‹ Garcia Moreno, président de l'ÉquateurChapitre 18 sur 67 · IF V · texte numérisé non relu

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veto contre tout projet de loi qui ne réunirait pas les trois quarts des voix. C'était l'absolutisme présidentiel très peu déguisé, décrété par Florès pour Florès, car bientôt on apprit qu'il était renommé président par trente-deux voix sur trente -quatre.

Impossible de décrire la fureur des patriotes et l'exaltation populaire contre Florès et sa convention. Interprèle des sentiments du pays, Rocafuerte protesta contre « la charte d'esclavage, produit honteux de l'avarice et de l'ambition. » — « Citoyens, s'écria- t-il, comme homme et comme patriote, je répéterai à la convention ce qui se dit partout, dans nos rues comme dans nos maisons. Votre constitution, fruit d'une intrigue infâme, n'a pour objectif que la réélection du général Florès, au grand détriment du trésor et de l'honneur du pays. Je proteste contre cette élection et je demande la mise en accusation du président, du parjure qui n'a pas rougi de déchirer la constitution après avoir fait le serment de lui garder une inviolable fidélité. » Il partit ensuite pour Lima, d'où il ne cessa de lancer contre Florès de nouvelles et foudroyantes philippiques. Et cependant, malgré son indignation, le peuple eût peut-être rongé son frein en silence, si la convention, une fois lancée dans la voie du despotisme, n'eût ajouté à ses violences politiques de véritables attentats contre la religion du pays.

Florès n'avait point le tempérament d'un persécuteur ; mais, en bon libéral de 1789, il nourrissait dans son cœur une secrète hostilité contre la suprématie de l'Egh'se, l'indépendance du clergé, et cette unité de culte qui faisait la gloire de l'Amérique espagnole. En outre, il était lié avec les francs-maçons de la Nouvelle- Grenade qui, sous prétexte de bienfaisance, avaient tenté quelques années auparavant d'établir des loges à Quito et dans les autres centres importants de TEqua-

leur. Ignorant le pirge caché sous le voile humanitaire, hien des catholiques prirent part à ces conventicules ; mais, quand les afiidés commencèrent à prôner la tolérance religieuse et la liberté des cultes, les loges se vidèrent comme par enchantement. Florès s'était montré fort indillerent à cet échec des maçons ; la convention, plus hostile, se crut assez puissante pour reprendre à ciel ouvert le travail des loges et démanteler à coups de décrets la vieille citadelle catholique.

Avec de grands airs d'orthodoxie, les députés glissèrent dans la constitution un article stipulant que « la religion de TEtat est la rehgion catholique, apostolique et romaine, à l'exclusion de tout autre culte public. » On ouvrait ainsi la porte aux juifs et aux protestants, qui formeraient d'abord des réunions privées sous prétexte que le culte public seul était interdit, sauf à demander, après le recrutement d'un certain nombre d'adeptes, l'autorisation d'ériger un temple ou une synagogue, autorisation qu'on ne pourrait plus leur refuser. Ainsi s'implantait dans un pays où n'existait pas un seul dissident, le germe des divisions et des haines religieuses. Bientôt ces conventionnels , si ])ressés d'accorder aux faux cultes des licences que personne ne rédamait, affichèrent leur intolérance envers le clergé catholique en excluant tous ses membres de la représentation nationale. Ouvertes aux fonctionnaires de tout ordre, les chambres étaient fermées aux prêtres et aux évéques, traités en véritables parias.

Le gouvernement allait apprendre à ses dépens qu'on ne violente pas impunément la conscience d'un peuple dont la foi, pure du veiiin libéral, n'est point paralysée par celle fatale léthargie qu'on appelle l'indillérence. L'K(juatoricn aime son Eglise, ses prêtres, ses religieux, son culte, SCS cérémonies saintes. Il déleste le judaïsme qui crucifie Jésus -Christ et l'hérésie qui déchire le

sein de l'Église. On a beau lui vanter hypocritomcnt les bienfaits de la tolérance : le vieux sang espagnol bouillonne à la pensée que les autels de Baal viendraient souiller ces nobles montagnes où jusqu'ici le catholicisme a brillé sans ombre, comme ce splendide soleil qui resplendit sans nuages au-dessns de ses temples. Et voici que, non content de favoriser les faux cultes, le gouvernement ne reculait pas devant l'ostracisme des ministres du vrai Dieu! Le peuple tout entier, prêtres et laïques, répondit à cet acte insensé par une protestation solennelle contre la constitution. Comme il fallait grouper toutes ces volontés , impuissantes quand elles restent isolées, terribles si l'on parvient à les réunir en faisceau, des sociétés patriotiques se formèrent dans les grandes cités pour organiser la résistance. Les unes réunissaient les citoyens influents, officiers, avocats, négociants, propriétaires, tous hommes de bon conseil. Les autres se composaient plus spécialement de jeunes gens aptes aux coups de main, parmi lesquels, on ne sera pas surpris de retrouver notre Garcia Moreno.

Agé de vingt-trois ans à cette époque, il achevait son cours de droit. Depuis longtemps, uni de cœur et d'àme avec les patriotes contre la tyrannie, avec les survivants de Minarica contre les oppresseurs de son pays, il avait espéré voir la jeune république de l'Equateur s'établir et prospérer à l'ombre de la religion, de la justice, de la science et des arts, sous un gouvernement honnête, laborieux, dévoué au bien public. Comment aurait-il pu rester indiiïérent devant la force écrasant la religion et la justice ? Il se dit que si la force a sa raison d'être, elle doit sauver le peuple, non l'opprimer ; défendre la religion, cette clef de voûte de la société, non la détruire. Depuis quelques années il faisait partie d'un cercle littéraire composé de jeunes

gens de talent et d'avenir, tels que le docteur Carvajal, le docteur Nicolas Martinez, etc. dont la plupart s'unirent à lui d'étroite amitié et devinrent plus tard ses appuis et ses collaborateurs dans sa grande œuvre de restauration sociale. Naturellement à leur tête par son éloquence, son esprit de suite, son caractère décidé, il ne manquait pas une occasion de les exciter à la lutte en mettant sous leurs yeux les erreurs et les fautes du gouvernement. Au lieu d'exercices académiques, il leur commentait avec sa véhémence ordinaire des articles de La lanterne magique, publication incendiaire qui tous les jours jetait feu et flamme contre le général Florès et ses partisans. Ainsi transformée par son influence en club d'opposition politique, la Société Philanthropique Littéraire, c'était le nom du cercle des jeunes gens, ne tarda pas à porter ombrage au pouvoir et dut môme disparaître pour ne pas trop éveiller ses défiances.

La résistance s'ouvrit par une protestation du clergé contre la situation que faisaient à l'Eglise les décrets de la convention. Au nom de la religion catholique et do la dignitéde ses ministres, on réclamait à la fois l'abrogation de l'article relatif à la tolérance des cultes et l'éligibilité pour le prêtre comme pour tout autre citoyen. La convention répondit par une fin de non-recevoir, « attendu que Tlnquisilion était abolie, que la liberté ne compromettait en aucune manière les intérêts le l'Église catholique bien compris, » et autres rengaines

à l'usage des franc^s-macjons au pouvoir. Quant à l'ex-j^; clusion du clergé des chambres législatives, « lu COD,-*. vcnlion avait agi dans la plénitude do son droit, 0t. personne n'avait qualité pour faire la loçon au peuple souverain. »

Cette déclaration déchaîna la tempête dans tout le pays. Des bandes parcoururent les ruoa en criant :

« Vive la religion ! A bas la constitution ! » Au lieu de se rendre aux vœux de la nation, le gouvernement mit au jour un ukase présidentiel enjoignant à tous les fonctionnaires civils, militaires, ecclésiastiques, de prêter serment à la constitution maudite. Un grand nombre de laïques ignorants ou pusillanimes, et môme certains membres du clergé partisans de la conciliation à outrance, prêtèrent le serment exigé ; mais la masse du clergé résista. Evoques, docteurs en théologie, professeurs, curés, déclarèrent le serment illicite et les décrets attentoires aux droits imprescriptibles de l'Église, ce qui exaspéra les membres de la convention. Pour avoir raison des réfractaires ecclésiastiques ou civils, ils les condamnèrent à la privation de leurs droits politiques, emplois ou bénéfices, et même à l'expulsion s'ils devenaient une cause de trouble pour Tordre public. C'était la persécution de 93, moins Téchafaud.

C'était aussi la guerre civile. « Impossible, dit l'historien de l'Equateur \ que la partie la plus éclairée de la nation se résignât à vivre sous cette loi d'esclavage, sans même que la presse bâillonnée pût faire entendre une plainte ; impossible que les curés et bénéficiers restassent indéfiniment privés de leurs emplois et de leurs biens pour avoir refusé de souscrire à une constitution réprouvée par leur conscience ; impossible que les assermentés ne conçussent pasde scrupules en présence de leurs frères plus timorés; impossible que les peuples écrasés d'impôts, vexés et torturés de mille manières se contentassent toujours de pleurer et de gémir; impossible enfin que les patriotes attendissent huit ans la fin de cette tyrannie, surtout avec la perspective de voir le dictateur s'éterniser au pouvoir. »

* Don P. Cevallos, Hisloria del Ecuador. V. 534.

Aussi, dès que Tùdit de proscription fut connu, le peuple se souleva en masse dans toutes les provinces. Comme le gouvernement, à bout de fonds, avait eu la malencontreuse idée de faire voter par les chambres un impôt de capitation de trois piastres, on poussa le cri de guerre : « Vive la religion ! A bas les trois pesos ! » Sur tous les points du territoire eurent lieu des escarmouches entre citoyens et soldats, préludes d'une insurrection générale. Pour lutter avec avanltige contre les bataillons aguerris de Florès, il fallait trouver des chefs, de l'argent et des armes; les sociétés patriotiques se mirent à l'œuvre avec ardeur, s'efîorçant par tous les moyens possibles de se ménager des intelligences dans les places fortes et de se procurer des engins de guerre.

On apprit un jour que le président Florès devait expédier une certaine quantité de fusils au gouverneur du Napo. Des troupes d'indiens étaient chargés d'exécuter ces transports. Garcia Moreno, suivi d'une escouade déjeunes patriotes, s'embusqua dans les montagnes, attendant la caravane et son chargement. Tîientùt il vit arriver les naïfs indigènes qui lirent halte pour prendre leur repas non loin de l'endroit où il était caché. Garcia Moreno s'approcha du gi'oupe avec quelques-uns de ses compagnons et se mit à raconter des histoires jusqu'au moment où, sous rinlluence de la fatigue et de la c/iic/ta^, ses auditeurs s'endormirent d'un profond sommeil. A leur réveil, ils ftn-ent tout étonnés de ne retrouver ni leur joyeux narrateur, ni leur cargaison de fusils, Garcia Moreno les avait mis en lieu sûr.

Enlin toules les mesures prises, la révolulion éclata à Guaya(|uil, le fi mars 184"), sous la direction du général Fli/ulde. Une partie de la garnison essaya do

* Bière du pays.

résister, mais les notables, les jeunes gens, les hommes (lu peuple assiégèrent les casernes et les forcèrent à capituler. Ce coup de main mit à la disposition des patriotes les troupes de la place, l'arsenal et les embarcations de guerre. Aussitôt tous les pères de famille, réunis en conseil, cassèrent les actes de la convention et prononcèrent la déchéance du président. Un gouvernement provisoire, composé de personnages éminenls, Olmédo, Roca et Noboa, se chargea du pouvoir exécutif et fit un appel au peuple en vue de la lutte qui allait s'engager.

A la nouvelle de cette insurrection. Florès dirigea sur Guayaquil un corps d'armée qu'il fit camper dans son hacienda d'Elvira, près de Babahoyo. De là il expédia au gouvernement provisoire un projet d'arrangement; mais on lui signifia que le seul moyen pour lui de mettre fin à la guerre civile c'était de quitter le pays. Il se décida donc à fortifier l'Elvira, où deux assauts infructueux et sanglants lui furent livrés par les patriotes, ce qui donna lieu à de nouvelles explosions (la haine et de vengeance. La lutte aurait pu se prolonger fort longtemps, si la révolution ne s'était propagée comme une traînée de poudre dans tout l'Equateur. Pendant que Florès tenait en échec les troupes de Guayaquil, derrière lui, à Loja, à Riobamba, à Cuenca, on arborait sur les places publiques et dans les casernes le drapeau du 6 mars. Les patriotes de Quito, enrôlés sous la bannière de José Maria Guerrero, soulevaient les provinces du nord. Garcia Moreno était du nombre de ces volontaires qui, après avoir battu les troupes du gouvernement à plusieurs reprises, forcèrent le pouvoir exécutif à quitter la capitale. Chaque jour apportait à Florès une nouvelle alarmante: les communications étaient interrompues, les troupes en révolte, les lettres interceptées par le peuple ; de

sorte que, ne pouvant lutter contre l'armée et la nation, il prit le parti de capituler.

Le 17 juin 1845, après deux mois de guerre, le gouvernement provisoire conclut avec le général Florès le traité de la Virginia ^ Il fut arrêté que le nouveau gouvernement convoquerait immédiatement une convention pour régler les affaires de l'Equateur, et que l'ex-président passerait deux années en pays étranger, afin qu'en son absence on pût travailler librement à la réforme des institutions. A cette condition, on lui maintiendrait son titre de général en chef, ses dignités, ses propriétés, et la juste considération dont jouissait sa famille. Le 24 juin, monté sur le brigantin Sets de Marzo -, en partance pour Panama, Florès put entendre les cris de joie mêlés aux salves d'artillerie qui saluaient le triomphe du droit sur le despotisme.

Garcia Moreno avait été l'un des principaux acteurs dans ce drame national. Frappé de Tascendant qu'il exerçait sur tous, le gouvernement ne craignit point, après la victoire, de lui confier une mission bien délicate pour un jeune homme de vingt-quatre ans. Comme il fallait, avant de les licencier, payer aux volontaires l'arriéré do leur solde et que le trésor était à sec, on eut recours à un impôt extraordinaire. Déjà écrasés sous le poids de leurs charges, les contribuables refusèrent de payer. Le gouvernement chargea Garcia Moreno du recouvrement de cette taxe. Celui-ci, par son sang-froid, sa ténacité, son indomptable énergie, triompha de toutes les clameurs et désarma toutes les oppositions. Il s'acquitta de cette ingrate et pénible besogne avec un désintéressement absolu, comptant pour rien les sacrifices personnels, pourvu que son pays •orttl enfin de l'impasse où le despotisme l'avait acculé.

* flaciond/i du poule Olmédo.

' L>: Hir mars.

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