, les secours de la charité. Dans toutes les classes de la société, la vie chrétienne se développa d'une manière remarquable au moyen de pieuses confréries d'hommes et de femmes; et bientôt, sur ces montagnes, naguère le théâtre d'odieuses superstitions, l'œil de Dieu se reposa sur des âmes vraiment
' Vie de saint Turiif, par dom Btiengier, p. 80.
saintes, clos prêtres héroïques, des missionnaires toujours en quête d'une âme à sauver, des religieux comme le B. Martin de Porrez, et le B. Pierre Glaver, s'installant au lit des pestiférés ; des vierges arrivées au sommet de la perfection, comme sainte Rose de Lima et cette bienheureuse Marianne de Jésus que ses contemporains surnommèrent le lys de Quito.
C'est ainsi que, fidèles à leur mission divine, les monarques espagnols firent du nouveau Monde la terre de la Sainte-Croix, Tierra de Santa Cniz, comme on l'appelait au XVI* siècle. Ces peuples conquis par leur épée, ils les ont dotés de la vraie foi et de la vraie civilisation; et cette foi, nous en verrons bien souvent la preuve, ils l'ont tellement ancrée dans les cœurs, qu'il semble impossible de l'en arracher. Pourquoi faut-il qu'après ce juste hommage rendu aux rois d'Espagne, les premiers colonisateurs du monde S nous soyons obligé de signaler la grande faute qui prépara la ruine de ces admirables colonies, le plus beau fleuron de leur couronne ?
RÉGALISME ET RÉGICIDE.
Au siècle dernier, dans l'odieux dessein de fomenter l'insurrection cl de ruiner le catholicisme aux colonies,
' « Il y a une (.çrando di(T(';roncn entre los colonies fonch'ies par les Friinrais, les Porliif^ais, les Espagnols, et celles formées par les Anglais el les Ann-ricains dos Klals-Unis. I.es trois premiers peuples ont laissé partout des {germes ahoiidants de catholicisme el de civilisation, tandis que, si les Anglais et les Américains so rotiraierU de leurs possessions, il ne resterait après eux que des ruines dans un désort et la nuit de l'erreur. » (Manning, Ùisicours pmnoncifn Mill-llill. 18li9.) Avis à nos modernes colonisateurs de l'Algérie cl du Tonkin.
les encyclopédistes accablèrent d'analhèmes les monarques espagnols qu'ils accusaient d'avoir tyrannisé pendant trois siècles les indiens et les colons du Nouveau-Monde. Et l'on trouve encore aujourd'hui des catholiques qui, sur la foi de ces faux humanitaires, nous parlent sérieusement des « trois siècles d'esclavage ».
Admettons qu'aux jours troublés de la conquête, des chercheurs d'or venus en Amérique à la suite de ces chercheurs d'âmes dont nous venons de rappeler les dévouements sublimes, se soient déshonorés par des actes de barbarie, ainsi que le prouvent les protestations immortelles bien qu'un peu déclamatoires du dominicain Las Casas: est -il juste de faire retomber sur les rois d'Espagne ou sur la nation espagnole la responsabilité de ces méfaits individuels? L'histoiro vraie démontre, au contraire, par des faits irrécusables que Ferdinand et Isabelle, Charles-Quint et Philippr» II, ont employé toute leur puissance à sauvegarder la liberté et le bien-être des indigènes. Qu'on lise dans le recueil des lois espagnoles les règlements contenus sous le titre de Bon traitement des Indiens^, et l'on verra que ces dispositions ont été dictées par un amour profond de l'humanité et de la justice. Pour assurer le respect et l'observation de ces lois, les rois catholiques créèrent un protectorat spécial des indiens, protectorat dont furent investis les Frères- Prêcheurs, qui toujours s'étaient montrés les ardents défenseurs des opprimés. Quant aux exacteurs et aux malfaiteurs, il les punirent autant que le permirent l'éloignement et l'étendue des provinces conquises.
S'ils ont autorisé les répartitions ou distributions de travailleurs entre les colons, c'est que, dit le protestant
< Recopii VI lilre X.
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Robertson, de celle question du travail, longtemps débattue, dépendait l'avenir et même l'existence des colonies. Le grand minisire Ximénos, d'accord avec Las Casas, envoya sur place une commission de religieux et de jurisconsuHes pour la résoudre. Or, après de longues informations et de mûres délibérations, ces commissaires reconnurent « que les Espagnols établis en Amérique étaient en trop petit nombre pour exploiter les mines ouvertes et cultiver le pays ; que pour ces deux genres de travaux, ils ne pouvaient se passer des indiens ; que si on leur ôlait ce secours, il faudrait abandonner les conquêtes, et qu'en (in, sans l'autorité d'un maître, il n'y avait aucun moyen assez jiuissant pour faire surmonter aux indiens leur aversion naturelle pour toute espèce de travail'. Pour tous ces molifs, ils jugèrent nécessaire de tolérer les repariimioUos. » Fit cependant les rois n'y consentirent qu'après avoir édicté de nouveaux règlements pour empêcher les abus. « Nous vous ordonnons, écrivait Charlos-Quinl à l'évêque du Pérou, nommé protecteur des indiens, de faire toutes les perquisitions nécessaires pour vous assurer du bon traitement des indiens. Si les colons qui les ont en garde abusent de leur autorité, nous vous donnons le droit de les punir, soit par la prison, soit par une amende pécuniaire. » Donc si l'on commit des crimes au Nouveau -Monde, il faut en accuser, non les rois catholiques qui ont tout fait pour les prévenir, mais cette aiiri sacra famcs, celte maudite passion de l'or (jiii désola le monde ancien et courbe aujourd'hui riùn'ope esclave, en dépit des lois répul)licain(;s ou monarchiques, aux pieds de quelques banquiers juifs.
' Aiijounriiui rncoro, après lroi.s siècles de civilisation, les propri«';laires d'Iincieiuins sont oblig^;s de recourir aux moyens de coërcilion pour vaincre l'incroyable paresse de l'indien.
De là aussi l'importation des nègres dans les colonies. Les rois catholiques s'y opposèrent d'abord, mais on leur représenta que les portugais et les anglais faisaient sans scrupule ce commerce de chair humaine. Pourquoi ne pas utiliser ces africains que les négriers amenaient aux Antilles ? Plus robustes et plus courageux que les indiens, ils donneraient leur travail et recevraient en échange les bienfaits d'une civilisation à laquelle, dans leur pays, ils resteraient fatalement étrangers. Débordés par les nécessités d'un empire qui s'étendait du Mexique au détroit de Magellan, les rois d'Espagne tolérèrent chez eux un ordre de choses établi partout. Les papes seuls, Léon X, Paul III, Urbain VIII, Benoît XIV, qui, au nom du droit naturel, proscrivirent l'infâme traite des noirs, peuvent leur reprocher cette tolérance, car les colonies portugaises, anglaises, françaises regorgeaient de nègres aussi bien que les colonies espagnoles. Le grand apôtre de l'humanité, Voltaire, s'enrichissait en faisant la traite des noirs, et ce trafic souriait si bien au philosophe Mably qu'il proposait d'établir l'esclavage en Europe pour améliorer la culture.
Enfin, pour ne rien dissimuler, on a reproché à la mère -patrie un système économique qui, pour lui être commun avec d'autres pays, n'en était pas moins funeste au progrès matériel des colonies. Tout pour la métropole et par la métropole, semblait être la devise (lu Grand Conseil des Indes. De là centralisation de toutes les affaires ecclésiastiques, militaires et commerciales, créations de monopoles et de prohibitions préjudiciables aux intérêts de l'agriculture, du commerce et de l'industrie, et par suite plaintes et récriminations des colons assez forts, après deux siècles de travail et d'organisation, pour sortir de renfanee et voler un peu de leurs propres ailes.
Telle était la tendance des esprits au milieu du dixhuitième siècle, mais, il faut le reconnaître, entre cet adolescent qui réclame de sa mère un peu plus de liberté, et le rebelle qui, les armes à la main, demandera tout à l'heure indépendance et séparation, il y a un abîme. L'américain aimait l'Espagne, il aimait ses rois, il leur faisait d'humbles remontrances, mais jamais il ne lui vint à l'idée de se déclarer indépendant à leur égard avant qu'eux-mêmes se fussent déclarés indépendants de Dieu, du Christ et de son Eglise. Le Roi du ciel avait donné l'Amérique aux rois catholiques, il l'enleva aux rois philosophes et régaliens.
C'était le temps où, sous l'impulsion donnée par les Luther et les Machiavel, continuée par les Buchanan et les Pithou, le césarisme antique relevait la tête sous le nom de régalisme. Oublieux du Christ et du vieux droit chrétien, les princes mettaient la couronne audessus de la tiare et se proclamaient libres de tout contrôle ici-bas. L'Allemagne, la Suisse, l'Angleterre, la Suède, le Danemark, avaient rompu avec le pape pour fonder des églises nationales sous la juridiction du roi, redevenu Vimperator et pontifex du vieux paganisme. Les caprices du monarque se transformèrent en lois d'Etat, selon la formule du droit absolutiste : « Ce qui plaît au roi a force de loi '. » Au nom du droit de Dieu, les pontifes réclamèrent contre cette nouvelle invasion d'un despotisme qu'on croyait mort à jamais. Louis XIV leur déclara dans ses quatre articles de 1682 : « que les |)apes n'ont aucun pouvoir direct ni indirect sur le temj>orel des rois, et que d'ailleurs le concile l'emporte sur le pape, dont les actes sont limités par les saints canons et les jugements réformables. » C'était la confiscatiou de l'autorité pontificale au profil de l'absolutisme royal.
* (juidiiuid placiiil régi, legis hubet vigorem.
En vrais descendants de Louis XIV, les princes espagnols adoptèrent ces maximes païennes. Abusant du droit de patronage, que les pontifes romains leur avaient bénévolement accordé, ils se crurent trop souvent les maîtres absolus des personnes et bénéfices ecclésiastiques. Celte tyrannie régalienne, doublée d'impiété philosophique, s'afficha d'une manière particulièrement révoltante dans la conduite du roi Charles III à l'égard des jésuites.
On connaît l'inique procès intenté à la compagnie de Jésus dans la seconde moitié du XVIIP siècle. Des parlements jansénistes osèrent condamner des constitutions approuvées par l'Eglise, et les courtisans de la Ponpadour, incriminer la morale prétendument relâchée de saints religieux. La vérité, c'est que les jésuites, éducateurs de la jeunesse, orateurs, écrivains, missionnaires, rendaient d'immenses services à l'Eglise, à l'État et aux familles. On n'avait contre eux d'autre grief que leur ardente et brillante défense de la papauté durant ces derniers siècles. Protestants, jansénistes, légistes, gallicans, jurèrent donc d'exterminer ces « gardes du corps » des pontifes romains, ainsi que les appelait Voltaire. Le roi de Portugal, obsédé par l'odieux marquis de Pombal, commença l'exécution aussi bien dans son royaume que dans les colonies de l'Inde, du Brésil et du Paraguay ; puis, entre deux orgies, le triste Louis XV signa l'arrêt sauvage ; enfin, dans ce massacre des innocents, on vit apparaître le véritable Hérode, Sa Majesté Catholique Charles III.
La compagnie de Jésus était la gloire de l'Espagne et des colonies espagnoles. L'Amérique du Sud possédait plus de cent collèges, dirigés par deux mille cinq cents jésuites. Dans les déserts, cinq cent mille indiens, convertis par ces admirables missionnaires, jouissaient, sous leur conduite, d'une civilisation patriarcale qui rap-
pelait les plus beaux temps de l'Eglise. Oi% sans aucune forme de procès, sans mOme consulter lo souverain pontife, voici l'ukase que le roi Charles 111 expédia, de sa propre main, à tous les gouverneurs de province tant en Espagne qu'aux colonies :
« Je vous revêts de toute mon autorité et puissance royale pour vous transporter sur le champ, avec main forte, au couvent des jésuites. Vous ferez saisir tous les religieux et les ferez conduire dans les vingt-quatre heures au port le plus rapproché, oii ils seront embarqués sur des vaisseaux à ce destinés. Au moment de l'exécution, vous ferez apposer les scellés sur les archives de la maison et sur les papiers des individus, sans permettre à aucun d'eux d'emporter autre chose que ses livres de prière et le linge strictement nécessaire pour la traversée. Si, après l'embarquement, il existe un seul jésuite, même malade ou moribond, dans votre département, vous sej-ez puni de mort. Moi, le roi d'Espagne. »
Est-ce d'un chrétien ou d'un caraïbe qu'émane ce décret barbare? Mais que dire de son exécution ? Au jour lixé, 2 avril 4767, sous le coup de minuit, les jésuites furent saisis partout, en Espagne, en Amérique, dans les îles, entassés pêle-mêle sur des vaisseaux comme des nègres destinés à l'esclavage, et bientôt jetés, morts ou vifs, dans les états du pape. Le jour même, le roi signa un édit déclarant « que les motil'sde cette proscription resteraient ensevelis dans son cœur royal, » et défendit « de parler ou d'écrire pour la réprouver, sous peine dêtre traité comme coupable de lèse-majesté, attendu qu'il n'appartient pas aux particuliers de juger ou d'interpréter les volontés du souverain. » ^'éron n'eût pas mieux fait.
(vepcrulant le pajjc, en apprenant ces crimes, écrit à (Charles III : « Tu fjuoqiie, /ili! Ainsi U' roi catholique,
toujours cher à notre cœur, emplit le calice de nos souffrances, plonge nolr<3 vieillesse dans les larmes, et nous précipite au tombeau ! » Pour toute réponse, le despote sans cœur jette six mille de ses victimes sur les côtes (le l'Etat pontifical. Le pape l'excommunie; le roi lui pose Talternative ou de retirer son bref ou de voir ses états envahis. « Faites, répond l'intrépide Clément XIII, traitez le pape comme le dernier des hommes : il n'a ni armes, ni canons, on peut tout lui prendre; mais il est hors du pouvoir des hommes de le faire agir contre sa conscience. » Les conjurés lui enlèvent le Comlat Venaissin. Clément XIII mort do douleur, ces misérables despotes exigent de son successeur, Clément XIV, la suppression de la compagnie de Jésus sous peine d'entraîner, comme Henri VIII, leurs sujets dans le schisme. Devant cette menace, le pape signe le bref de suppression, et meurt six mois après, criant au milieu des angoisses de l'agonie : « Us m'ont forcé ! Compulsus fecil »•
Ce fut la dernière victime du despotisme régalien. « Craignez, avait dit Clément XIII à Louis XV, craignez que Jésus-Christ ne venge luimrme son Église otjtragée ! » Le vengein* s'appellera la Révolution, et le régalisme enfantera le régicide comme une nécessité logique. La monarchie, telle que Dieu l'avait faite, soumise à l'Eglise et contrôlée par elle, garantissait tous les droits : on obéissait facilement à un roi qui obéissait lui-môme aux commandements de Dieu. Mais la monarchie sans l'F^glise, c'était la volonté de l'homme omnipotente et irresponsable, l'arbitraire et l'injustice divinisés, les peuples jetés sans défense entre les mains d'un Tibère et d'un Néron. Les théoriciens de la Révolution, Rousseau et consorts, opposèrent aux droits régaliens les Droits de l'homme, et aux quatre articles de Louis XIV sur la souveraineté absolue des rois,
qualrc autres articles sur la souveraineté du peuple qu'on peut résumer ainsi :
Article I. — Les rois ayant répudié la souveraineté de Dieu qui s'exerce par l'Eglise, il ne reste d'autre souveraineté que celle du peuple : donc toutes les monarchies sont abolies en principe. On établira partout des républiques, et, s'il faut encore tolérer des rois en certains pays, on constituera des monarchies républicaines où le roi rogne et ne gouverne pas.
Art. IL — La volonté du peuple sera l'unique loi des républiques. Nous déclarons le peuple souverain absolu, par conséquent au-dessus de Dieu, de la religion, de la justice, et mi^'mede la raison. Le peuple n'a pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes.
Art. IIL — La multitude ne pouvant gouverner par elle-même, le peuple se fera représenter par un certain nombre d'individus qu'il élira lui-même au suffrage universel. Ses représentants feront les lois à la majorité des votes, et cette légalité s'imposera comme suprême justice, fût-elle contraire aux lois de Dieu, de l'Église et de la nature.
Art. IV. — Ces principes du droit nouveau, absolument destructifs du trône et de l'autel, sont confiés à la garde d'une société secrète, la Franc-Maçonnerie. Les loges les feront triompher par des clubs, des journaux, des assemblées populaires et législatives. Pour désarmer l'opposition, elle emploiera tous les moyens, y compris le poignard.
Telle fut la réponse de la Révolution aux princes insurgés contre l'Kgliso. « La déclaration de l()82, dit un écrivain révolutionnaire, ne changeait rien à hi nécessité du droit de contrôle. Elle l'enlevait au pape, mais pour le transporter au j)arlemenl d'abord, j)uis à la multitude. J^a nation s'aperçut que rindé[)endanco des rois, c'était lu servitude des peuples. Les juges de la
royauté manquant, la nation se fit juge elle-même, et Texcommunication fut remplacée par un arrêt de mort'. » En effet, Charles I", roi d'Angleterre, comparaît devant un parlement, qui le juge et le fait déca];iter. Le descendant de Louis XIV, le pieux Louis XVI, ne quitte la barre de la convention nationale que pour monter à l'échafaud. Son fils subit le martyre; ses frères, l'exil. Les autres rois d'Europe, si fiers de leur omnipotence, sont broyés par la « Révolution à cheval ». Leurs trônes volent en éclat partout où passe l'Empereur, tenant d'une main le drapeau de la liberté, son épée nue de l'autre.
Le roi d'Espagne n'échappa point au châtiment. La trombe révolutionnaire passa sur ses Etats comme les flots d'une mer en, furie, et lui enleva ses colonies américaines. C'est cette guerre de l'Indépendance et la transformation de l'Amérique royaliste en petits états républicains qu'il faut maintenant esquisser rapidement.