FLORÈS
La république de l'Equateur était née, nous l'avons vu, du démembrement de la Colombie, cette brillante mais éphémère création de Bolivar, L'enfant hérita du vice originel qui tua la mère.
Au nom du peuple souverain, les députés des trois grands déparlements qui composaient le nouvel Etat, Quito, Guayaquil et Cuenca, réunis en convention, bâclèrent à la hâte une constitution calquée sur celle de la défunte Colombie, mais d'un républicanisme encore plus accentué. Droit de suffrage à tous les citoyens majeurs en possession de quelques piastres, chambre unique et souveraine, président élu pour quatre ans, exclusion de tout pouvoir extraordinaire, l'ennemi fût-il aux portes de la capitale, naturalisation de tous les étrangers militaires ou civils : tels étaient les articles fondamentaux de cette charte ultra libérale.
Quant à la présidence, le choix des dépufés s'arrêta tout naturellement sur le général Florès ' . Etranger à l'Equateur, mais depuis longtemps chef militairedu pays, un des plus brillants officiers de Bolivar après le maréchal
* Florès était originaire du Venezuela.
Soucre, le héros de Tarqui dont la vaillance avait sauvé rÉqiiatciir d'une invasion péruvienne : nul ne pouvait lui disputer le premier rang. C'était du reste un parfait gentilhomme, aussi distingué dans un salon que brave au champ d'honneur. On lui reprochait bien d'être ambitieux, peu religieux, ami de la guerre, plus ami du plaisir, mais la gloire couvre tout. Elu président par dix-neuf voix sur vingt, un décret déclara que Florès avait bien mérité de la patrie.
Toutefois la lune de miel s'obscurcit bien vite : entre le nouveau président et la nouvelle république, les sujets de divorce étaient trop nombreux pour ne pas amener des querelles.
L'Equateur se voyait littéralement rongé par la soldatesque étrangère qu'on avait fait la sottise de naturaliser. Ces vieux soudards sans patrie, sans famille, vrais juifs-errants de l'Indépendance, avaient pris l'habitude de rôder d'une province à l'autre, de voler, de tuer, de commettre impunément tous les brigandages. Les ofliciers ne valaient pas mieux que les soldats, sauf qu'ils faisaient bonne chère, tandis que ceux-ci, souvent sans solde, mouraient de faim. Quant à Florès, considérant cette armée comme sa garde, il refusait de la réduire, et comblait d'honneurs ces étrangers au mépris des indigènes.
Celte jacquerie militaire menait fatalement le pays à la banqueroute. L'agriculture et le commerce ruinés, le trésor se trouvait ù sec, el les services de l'Etat forcément supprimés. C'était pour tous la famine en perspective et la ruine. Florès, lui, banquetait tranquillement au milieu de ses joyeux convives. A voir ces tertiillias animées et brillantes, personne n'eût soupçonné (juc le peuple et l'armée étaient aux abois. On l'accusait de se procurer de Targont par des spéculations et des tripotages indignes d'un homme d'Etat. On
lui reprochait encore de livrer le pays îi des étrangers, pendant que les Matheu, les Saenz, les Montufar, les Elizalde, les Gomez de la Torre, enfants de l'Equateur, vieux guerriers de l'Indépendance, végétaient dans l'oubli et le mépris. On ajoutait, non sans colère, que le président, esprit fin et caustique, n'épargnait point l'ironie, même les lazzis sanglants, aux familles aristocratiques de la capitale.
Il n'en fallait pas tant pour mettre le feu aux poudres. Une guerre malheureuse avec la Nouvelle-Grenade, dans laquelle Florès dut battre en retraite après avoir solennellement promis la victoire, acheva de soulever le peuple contre lui. Le parti des patriotes profita de l'incident pour créer des journaux d'opposition, tels que rilomme-libre à Guayaquil et le Libre-Quitonien dans la capitale. Mais pour manier ces engins d'insurrection, il fallait un homme rompu au métier : on le trouva dans Rocafuerte.
Homme de naissance et de talent, mathématicien, géographe, publiciste, Rocafuerte n'avait pas donné jusque-là sa mesure politique. Lors d'un voyage en France, au commencement du siècle, il avait connu le jeune Bolivar, avec lequel il fut vite en pleine communion d'idées républicaines. En 1812, nommé député aux cortès, il quitta Madrid après avoir fait une violente opposition à Ferdinand VIL On le retrouve en 1820 au Mexique, écrivant des pamphlets contre le catholicisme à propos de tolérance religieuse. Il donnait des leçons do français, mais il n'avait d'autres livres pour son enseignement que le Contrat social et YEsprit des lois. Il revint à Guayaquil sa patrie, en 1833, juste à temps pour mener la campagne contre Florès.
Sous sa direction, les journaux, multipliant les accusations et les suppositions les plus injurieuses, rendirent le gouvernement à peu près impossible. On insinua
enfin que Florès, malgré la constitution, voulait s'armer de pouvoirs extraordinaires et se perpétuer au fauteuil. Celui-ci laissa dire; mais dans un congrès composé en majorité de ses créatures, il se fit en effet investir de la dictature et bannit du territoire les membres les plus influents des clubs patriotiques, notamment Rocafuerte. Les patriotes furieux coururent aux armes. A Guayaquil, Rocafuerte, arraché aux sbires qui le traînaient en exil, fut proclamé chef suprême, pendant qu'à Quito des bandes d'insurgés s'organisaient sous le nom d'armée libératrice. Mais Florès était un homme de ressources. Pris entre deux feux, il tourna d'abord ses armes contre Guayaquil dont il s'empara sans difficulté; et comme Rocafuerte, suivi des patriotes irréconciliables, s'était réfugié sur les vaisseaux du port. Florès le fit saisir au milieu de la nuit et amener dans son quartier. Celui-ci pouvait s'attendre à tout, lorsqu'à son grand étonnement, il entendit Florès lui représenter les malheurs d'une guerre civile, le conjurer de travailler à la pacification du pays, et finalement lui ofirir le poste de gouverneur do Guayaquil. L'ambitieux Rocafuerte accepta de grand cœur, et l'Equateur se réveilla ayant deux maîtres au lieu d'un.
Pendant que ce coup de théâtre s'exécutait à Guayaquil, l'armée libératrice s'était emparée de Quito aux applaudissements de la noblesse et du peuple. Les provinces allaient se déclarer les unes après les autres contre Florès, quand celui-ci, revenant de Guayaquil avec ses troupes viclorieuses, écrasa les patriotes dans les champs de Minarica. On ne peut se faire une idée de la consternation qui régna dans le pays à cette nouvelle, ni de la rage des patriotes, courbés de nouvoati sous un joug odieux. Certains députés, fous de désespoir, no parlaient de rien moins que d'incorporer le pays à la Nouvelle-Grenade, pour échapper aux deux tyrans.
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De fait, l'iMjuateur était à leur merci. Son mandat accompli, Florès pesa si bien sur les électeurs que Rocafuerte fut porté au fauteuil présidentiel, tandis que lui, Florès, s'adjugeait le gouvernement de Guayaquil. Les patriotes essayèrent quelques soulèvements partiels, mais Rocafuerte avait la main ferme : il exila les uns et fusilla les autres. Ennemi de la religion et du clergé, il sécularisa l'Université, travailla de toutes ses forces à laïciser les écoles, et môme essaya d'introduire le protestantisme à rp]quateur par des machinations indignes de son caractère. Un malheureux quaker, introduit subrepticement à Quito, fut chargé par lui d'une •école de jeunes filles. Celles-ci s'étant un jour agenouillées spontanément au passage du Saint-Sacrement, le quaker se mit à rire et proféra des propos irrévérencieux pour nos augustes mystères. Aussitôt les enfants désertèrent l'école. Le quaker voulut continuer sa propagande en colportant des bibles falsifiées; mais les curés le dénoncèrent à leurs paroissiens, et il n'eut que le temps de s'enfuir pour ne pas être lapidé. Du reste, si Rocafuerte avait l'àme d'un sectaire, il était supérieur à Florès comme administrateur. Pendant ses quatre années de gouvernement, il restaura les finances, maintint la paix au dehors et, grâce à son implacable sévérité, fit régner un semblant d'ordre à l'intérieur. . A l'expiration de son pouvoir, Rocafuerte céda la place à Florès et reprit tranquillement son poste à Guayaquil. Pour regagner le cœur ulcéré des patriotes. Florès lit nommer un vice-président qui leur était sympathique, et renonça au droit de bannissement si cher à Rocafuerte. « Aucun équatorien, leur dit-il, ne sera déporté sans arrêt judiciaire. Tous les citoyens seront indistinctement appelés aux charges de l'État, selon leurs mérites et leurs aptitudes. Il n'y a pour tous qu'une cause à servir : la cause de la nation. » C'est
l'antique manifeste des républicains assis à l'usage de ceux qui sont debout. Ce qu'ils appellent la nation, ce sont les deux ou trois cents ambitieux qui les ont nommés, et qu'il faut maintenant servir en leur fournissant des places. Flores toulefois se refit une certaine popularité en rappelant de l'exil quelques victimes de Rocafuerte, puis on put constater le même despotisme militaire que durant sa première présidence, le même gaspillage des finances, le même trafic électoral, les mêmes entreprises ruineuses, si bien qu'en 1843, l'exaspération étant à son comble, peuple et président résolurent d'en finir par un coup d'État. Florès prit les devants.
Décidé cette fois à ne plus céder le fauteuil à son compère, il réglementa les élections de manière à s'assurer dans la future convention une majorité certaine, ce qui excita un cri de rage d'un bout de l'Equateur à l'autre. Ses créatures nommées et installées. Florès leur adressa un message sur la nécessité de réformer les institutions existantes. Rien de plus curieux que ce factum académique, où l'on voit défiler tour à tour les républiques anciennes et modernes, Sparte, Athènes, Thëbes avec le conseil des Amphictyons et des Archontes, Rome avec son Sénat, Venise avec le conseil des Dix, la grande République des États- Unis ; le tout, pour montrer que les états à constitution faible meurent dans l'anarchie ou deviennent la proie dos étals à constitution forte. La pièce se terminait par une sommation aux députés d'avoir à sauver le pays en fabriquant une de ces constitutions qui rendent lès républic|uos éternelles.
La convention n'avait pas l'oreille dure, elle vota tout ce que voulut le maître : la présidence pour huit an», le sénat [)our douze, la chambre des députés potiir quatre ans. De plus, le président jouissait du droit de