‹ Garcia Moreno, président de l'ÉquateurChapitre 11 sur 67 · BOLIVAR · texte numérisé non relu

BOLIVAR

A la fin du siècle dernier, un événement extraordinaire survenu dans l'Amérique du Nord surexcita violemment les colonies espagnoles. Après dix ans de lutte?, les colonies anglaises venaient de triompher de la mère-patrie et d'organiser sous la conduite de Washington la République des États-Unis. L'idée d'émancipation germa si bien dans toutes les têtes que d'Aranda,

1 Louis Blanc, Histoire de dix ans.

minisire de Charles III, après un voyage aux colonies^ osa proposer à son maître d'aller au-devant d'inévitables levendications, et de constituer, en faveur de trois Infants d'Espagne, trois royautés autonomes, avec Mexico, Bogota, et Lima pour capitales. Mais le persécuteur des jésuites ne savait pas « son métier do roi », comme le disait très bien Joseph II. Assez stupicie pour aider les Américains du Nord à chasser les Anglais de leurs colonies, il ne comprenait pas, qu'entraînés par cet exemple, les Américains du Sud organiseraient bientôt la chasse aux Espagnols.

La révolution française activa singulièrement la fermentation des esprits. En substituant la volonté d'une multitude aveugle aux lois du Christ et de son Eglise, la souveraineté du peuple élevait le despotisme à sa plus haute puissance; mais on décora ce despotisme da beau nom de liberté; on exalta les droits de l'homme et du citoyen. On déclama contre la tyrannie des Espagnols, contre le système colonial, et finalement les meneurs organisèrent des ligues de patriotes dont la mission fut de préparer le pays à une levée de boucliers. Plusieurs tentatives d'insurrection eurent lieu au commencement de ce siècle, mais sans succès. Pour triompher des armées espagnoles, il fallait un homme de la taille des Alexandre et des Napoléon : l'Amérique vit surgir tout à coup l'incomparable Bolivar.

Simon Bolivar na(init à Caracas, capitale du Venezuela, le 21 juillet 1783, d'une famille riche et chrétienne. Orphelin dès l'onfanco, il tomha malheureusement entre les mains d'un précepteur révolutionnaire, fanati(ju(; admirateur de Voltaire et surtout de Rousseau. Simon Rodrigucz, c'était le nom do ce patriote exalté, fit do l'enfant un type de républicain, surtout un ennemi acharné de l'I'^spague. A quinze ans, Bolivar fut

envoyé à Madrid pour y terminer son éducation. Introduit à la cour par un de ses oncles, il jouait un jour au volant avec le prince des Asturies, plus tard Ferdinand VII. lorsqu'il lui donna par mégarde un coup à la tête. Je ne me doutais pas, disait-il plus tard, que bientôt je ferais tomber de cette tôte le plus beau joyau de sa couronne. » En 1801, visitant Paris, il admira le républicain Bonaparte, « vainqueur des rois et libérateur des peuples; » mais, quelques années après, le républicain devint empereur, et Bolivar répudia son idole, dont la gloire apparut dès lors à ses yeux, « comme un éclat de l'enfer ou la flamme sinistre d'un volcan ». En 1805, de passage à Rome, électrisé par les souvenirs de l'antiquité, il jura sur le mont Avcnlin de délivrer sa patrie des « tyrans espagnols ». Il parcourut ensuite les Etats-Unis et revint à Caracas juste au moment de tirer l'épée pour accomplir son serment.

Napoléon venait de détrôner Ferdinand VII et d'installer à Madrid son frère Joseph en qualité de roi d'Espagne. Sous prétexte de soutenir contre l'usurpateur les droits du monarque déchu, les patriotes du Venezuela, de la Nouvelle-Grenade et de l'Equateur, ces trois grands districts dont se composait la vice-royauté de Santa- Fé, s'organisèrent en juntes delibératives et s'insurgèrent bientôt, au nom de Ferdinand VII, contre les autorités espagnoles. Quito donna l'exemple le 10 août 1809 ; Santa -Fé de Bogota venait de l'imiter, lorsque Bolivar entra en scène pour se placer à la tête du mouvement.

Le 19 avril 1810, ayant mis la main sur le gouverneur du Venezuela, Bolivar proclama la déchéance des autorités établies et la création d'une junte suprême, libre et indépendante, dont l'autorité ne devait cesser qu'avec la captivité de Ferdinand VII. Cette dernière clause avait pour objet de dissimuler aux yeux du

peuple, généralement très royaliste, la portée de la Révolution : un an plus tard, le congrès mettait en délibération la question de l'indépendance absolue. Certains députés hésitaient à passer le Rubicon, quand le jeune Bolivar s'écria dans un club patriotique : « L'inaction, c'est de la trahison ! Que nous importe, à nous qui voulons être libres, si l'Espagne vend ses esclaves à Bonaparte ou les conserve pour elle ! Un projet de cette nature doit se mûrir dans le calme, ajoute- 1- on. — Est-ce que trois cents ans d'accalmie ne vous suffisent pas? Vous faut-il trois autres siècles pour prendre une décision ? Posons aujourd'hui la première pierre de l'édifice, et sachez qu'hésiter c'est périr. » Sous le feu de ces ardentes paroles, le congrès vota l'acte d'indépendance et bâcla une constitution républicaine avec la déclaration des Droits comme préface et l'abolition de l'Inquisition en guise de post-scriptum. La nation qui plus tard devait comprendre le Venezuela, la Nouvelle -Grenade et l'Equateur, prit dès lors le nom de Colombie en l'honneur de l'immortel révélateur du nouveau monde. Dans les actes publics on data de l'ère colombienne, « l'ère à jamais glorieuse de l'indépendance. »

C'était jeter le gant à l'Espagne. A la tête des troupes royalistes, le général Monteverde, eut bientôt réoccupé les positions prises par les insurgés ; il allait même attaquer Caracas, lorsque le Jeudi-Saint, 26 mars d812, un tremblement de terre ensevelit cette ville sous ses ruines. Debout sur ses décombres, au milieu d'une population affolée de terreur, Bolivar poussa ce cri : « La nature lutte contre nous, nous lutterons contre elle ot la vaincrons. » Quelques jours après, luttant aux avantpostes, il apprend que son général en chef, Miranda, après avoir livré Caracas i\ Monteverde, venait de signer une honteuse capitulation. Furieux, il court au port,

docidé à s'expatrier, quand soudain il voit arriver le malheureux Miranda qui, lui aussi, voulait passer à l'étranger. Aidé de ses amis, Bolivar le saisit et l'emprisonne jusqu'au lendemain, avec l'intention bien arrêtée de lui faire rétracter la capitulation ou de le fusiller comme traître. Monteverde les mit d'accord en tombant sur eux inopinément. Les uns furent condamnés aux galères, d'autres à l'exil ou à la mort. Miranda mourut en d816 sur les pontons de Cadix. Quant à Bolivar, protégé par un ami de Monteverde, il obtint un passeport pour l'étranger, u Je te le donne, lui dit l'Espagnol, comme récompense du service que tu as rendu au roi en emprisonnant Miranda. — Je l'ai fait, répondit fièrement l'Américain, pour châtier un traître, et non pour servir le roi. » Monteverde fronça le sourcil envoyant s'éloigner ce rebelle opiniâtre. Que de fois il dut se repentir de ne l'avoir pas fait fusiller !

Ainsi disparut, après deux ans d'une existence assez précaire, la jeune et brillante Colombie, avec son congrès, sa constitution, son armée et ses beaux rêves d'indépendance. Mais cet échec ne découragea pas son indomptable champion. Vaincu au Venezuela, il court offrir son épée à la Nouvelle- Grenade, alors en pleine insurrection contre les Espagnols. « Quel espoir nous reste-t-il ? s'écrie Bolivar. — La guerre, rien que la guerre ! Quel Américain digne de ce nom ne pousse un cri de mort en contemplant les innombrables victimes dont le sang a rougi les plaines du Venezuela ? En avant donc, et vengeons la mort de nos frères.! » A la tête de cinq cents hommes déterminés, il s'empare du fort de Ténériffe qui commande le Magdalena, balaie les rives de ce fleuve jusqu'à Ocagna, et lance sa troupe dans la montagne avec l'intention de la franchir et de traverser au pas de charge les quatre cents lieues qui le séparent de Caracas, pour en chasser Monte-

verde. De fait, il culbute les détachements ennemis embusqués dans la Cordillère, et remporte une brillante victoire à Saint -Joseph de Cucuta, de l'autre côté des monts. Foulant alors le sol de la patrie, il adresse à ses soldats cette ardente proclamation : « Mes amis, le Venezuela va respirer une fois encore à l'ombre de vos drapeaux. En moins de deux mois vous avez achevé deux campagnes ; la troisième se terminera dans la cité qui m'a donné le jour. Républicains fidèles, vous marcherez à la délivrance de ce berceau de l'unité colombienne, comme autrefois les croisés s'élançaient à la conquête de Jérusalem, le berceau du Christianisme. » Il part comme la foudre, prend en courant Mérida, Truxillo, Barinas, Victoria, et marche sur Caracas après avoir battu tous les généraux de Monteverde. Incapable de défendre sa capitale, ce dernier demande une capitulation honorable, u Les Américains victorieux, répond Bolivar, useront de modération même envers des ennemis assez perfides pour violer le droit des gens et les traités les plus solennels. La capitulation, religieusement observée, couvrira de gloire le nom américain et de honte le nom de Monteverde. » Monteverde ne l'attendit pas. Il s'embarqua avec six mille hommes et se jeta dans Porlo-Caballo, son dernier refuge. Bolivar fit son entrée à Caracas le 6 août iSlli. Trente mille hommes l'accueillirent en criant: « Vive XaLibertador ! )^ Par acclamation la municipalité lui décerna ce beau nom de Libérateur, sous lequel il est connu dans l'histoire.

Mais, pour conserver sa con(|uète, llolivar devait lutter contre l'armée espagnole, contre le peuple resté fidèle à ia monarchie, ctsurtout contre sesgénéraux, jaloux desa gloire. Sous l'influence de cesdilTérenles causes, il perdit en 1814 tout ce (ju'il avait gagné en 18111. Par leur entêtement à suivre leurs idées personnelles, ses généraux

oo

se firent battre sur toute la ligne. En vain multiplia-t-il les prodiges de valeur au combat de Carabobo où, avec €inq mille hommes, il écrasa littéralement les bataillons ennemis ; débordé de tous côtés par les Espagnols, trahi parles siens, une seconde fois il dut quitter sa chère Caracas. Sur le pont du navh-e qui l'emportait à Cartliagène, il dit à ses compagnons : « Il n'y a pas de triomphe durable contre la liberté. Les fiers dominateurs qui nous chassent aujourd'hui de la Colombie en seront chassés demain, et la patrie, je vous le jure, deviendra libre et indépendante. » En attendant, un coup plus sensible encore allait lui ^''tre porté à la Nouvelle- Grenade. Au récit de ses victoires et de ses défaites, le congrès le félicita chaudement : « Général, lui dit le président, votre patrie ne mourra pas : il lui reste votre épée. La fortune a trahi Bolivar, mais Bolivar est un grand homme. » On lui confia la glorieuse mission de reprendre la ville de Santamarla, l'unique place qu'occupaient encore Tes Espagnols sur le littoral ; mais le gouverneur de Carthagène, jaloux de cet étranger dont le nom éclipsait déjà tous les noms, lui refusa opiniâtrement les forces dont il avait besoin. Ne voulant pas être un brandon de discorde pour cette jeune république, le seul espoir de l'avenir, Bolivar prit le généreux parti de se retirer à la Jamaïque, en attendant de meilleurs jours. « Soldats, dit-il à ses compagnons d'armes, je m'exile volontairement pour ne pas vous mettre en guerre avec vos compatriotes. Je sacrifie ma fortune et ma gloire ; mais votre salut est à ce prix : je n'hésite pas. * Le 19 mai 1815, il quittait le port de Carthagène, suivi de quelques officiers fidèles. Les Espagnols battirent des mains, croyant le lion mort : ils assisteront bientôt, épouvantés, à son terrible réveil.

Comme son héros, la Colombie s'éclipsa durant les

années 181.-) et 1810. La chute de Napoléon ramena Ferdinand Yll sur le trône de ses pères. Celui-ci envoya son maréchal de camp, Morillo, avec dix mille hommes de bonnes troupes pour pacifier l'Amérique. Morillo pacilia, comme la mort, écrasant sur son passage Venezuela et Nouvelle-Grenade. Carthagène résista quatre mois, puis le fer et le feu détruisirent ce que les horreurs du siège avaient épargné. Bogota se, rendit à son tour ; six cents Américains payèrent de leur tète la bienvenue du pacificateur. La Colombie succombait dans le sang et les ruines, lorsque tout à coup on apprit que Bolivar, avec quelques ofiiciers et une poignée de braves, avait quitté son île et envahi de nouveau le Venezuela, bien décidé cette fois à vaincre ou à mourir.

En effet, le i*' janvier 4817, il entrait à Barcelone à la tête de sa petite troupe. « Quand nous aurons des armes, dit-il alors, nous mettrons dix mille hommes en ligne, nous marcherons sur la Nouvelle-Grenade et le Pérou, nous délivrerons l'Amérique entière du joug des tyrans. » La prophétie s'accomplit à la lettre.

Pour se créer une base d'opérations, il traverse avec quelques centaines d'hommes d'immenses forêts, passe rOrénoque, et s'étabht à Angostura, chef-lieu de la Guyane, au fond du Venezuela, où il établit un conseil d'Etat pour préluder aux institutions républicaines, son rêve et sa chimère. Au commencement de 1818, il fait trois cents lieues de gauche à droite, et tombe à l'improviste sur Morillo. Obligé de traverser une rivière assez large, il dit i\ son guide, le clief Paëz, la terreur de lu plaine : « Où sont donc vos canots? — Les voilà ! » dit Paëz, en montrant à l'autre bord ceux de l'ennemi. Et so jetant ù l'eau avec ses guerriers, l'héroïque Vavz sabre les gardes es|)agnoles, et revient avec les canots. Bolivar passe le lleuvo, fond sur Morillo, et reni porte lu fameuse victoire de Culabozo. Le pacili-

cateur, poursuivi l'épée dans les reins, ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval.

Le 1" janvier 1819, de retour à Angostura, Bolivar préside le congrès chargé par lui d'organiser l'Etat. Il expose ses idées sur le gouvernement de la future Colombie : république centrale et non fédérative, chambre élue, sénat héréditaire, président à vie. A ces conditions, selon lui, la République pourrait se mouvoir dans l'ordre et la liberté. Mais il avait trop exalté les droits de l'homme et du citoyen pour ramener le congrès à ses idées conservatrices. A ces républicains allâmes de places, il fallait des changements à vue, des élections continuelles, une constitution comme celle des, Etats- Unis. Bolivar s'inclina devant le peuple souverain, et, le laissant organiser à sa fantaisie la machine gouvernementale, il refit de nouveau trois cents lieues pour combattre Morillo qui venait de passer l'Apure avec six mille hommes.

Ici commence une odyssée qui dépasse de beaucoup l'imagination des romanciers les plus inventifs. Bolivar se tint d'abord sur la défensive, amusant son adversaire jusqu'à la saison des pluies, pendant laquelle les opérations militaires sont regardées comme impossibles.. Au moment où aurait du se terminer cette campagne de 1819, il abandonne au chef Paëz le soin de surveiller Morillo, qui déjà prenait ses quartiers d'hiver, et propose à ses troupes d'envahir la îSouvelle-Grenade, de reconquérir Bogota, et d'arborer à nouveau les couleurs de l'indépendance dans cette capitale de la Colombie. Après une course de trois cents lieues sous les feux d'un soleil brûlant, il s'agissait pour ces braves d'en faire trois cents autres en plein cœur de l'hiver, au milieu des pluies, à travers les fleuves débordés, pour escalader ensuite les pics neigeux de la Cordillère; mais Bolivar parle avec tant d'enthousiasme, que déjà tous

ces guerriers, enflammés d'ardeur, se croient ù Bogota. « En avant ! s'écrie l'un d'eux, nous vous suivrons jusqu'au cap Ilorn ! »

Le 25 mai, commence le mouvement des troupes ; le 10 juin, après avoir traversé TArauca, on arrive aux pieds de la montagne. Sur ces monts géants, il fallut traîner les bagages, les canons, les munitions, à travers les bois, dans des défilés impraticables, au milieu des précipices et des pluies glaciales. Le passage des Alpes par Annibal était égalé. Le 5 juillet, liolivar apprend que le général Barreiro arrive à sa rencontre avec cinq mille hommes de troupes fraîches et aguerries. Il le bat à Guaruaza le 13, l'écrase à Vargas le 2o, et le rejette sur la capitale. Le 10 août, il remporte l'immortelle victoire de Boyaca, enferme dans un cercle de feu les troupes réunies de Barreiro et du vice-roi, et les force à se rendre avec armes et bagages. Le jour même, il entrait à Bogota, au milieu d'un peuple ivre de joie, aux acclamalions mille fois répétées de : « Vive Bolivar, le libérateur delà Colombie, le péfc de la patrie ! » Cette campagne du « délire militaire », ainsi que la qualifia très justement le congrès d'Angosfura, n'avait duré que soixante quinze jours. Mieux que le capitaine romain, Bolivar pouvait dire : Vem, vidi, xnciî

Les années 1820 et 1821 furent consacrées à consolider la conquête par la fondation de l'Union colombienne. Le congrès d'Angostura décréta que le Venezuela et la Nouvelle-Grenade formeraient une seule nation. Kn conséquence, Bolivar convoqua un nouveau congrès pour élaborer la constitution de la ('olombie. Nommé président do la République, il abandonna le pouvoir au vice- président Sanlander pour reprendre aussitôt l'œuvre d'alVranchissement. Tournant les yeux vers le sud, où se trouvaient encore vingt mille Espagnols, il brandit son épéo, et dit ù ses soldais : « En avant!

portons le drapeau de l'indépendance à l'Equateur, au Pérou, et jusqu'au sommet du Potosi ! » Il se mit eu marche au mois de janvier 1822.

Pour arriver à l'Equateur en longeant le plateau des Andes, il fallait traverser la province de Pasto, qui passait à bon droit pour une espèce de Vendée. Ces braves montagnards, hommes, femmes et enfants, peuple et clergé, embusqués derrière les rochers, protégés par les torrents, les fleuves, les fondrières, avaient pris la résolution de vaincre les révolutionnaires ou de mourir pour leur roi et pour leur Dieu. Le général Garcia, commandant de la province, avait même juré au gouverneur de Quito qu'il lui amènerait enchaîné le traître Bolivar.

Après avoir franchi des obstacles insurmontables pour tout autre que pour lui, le Libertador arrive avec sa troupe près du volcan de Pasto, au lieu appelé lîombona. « La position de l'ennemi est formidable, dit-il à ses soldats, mais nous ne pouvons ni rester ici ni reculer: il faut avancer ou mourir ! » Or, pour avancer, il fallait déloger des troupes échelonnées sur une hauteur voisine. « Général Torrès, s'écrie-t-il, emparez-vous de celte colline. » N'ayant pas saisi l'ordre au milieu du bruit, Torrès fait un faux mouvement : « Passez le commandement au colonel Baréta, reprend Bolivar furieux; il s'en acquittera mieux que vous. » Torrès descend de cheval, saisit un fusil : « Libertador, dit-il, si je ne suis pas digne de commander comme général, je servirai du moins comme grenadier. » Bolivar l'embrasse, et lui rend son commandement. Torrès s'élance comme un tigre blessé à l'assaut de la colline. Il tombe, dix autres après lui sont cloués sur place. Vtva Co/ombia ! crient les assaillants en courant, comme des démons, au milieu des balles et de la mitraille. La position enlevée, Bolivar entre triomphant à Pasto. L'évéque, royaliste

fidèle, lui demande un saiif-condult pour retourner en Espagne. « Jamais ! lui répond Bolivar; l'héroïsme de Caton ne doit pas servir de modèle aux pasteurs de notre sainte religion. Au lieu d'accomplir un devoir, vous vous rendriez coupable en abandonnant le poste que l'Eglise vous a confié. » L'évêque resta fidèle à son troupeau.

Rplivar apprit bientôt une nouvelle qui le combla de joie. Le général Soucre^ qu'il avait lancé dans l'Equateur pour lui préparer les voies, venait de remporter une éclatante victoire sur le général Aimerich, gouverneur de Quito. La bataille livrée sur le mont Pichincha, qui domine Quito, terminait la campagne. «La Colombie est libre ! » s'écria Bolivar. C'était son dessein, comme nous l'avons vu, d'annexer les provinces de l'Equateur à la grande république colombienne. 11 &e rendit donc à Quito, où il fut reçu en triomphateur. Pour perpétuer le souvenir du 24 mai, date de la victoire du Pichincha, la municipalité décida férection d'une pyramide sur laquelle serait gravée cette inscription : A Simon Bolivar, l'ange de la paix et de la liberté ! Guayaquil paraissait fortement tentée de s'incorporer au Pérou, mais Bolivar ne voulut point lâcher ce joyau du Pacifique. Après une proclamation solennelle aux délégués de la province, l'annexion à la Colombie fut votée aux cris mille fois répétés de : « Vive Bolivar ! Vive le Liberlador ! »

• La Colombie affranchie, restait encore aux Espagnols le beali royaume du Pérou, révolutionné depuis plusieurs années, mais dont les patriotes, par suite d'interminables discordes, n'avaient pu achever la conquête. Bolivar leur ofl'rit son secours, qu'ils acceptèrent , en hésitant, car la gloire du grand général olTu8quaitd,<5jà

, :♦ En «ftpagnol Sucrr.

— elles démagogues de Lima comme ceux de Bogota. Il passa l'année 1823, année de véritable agonie, à préparer la campagne. Environné de traîtres, de troupes prêtes à se mutiner ou à déserter, malade d'épuisement et de fatigue, Bolivar travailla jour et nuit à créer une armée j capable de battre les vingt mille Espagnols campés au Pérou. Argent, chevaux, munitions, provisions, jusqu'aux détails les plus minimes, rien ne lui échappa. « Il faut absolument vaincre, disait- il, car cette fois il s'agit de la ruine du Pérou, de la Colombie et de ma gloire. » Les préparatifs terminés, il écrivit, le 15 avril au général Soucre, qui explorait le pays : « En mai nous marchons à l'ennemi, en juin nous combattons. Nous aurons devant nous huit mille Espagnols, nos forces seront presque égales : la victoire est certaine. »

Ces prévisions se réalisèrent de point en point. Bolivar traversa la Cordillère à la tête de ses troupes et rejoignit, après trois cents lieues de marche, le général Soucre dans les plaines du Sacramento : « Soldats, dit-il aux vieux Colombiens qui formaient le noyau de son armée, vous allez compléter l'œuvre la plus grande que le ciel puisse confier à des hommes : délivrer un monde ! L'Amérique vous regarde avec amour, elle attend de vous paix et liberté. Que dis-je? l'Europe entière vous contemple, car l'indépendance du nouveau monde fera tressaillir l'ancien. » L'action s'engagea dans les plaines de Junin. Les deux cavaleries se précipitèrent Tune sur l'autre : on lutta pendant une heure corps à corps, poitrine contre poitrine, à l'arme blanche, sans échanger un coup de fusil. Enfin les Espagnols prirent la fuite, laissant derrière eux deux mille cadavres et un immense butin. Les troupes républicaines acclamèrent le grand Bolivar. Dans son enthousiasme, le général Soucre s'écria : « Sous la conduite du Libertador, on est sûr de vaincre. — Oui, répliqua Bo-

livar avec dos soldais comme ceux qui m'entourent. » Quelque temps après, le vice-roi Laserna tenta une revanche dans les champs d'Ayacucho. Avec dix mille hommes et onze pièces d'artillerie, il vint attaquer Soucre pendant une absence de lîolivar. Soucre le cerna si bien qu'il n'eut d'autre alternative que de se rendre ou d'être haché sur place. Yice-roi, officiers et soldats tombèrent entre les mains du vainqueur. Soucre fit hommage de sa victoire au Libertador, qui lui répondit en le nommant grand maréchal d'Ayacucho.

Cependant Je général Olaneta occupait encore le Haut- Pérou avec huit mille Espagnols. Bolivar envoya Soucre conquérir ce lointain pays, pendant que lui-même organisait les provinces péruviennes. Après une marche de Irois cent cinquante lieues, l'armée républicaine arriva au pied du Potosi, et, le 1" avril 1820, écrasa les royalistes dans un combat qui fut le dernier.

Bolivar visita les grandes villes du Pérou, Aréquipa,. Cuzco, Pazco, et descendit enfin à La Paz, capitale du Haut-Pérou, où il rejoignit son armée triomphante. Là il reçut les députés qui, pour immortaliser le nom de leur libérateur, avaient appelé leur république « Bolivia ». Ils le prièrent de donner au pays qu'il avait sauvé du despotisme un gouvernement tout à la fois libéral et conservateur. Edifié sur les défauts de la constitution colombienne, qui déjà tendait à l'anarchie, Bolivar établit un pouvoir solide et durable. La présidence à vio en décourageant les ambitieux, devait assurer la stabilité des institutions. Alors, au comble de ses vœux, il ne put s'cmpéchor d'exprimer à ses ofliciers les sentiments (jui débordaient de son cœur ! Un jour, des sommets du Potosi, promenant avec eux son regard sur cette chaîiKî de montagnes tant de fois fraiH-hie durant ces quinze? années de combats, sur lu Bolivie, le Pérou, rÉ(|ualeur, la Nouvellc-Greuade, le Venezuela, délivré!*

par ses armes, il prit en main l'étendard de la Colombie, rappela aux grenadiers qui l'entouraient les journées mémorables de San-Felice, de lîoyaca, de Carabobo, du Pichincha, de Junin, d'Ayacucho : « Des côtes de l'Atlantique, s'écria-t-il, nous sommes venus jusqu'ici sur les ailes de la victoire. En quinze années d'une lutte de géants, nous avons jeté par terre l'édifice de la tyrannie qu'avaient élevé pierre par pierre trois siècles d'usurpations et de violences. Quelle joie de voir affranchis par votre invincible constance des millions et des millions de nos frères réduits à l'esclavage le plus dégradant. Pour moi, les pieds sur cette montagne d'argent, dont les veines inépuisables ont rempli durant trois siècles le trésor espagnol, je déclare qu'à mes yeux tous ces biens sont un pur néant si je les compare à l'honneur d'avoir arboré l'étendard de la liberté des plages brillantes de rOrénoque au sommet du Potosi, la merveille de l'u-

nivers

Pauvre Bolivar! à peine descendu de la montagne, lu vas apprendre à tes dépens que l'étendard de la liberté n'est déjà plus, dans les mains delaRévolution, que le sombre drapeau d'un despotisme bien plus lourd que celui des rois. La Colombie va périr, parce que tu as oublié d'y planter l'étendard de Colomb, la sainte croix !

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