‹ Garcia Moreno, président de l'ÉquateurChapitre 15 sur 67 · HO · texte numérisé non relu

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animaux immondes. Trop élevée, trop pieuse aussi pour ramper dans le vice, l'âme ardente de don Gabriel se laissa dominer et comme posséder par la noble passion de la science.

Durant ces dernières années, à Quito comme à Guayaquil, il avait attiré l'attention de ses maîtres par un amour extraordinaire de l'étude; mais ni ses facultés n'étaient assez développées, :ii l'objet de son travail assez attrayant pour subjuguer son âme. Aujourd'hui qu'à l'aide des notions élémentaires, il pouvait se mettre en rapport avec la vérité elle-même, contempler dans ses études philosophiques Dieu, l'âme, le monde matériel avec ses innombrables substances, descendre par l'analyse scientifique jusqu'aux éléments de ces êtres mystérieux, il entra pour ainsi dire dans une sorte de ravissement qui augmentait à chaque instant sa soif de connaître et de tout connaître.

Il visait en effet à une universalité de connaissances dont le besoin s'explique par la trempe particulière de son âme. Contrairement à ces spécialistes dans lesquels un don quelconque prédomine au détriment des autres, ses facultés également puissantes, parfaitement équilibrées, se prêtaient un mutuel appui. Intelligence d'une pénétration presque inluitivc, raison vigoureuse et logique, mémoire facile et tenace, imagination brillantç, âme de feu, il possédait cet assemblage de quahtés départies par la Providence à certains hommes exceptionnels. Sollicité par chacune de ses facultés, il voulut tout savoir, tout creuser, tout approfondir, la littérature et l'histoire, la philosophie et les sciences exactes, les sciences naturelles aussi bien que l'éloquence et la poésie. De fait, il cultiva clia([uo branche de renseignement avec l'amour et l'acharnement d'un spécialiste. Doué d'une surprciumte facilité d'assimilaliou, il alliait les éludes les plus contradictoires

et quelquefois s'y adonnait à la même heure. On le vit suivre les démonstrations d'un professeur, tout en lisant un livre traitant d'autres matières. Appelé inopinément au tableau pédagogique, il laissait sa lecture et poursuivait aussitôt l'opération commencée. On comprendra maintenant que Garcia Moreno ait pu ôtre à la fois orateur incisif, poëte entraînant, polémiste vigoureux, homme d'Etat incomparable, mathématicien et chimiste sans rival. S'il eut dans ses études une prédilection quelconque, ce fut pour les mathématiques et la chimie. Pendant ses années de philosophie, il leur consacra la majeure partie de son temps et finit par dépasser ses maîtres, ce qui donnait lieu parfois à des anecdotes moins amusantes pour eux que pour leurs élèves. Dans un examen de mathématiques, comme personne ne trouvait la solution d'un problème, d'ailleurs très difficile, le docteur Angulo, professeur émérite, s'approcha du tableau pour faire lui-môme sous les yeux des étudiants l'opération demandée. Et déjà il alignait les chiffres avec toute l'assurance que donne le savoir, quand tout à coup du groupe des spectateurs silencieux part une voix stridente : « Le professeur se trompe. » C'était la voix de Garcia Moreno. — « Je ne me trompe nullement, » répond le docteur un peu piqué. — Voulez-vous que je vous montre l'erreur? réplique l'audacieux; et d'un bond il s'élance au tableau, saisit le crayon, signale la bévue du professeur, et résout le problème avec tant d'exactitude et de rapidité que tous les assistants éclatent en applaudissements. Un ingénieur français, le docteur Wyse', dont il devint bientôt l'ami, lui enseigna en ce temps les hautes mathéma-

< M. Sébastien Wyse fut appelé à l'Equateur en 1839. On lui doit une carte topographique du pays et plusieurs traités scientifiques très estimés.

tiques. Il avouait aussi que son élève le stupéfiait par la facilité avec laquelle il faisait les calculs les plus longs et les plus compliqués. Pendant que ce savant distingué cherchait la solution d'un problème au moyen des règles ordinaires, don GabrieU par des méthodes personnelles et les ressources de sa prodigieuse mémoire, arrivait au résultat bien avant le maître.

Toutefois, même avec des aptitudes exceptionnelles, il est impossible de mener de front des études si nombreuses et si variées, sans se livrer à un travail excessif. Don Gabriel vivait comme un reclus au milieu de ses livres : pour lui ni fêtes, ni congés, ni sociétés, ni plaisirs d'aucune sorte. Il se reposait d'un travail plus sérieux par l'étude des langues étrangères, le français, l'anglais, l'italien, qu'il parlait avec aisance ; s'il se délassait avec quelques amis, c'était en commentant au milieu d'eux quelque ouvrage nouveau do littérature ou d'histoire'. La nuit, quand la ville entière était endormie, il veillait, à la clarté d'une pauvre lampe, courbé sur un volume de philosophie ou d'algèbre. Vaincu enfin par la fatigue, il enlevait de son lit matelas cl couvertures et se couchait tout habillé sur les planches, pour ne pas s'exposer à prolonger son sommeil au delà <los limites qu'il s'était fixées. A trois heures du matin il était debout et à l'œuvre. Si ses paupières se fermaient malgré lui, il se lavait le visage ou passait de longues heures les pieds dans l'eau froide {)our réveiller ses sens engourdis. Ces excès longtemps prolongés lui occasionnèrent des maux d'yeux, des névroses et d'au-

' Dans SOS lectures en commun, ses compagnons curent bien souvent l'occasion do constater sa vaste érudition et la srtreté de j»a uu'iii'mc. 11 s'inscrivit un jour en faux contre une citation do Tacite par M. Nettement, et rétablit de mémoire ce qu'il disait être le vrai texte de l'bistoricn romain. On ouvrit un Tacite et l'on vit, non sans ébaiiisscmont,(iu'il avait raison.

très désordres graves, dont il ne se d(5l)arrassa que par les traitements les plus douloureux.

Nobles excès que la raison condamne sans doute, mais qu'on ne peut s'empêcher d'admirer, surtoutquand on rapproche ces nuits de travail, ces nuits fécondes, de ces nuits infâmes où tant déjeunes gens usent leurs forces et abêtissent leur âme dans l'orgie et la débauche ! Garcia Moreno avait vingt ans, il était libre, il n'avait à craindre ni les yeux, ni les reproches d'une mère qui vivait à quatre-vingts lieues de lui de l'autre côté des montagnes. Les passions, dont les jeunes gens se disent forcément esclaves, bouillonnaient aussi dans son cœur, mais à ces sirènes il opposait Dieu et la science. C'est alors qu'il écrivait des poésies, que ses compagnons n'ont point oubliées, et dans lesquelles on trouve cette strophe bien significative :

Je vis loin^ oui, bien loin des beautés décevantes,

Loin de l'amour trompeur,

Loin des fêtes bruyantes,

Où trop souvent l'on rit en pleurant dans son cœur '.

Le jeune homme aux mœurs sévères, à l'àme grande et pure, devinait le monde avec ses douleurs et ses hontes. Que l'Europe sortirait vite des six pieds de fange où elle est ensevelie, si tous ses quartiers latins possédaient dix étudiants de sa taille et de sa trempe !

Naturellement, avec de tels efforts, don Gabriel obtint dans tous ses cours des succès hors ligne. Son nom acquit une véritable célébrité dans la ville de Quito. Les professeurs le désignaient de préférence pour soutenir les thèses publiques, de sorte qu'on eut l'occasion à di-

* Amores no quiero,

Hermosas muchachas,

Amores que solo

Dan penas a! alraa.

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verses reprises de remarquer l'étendue de son savoir, l'inflexible logique de ses raisonnements, la finesse et la vivacité de ses réparties, et surtout son laconisme incisif et pénétrant, fidèle expression de son caractère. Pour ses maîtres comme pour le public, il fut dès lors bien établi, que, dans n'importe quelle carrière, ce jeune homme arriverait prochainement à jouer le premier rôle.

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