‹ Garcia Moreno, président de l'ÉquateurChapitre 14 sur 67 · SW · texte numérisé non relu

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A rencontre de beaucoup de jeunes gens oblig6s de quitter la famille pour le collège, Garcia Moreno envisageait la salle d'étude, non comme une monotone et ennuyeuse prison, mais comme une sorte de paradis terrestre où les élus seuls pouvaient pénétrer. C'est que, pure encore de toute influence vicieuse, son âme n'avait d'autre aimant pour l'attirer que le désir insatiable de savoir. Il s'y livra avec tout l'élan de ses puissantes facultés et d'un courage à toute épreuve.

On décida qu'avant d'aborder les études philosophiques, le jeune Gabriel compléterait ses humanités en suivant le cours supérieur de grammaire que professait à l'Université le docte Bonaventura Proano. Ce maître expérimenté eut bientôt apprécié le nouvel élève, qui d'un bond prit la tête de ses condisciples. Il admirait les éminenles qualités de son esprit, sa parfaite régularité, son ardeur au travail, mais par-dessus tout une fermeté de caractère qu'il n'avait jamais rencontrée dans un enfant de cet âge : aussi lui confia-t-il sans hésitation la surveillance des transitos, c'est-à-dire des galeries dans lesquelles les élèves se promenaient silencieusement en préparant leurs leçons avant l'heure des classes.

L'inspecteur de quinze ans ne trompa point les pré-

visions du maître, l^ientùt les paresseux, les étourdis, les délinquants habiludinaires et incorrigibles, durent compter avec lui. Par sa tenue sévère, son ton d'autorité, son regard d'aigle attaché sur le coupable, il acquit sur ses camarades un tel ascendant qu'il prévint presque toutes les infractions au règlement. Déjà on voyait poindre eiï lui cet esprit dominateur, qui ne souiïrait ni observation, ni insoumission. Ennemi des lâches condescendances, il notait sans respect humain les auteurs du moindre désordre et les dénonçait aux sévérités des supérieurs. Un jour que les élèves travaillaient sous les yeux de leur Argus, les moins absorbés virent pénétrer dans la galerie deux personnages qui paraissaient fort désorientés et décontenancés de tomber en cette compagnie. C'était un pauvre tailleur français, attaché depuis peu à l'établissement, qui s'était fourvoyé avec sa fille au milieu de ces lutins sans pitié. L'étrange accoutrement des nouveaux venus, leur air passablement morfondu, furent salués par un gros éclat de rire, bientôt suivi de quolibets et de lazzis de toute espèce. Argus eut beau lancer des éclairs : toute la classe émancipée prit part au tumulte, sauf quatre imperturbables qu'aucun esclandre n'avait le don d'émouvoir. En pareil cas, il est prudent de faire l'aveugle et d'accorder aux coupables une amnistie intéressée ; don Gabriel n'eut pas même cette tentation : il dénonça le scandale, et les espiègles furent impitoyablement fouettés. On s'en souvint longtemps à Quito.

C'est aussi dans l'exercice de sa charge de surveillant qu'il donna la preuve de sa merveilleuse mémoire. Tous les jours, malin et soir, il faisait, sans consulter son registre, l'appel nominal par ordre alphabélicjue des trois cents élèves placés sous son inspection. Il savait môme par cunir le nombre des points, bons ou mauvais, thérité par chacun de ses élèves.

Ainsi SG passa celte première année d'études, excellente à tout point de vue pour don Gabriel. Il gagna l'estime de ses maîtres et môme, malgré son inflexible rigidité, l'amitié de ses camarades, j'oserai presque dire leur respect. Bientôt il se lia d'une manière intime avec plusieurs d'entre eux dont les familles occupaient un rang distingué dans la capitale. Les parents avaient connu son digne père et sa vertueuse mère ; sans tenir compte de la position inférieure que les événements lui avaient faite, ils furent très heureux de voir leurs fils s'attacher à cet écolier d'avenir, aussi recommandable par ses vertus que par les nobles qualités de son esprit.

Le l*^"" septembre 1837, don Gabriel entra au collège San-Fernando, pour y étudier la philosophie, les mathématiques et les sciences naturelles. Durant trois années, l'adolescent allait sucer le lait fortement sécularisé de VAlma maler.

Jadis fondée par les Espagnols et pourvue par l'Eglise de l'inslitution canonique, l'Université de Quito avait joui dans l'Amérique du Sud d'une grande célébrité, surtout par son dévouement aux doctrines thomistes. Mais, une fois émancipée de l'Espagne, l'Amérique avait cru devoir s'émanciper de l'Eglise et de son enseignement traditionnel '. L'ange de l'école, à Quito comme à Paris, ce ne fut plus saint Thomas, mais le novateur Descartes. Aussi demanda-t-on à grands cris la sécularisation, ou, comme on dirait aujourd'hui, la laïcisation de l'Université. De fait, excepté la théologie qui restait sous la direction de l'Eglise, toutes les facultés, lettres, sciences, droit, médecine, avaient été confiées à des laïques imbus des nouvelles doctrines. La

' Il est vrai de dire que, mémo sous les drrniers monarques espagnols, l'Université laissait à désirer en matière de doctrine. Sur les questions relatives à l'autorité civile, elle exlialait déjà une forte odeur de régalisme.

philosophie s'enseignait au collège San-Fernando, propriété des dominicains, que le président Rocafuerte, grand sécularisateur, avait trouvé à sa convenance et baptisé sans plus de façons du nom de Collège national de l'Université. Fort heureusement les maîtres valaient mieux que les institutions, et le tempérament chrétien des élèves réagissait contre les influences de cette atmosphère viciée. Garcia Moreno échappa, lui, à tout danger, grâce aux fortes préoccupations qui dominèrent son âme dès cette époque de sa vie.

A cause de l'cminente supériorité dont il avait fait preuve durant ses humanités, le gouvernement lui octroya une des bourses dont il disposait, à la condition de professer la grammaire, tout en assistant au cours de philosophie. Il continua aussi de surveiller les élèves avec plus d'autorité qu'un maître de discipline rompu au métier. On se demandait comment il menait de front ces différentes besognes et parvenait à éclipser ses émules; mais, ce qui attira surtout l'attention durant sa première année de philosophie, ce fut un progrès très sensible dans la piété. On le voyait assister aux exercices religieux avec plus d'assiduité et de ferveur, s'approcher chaque semaine des sacrements, et prendre à cœur, avec plus d'amour que jamais, tout ce qui pouvait contribuer au service de Dieu ou à la gloire de l'Église.

Son esprit était en ce moment envahi par l'idée que Dieu l'appelait à l'état ecclésiastique. Il lui paraissait beau de se faire soldat du Christ et champion de l'Eglise en ce temps de révolution où les braves auraient sans doute à livrer de rudes combats. Il s'en ouvrit un jour à l'év^^cjne désigné de Guayaquil, Mgr (laruïcoa, qui se trouvait à i^n'do pour la cérémonie do son sacre. Connaissant la pieuse famille el les antécédents si honorables de son diocésain, l'évt^'ciue non seu-

lement l'encouragea dans ce qu'il croyait être sa vocation, mais vu les renseignements qui lui parvinrent de tous côtés, il lui conseilla môme d'entrer immédiatement dans la cléricature. Quelques jours après le sacre, don Gabriel recevait de la main du nouveau pontife la tonsure et les ordres mineurs.

Dès ce jour il tint à honneur de porter la couronne cléricale et le collet distinctif des clercs. Déjà même il s'était procuré la soutane dont il devait se revêtir au jour où l'évoque lui conférerait les ordres majeurs. Ce saint habit était précieusement serré dans sa chambre, comme un signe extérieur destiné à lui rappeler sans cesse l'excellence et les obligations de son état. Il se trouvait bien parmi ses camarades quelques loustics disposés à plaisanter le jeune tonsuré, mais on n'allait jamais au delà de quelques quolibets inollensifs dont il était le premier à rire : aucun n'eût osé pousser plus loin la pointe, car dès lors don Gabriel était le clérical qu'on n'attaqua jamais en face sans avoir à s'en repentir.

Ce grand fait religieux domina cette première année de philosophie, marquée d'ailleurs parles plus brillants succès. Déjà sa mère, en vaillante chrétienne, le félicitait de sa détermination; son frère aîné, alors curé de Monte Christi dans le diocèse de Guayaquil, s'offrait à pourvoir à tous les frais de son éducation ecclésiastique, lorsqu'une passion puissante, lyrannique, absorbante comme toutes les passions, vint l'arracher à ses préoccupations religieuses et captiver son àme.

A dix-huit ans, le jeune homme subit généralement une crise. Souvent d'ignobles instincts s'emparent de l'étudiant et le jettent, pieds et poings liés, dans l'égout de la volupté. Heureux ceux qui échappent aux enchantements de Gircé, et ne se laissent point, comme les compagnons d'Ulyâse, métamorphoser par elle en

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