‹ Garcia Moreno, président de l'ÉquateurChapitre 25 sur 67 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

LE RÉVEIL d'un PEUPLE ^

Pendant que Garcia Moreno se pif'parait dans l'exil à son rôle de régénérateur, sa patrie descendait rapidement les degrés de l'abîme où les nations se décomposent et périssent. Ne pouvant régner que par la force brutale, le président Urbina, comme tous les despotes, travaillait à la dégradation progressive du peuple, afin d'étoutTcr dans ce naufrage universel des consciences toute idée de revendication ou de révolte. Pour porter un jugement équitable sur les graves événements qui vont suivre, il est donc nécessaire de retracer succinctement le tableau de cette intelligente, mais exécrable tyrannie.

L'Eglise étant la première force vitale d'une nation, Urbina vit en elle la grande ennemie à détruire ou du moins à enchaîner. Il n'eût point osé chasser les évoques et leurs prêtres comme il avait chassé les jésuites, mais il espérait qu'en usant largement des prétendus droits

conférés par la loi du palronat, il parviendrait à les corrompre ou à les dominer. Dès son arrivée au pouvoir, il destitua l'évêque de Guayaquil, régulièrement nommé et pourvu de l'institution canonique, pour lui substituer une de ses créatures. Naturellement l'intrus n'obtint pas l'investiture du Saint-Siège, et Urbina recula devant le schisme; mais il se vengea de sa déconvenue sur son agent d'affaires à Rome, le marquis de Lorenzana, qu'il révoqua brutalement, sous prétexte qu'un marquis ne peut représenter dignement un état démocratique '.

Alors commença une longue série d'attentats contre le clergé régulier et séculier, dans le but évident de le démoraliser. Prétextant l'insuffisance des casernes , comme aux beaux temps des guerres de l'Indépendance, le dictateur fit main basse sur les couvents pour y loger ses soldats. De là des excès et des désordres qui achevèrent de ruiner la régularité déjà fort ébréchée. Nul moyen de protester, nul espoir de réforme, car la loi du patronat investissant Urbina du droit d'Exequaiiir dans l'élection des supérieurs provinciaux et locaux, il en usait contre tout religieux assez fort pour contrarier son œuvre de corruption systéniati(juc. Ainsi désorganisés, les corps religieux tombèrent très vite dans un état de décadence irrémédiable.

Le clo'gé séculier n'avail j)as moins à souffrir. A la faveur des lois (jiii lui donnaient la haute main sur les séminaires, Urbina choisit pour directeurs des hommes

' Dans In nn^ino l('ni|>s, il essaya de jouer du rodiMiioiit avce le chargé d'afTaires de Kraiiee, M. de Monllinlou, (lu'il soupeonii.iil. faussement d'avoir favorisé l'expédilion de Flores. II l'exposa aux injures de la jtopulae.n et aux diatribes de ses journaux. M. d(î Montholon indijjné demanda .<«es passeports, puis quelques vaisseaux français ajjparurent devant (Juayatiuil. Le brave Urbina s'empressa de s'buniilior aux (genoux des puissants de ce monde, inoins tolérants (jue le» jésuites.

dévoués à sa politique, sans tenir nul compte de la science ou de la vertu. Il tenta même de séculariser complètement les établissements ecclésiastiques en y introduisant des administrations mixtes, composées de prêtres et de laïques si bien triés que, dans les conseils, jamais l'évêque ne parvenait à faire prévaloir une idée salutaire. Pour déconsidérer le ministère paroissial, les journaux libéraux, favorisés par ce grand maître en corruption, ne cessaient d'entretenir le peuple des abus et des scandales du clergé, exagérant les moindres fautes, dénaturant les actes les plus innocents, ou même calomniant avec la plus cynique audace. Système exécrable, mais toujours en faveur près de ceux qui conspirent la ruine de toute morale et de toute religion !

L'instruction publique ne trouva point grâce devant cet Eroslrate. On vit bientôt les collèges transformés en casernes, les leçons données au milieu des exercices militaires, ou même suspendues pour un temps indéterminé, les écoles primaires complètement abandonnées. L'Université aurait pu faire entendre une voix accusatrice : Urbina la tua par une loi, dite de la liberté des études, qui autorisait les élèves à prendre leurs grades sans suivre les cours des facultés. Il s'ensuivit qu'après avoir parcouru rapidement un traité, les étudiants couraient au bureau d'examen et, moyennant quelques recommandations ou quelcjues piastres, revenaient coiffés du bonnet doctoral. De là, paresse, ignorance, corruption, ruine absolue des études, extinction calculée de toute civilisation, abrutissement général de la nation.

Dès ce moment, l'autocrate gouverna l'Equateur comme un pays de nègres ou d'ilotes. Pendant que les provinces de l'intérieur gémissaient sous son joug de fer, ses deux satrapes, Roblez et Franco, terrorisaient le littoral. On ne racontait qu'assassinats d'officiers, de

juges, et môme de prêtres. Le brave général Campos, saisi par les sicaires du président, tomba sous leurs coups. Partout le vol, le brigandage, la licence la plus effrénée.

Pour remplir ses coffres toujours vides, le despote avait inventé, comme nous Tavons vu, le délit de floréanisme. Depuis la tentative d'invasion qui avait servi de prétexte à sa dictature, ses journaux signalaient à chaque instant de nouvelles bandes révolutionnaires organisées par Florès, demandant à grands cris de nouveaux enrôlements. Aussitôt apparaissait un décret financier qui prenait le nom de contribution forcée. Les caisses du fisc remplies, Fombre de Florès s'évanouissait comme par enchantement. Urbina riait sous cape avec ses « chanoines », du bon tour qu'il venait de jouer aux bourgeois. Si les spoliés se montraient récalcitrants, il les jetait en prison, ou vendait leurs meubles à l'encan.

Seigneur et maître du pays, il osa concevoir le dessein d'aliéner une partie du territoire. En 1864, les Equatoriens apprirent un beau matin par une notification du journal officiel, que les iles de Gallapagos • renfermaient d'immenses dépôts de guano. Le ministre Espinel, comme témoin oculaire, certifiait l'existence de ces trésors que personne n'avait jusque-là soupçonnés. Or, le gouvernement de l'Equateur ne possédant pas une flotte assez considérable pour défendre cette précieuse Californie contre les pirates de toutes les nations, en avait très judicieusement cédé l'exploitation aux Etals-Unis, moyennant une somme de trois millions do piastres ''. On applaudissait à cette découverte, qui venait parfaitement à point pour combler les vides du

♦ Groiipf.' d'Ilots, situé ?i qimlrc-vinpls lieues de riuayaquil, et partie int<''f{r.uit<! de la lU''pul)lique de lliquiiteur. 'Lu piuiilre équivaut ù li fr. environ de notre nionnaio.

trésor, quand le corps diplomatique, informé que les îles de GaJlapagos ne renfermaient aucune parcelle de guano, mais qu'Urbina les avait purement et simplement'vendues aux Etats-Unis, éleva une protestation solennelle contre cet odieux marché. Là-dessus, grand émoi dans toute l'Amérique, résiliation forcée du contrat, et pour Urbina perte sèche des trois millions de piastres. On ne peut dire qu'il y perdit son honneur, qui depuis longtemps n'était plus en cause, mais il descendit encore d'un degré dans le mépris de ce peuple qu'un jour ou l'autre il vendrait comme un vil bétail.

On se demandera peut-être comment une dictature aussi insolente peut s'exercer sous un gouvernement constitutionnel parlementaire? C'est que les deux chambres étaient faites à l'image du maître, par le maître lui-même. Les comices électoraux se hasardaient-ils à nommer quelques députés consciencieux et indépendants, Urbina réclamait leur invalidation, et la majorité servile applaudissait. Le message du président annonçait alors une ère de prospérité sans pareille, si toutefois le congrès consentait à l'investir, contre les partis vaincus, de pouvoirs extraordinaires, ce que évidemment la susdite majorité ne pouvait refuser à son chef. Alors, aussi libre dans ses allures qu'un pacha turc, l'autocrate exilait les opposants au Pérou, à la Nouvelle-Grenade, et jusque dans les plaines sauvages du Napo. On n'épargnait ni le sexe, ni l'âge, ni le rang : de nobles dames, des jeunes filles même, furent jetées en prison ou internées dans des couvents pour raisons politiques.

Quant aux journaux, leur mission consistait à encenser le maître qui les payait. Loin de blâmer sa tyrannie, La Democracia ne croyait pas encore Urbina suffisamment armé contre les floréanos, c'est-à-dire les prêtres, les nobles et les riches. Cette aimable feuille

demandait « qu'on les traitât, non comme un parti politique, mais comme un ramassis de bandits. » Elle invitait le gouverneur de l'Orient à préparer des logements pour les futurs déportés, car il fallait, disait-elle, « couper les ailes aux oiseaux de nuit, avant qu'ils prissent leur vol. » On rencontre de ces plats valets dans toutes les démocraties. Il se trouva môme des jeunes gens, habitués des orgies présidentielles, qui ne rougirent pas de fonder un nouveau journal, La Liberté^ pour saper, de concert avec Urbina, toutes les institutions sociales et religieuses.

Cependant, lorsque Urbina fut sur le point de terminer sa carrière présidentielle, des citoyens courageux, décidés à combattre pour s'assurer un meilleur avenir, s'enhardirent jusqu'à créer à Quito un organe périodique, L'^'.ryjec/rt/ew;' -, dans le but de revendiquer les droits « de la religion et de la patrie. » « iNous ne voulons, disaient les rédacteurs, ni du despotisme (jni enchaîne la pensée, ni de la démagogie qui la corrompt. Nous haïssons également le cimeterre des tyrans et le poignard des révolutionnaires. Catholiques et patriotes, nous voulons la religion, parce qu'elle a brisé les chaî-

* La Libertad. Une feuille étrangère, ennemie d'Urbina, avait montré riùiiiatetir hontciisonient réduit à ne lire d'autre, journal «juo le Journal ollicit'l. llrliina aida quelques jeunes f^ens de ses amis à fonder Lu Libcvlud, puis, par rinlermédiaire d'un de ses afiidés à (^uenca, poussa le P. Solano, vieux l'ianciscain de f^rand mérite, à réfuter la nouvelle feuille. Celui-ci fonda La Escoba, c'est-ii-dirc Le lUtlni. et balaya si bien les étourneaux de la capitale (|ue les rieurs ne furent pas lon{,'tenips de leur côté. Un jour ([ii'il les avait criblés de ses moidanles ironies, ils s'avisèrent de lui répondre qu'il était facile à un vieux moine do soixante ans d'avoir raison de jeunes pars de vinpt ans. — « Qui est plus vieux, h votre avis, répliqua Solano, un âne de vinpt ans ou un moine de soixante? » Urbina riait plus fort (jue tous les autres. « Voyezvous, disait-il h ses censeurs, que la libcrlé de la presse règne à l'Equateur 1 »

'^ Ll ExjiceUulvr, jamiei' ISIio.

nés de la servitude et relevé les malheureux broyés sous le pied des despotes. Cette religion, nous la défendrons jusqu'au dernier soupir. »

Ce dernier soupir, L'Expectatcur n'eut pas à l'attendre longtemps. Dans un de ses numéros, les rédacteurs s'enhardirent jusqu'à comparer Urbina à l'autocrate de toutes les Russies. « Le tzar, disaient-ils, fait trembler son monde en criant toujours : Sibérie! Sibérie ! fier de l'imiter, notre gouvernement répète du matin jusqu'au soir : Au Napo ! Au Napo ! » Naturellement La Democracia se mit à rugir. On osait critiquer Urbina, parler d'abus, de décrets illégaux, de libertés violées, de guano problématique : autant de crimes de lèse-maiesté, pour lesquels la feuille gouvernementale, trouvant le Napo trop doux, réclamait la déportation au Pont-Euxin ou en Afrique. Ainsi s'annonçait une nouvelle exécution. On apprit en outre que le prétendant Florès, ayant gagné les bonnes grâces du général Castilla, président du Pérou, allait fondre sur l'Equateur avec une armée d'auxiliaires, auxquels il avait promis la riche province d'Esmeraldas et tous les terrains qui bordent l'Amazone depuis la Cordillère jusqu'à la frontière du Brésil. Pour sauver l'Etat d'un pareil danger, Urbina s'empressa de lancer un décret de proscription contre toutes les familles suspectes de floréanisme. Des vieillards, des soldats, des généraux furent nuitamment arrachés de leurs lits, internés à Guayaquil, transportés à Panama, ou déportes en Orient. €'est dans ces déserts du Napo, pour y mourir d'une mort lente mais sûre, que furent confinés les rédacteurs de L'Expectateiir. Une fois encore le silence régnait à Quito.

Cette razzia de conservateurs, au moment de l'élection présidentielle, était tout simplement un coup de maître. Le parti décapité par la perte de ses chefs, son

orffïine tué, les élocleiirs terrorisés, il fallait renoncer non seulement an triomphe, mais même à la lutte. Ces quatre années qui pesaient sur l'Equateur comme quatre si(^cles, allaient fatalement aboutir à une nouvelle période d'oppression. De fait les patriotes ne présentèrent pas même de candidat, et le débat se circonscrivit entre cinq ou six personnalités appartenant aux différentes nuances du parti démocratique, tels que Pedro Moncayo, un des docteurs du radicalisme; Gomez delà Torre, riche propriétaire, désireux de faire prédominer l'élément civil sur l'élément militaire; le ministre Bustamante, ennemi des persécutions religieuses ; le général Roblez, gouverneur de Guayaquil, créature et doublure d'Urbina. Au milieu de ces rivalités, Urbina pensa peut-être un instant conserver le pouvoir, mais les démocrates mécontents s'étant ralliés autour de Gomez de la Terre, il soutint la candidature du général Roblez, lequel manœuvrerait selon ses désirs et assurerait sa réélection dans quatre ans.

Le diflicile était d'imposer au pays ce ridicule mannequin, surtout en présence d'un concurrent aussi honorable que Gomez de la Torre. Urbina trouva le moyen de tourner les cœurs, même vers Roblez. Comme les prisons et les casernes de Guayaquil regorgeaient des malheureux incarcérés par ses ordres, il investit subitement le gouverneur Roblez d'un pouvoir discrétionnaire sur ces pauvres disgraciés, justement inquiets du sort qui les attendait. Roblez n'eut que la peine do les mettre en liberté pour se faire couvrir de bénédictions, juste au moment do chauffer sa candidature. Moyennant ces hypocrisies raffinées, jointes aux menaces et aux promcssos du gouvernement, il l'emporta do soixante-dixneuf voix sur son concurrent.

Avant do lui céder Je fauteuil, Urbina lut au congés un comple-n»ndu de sa gestion. Il montra « qu'il avait

tiré l'Equateur d'un abîme pour le lancer dans la voie du progrès. Sa gloire, c'était d'avoir sauvé la République des invasions de Florès. Cette besogne avait coûté plus d'un million de piastres, mais un pareil bienfait ne saurait être payé trop cher. Il laissait du reste l'Equateur pacifié, et ennobli par le développement progressif des libertés publiques, des bonnes mœurs, de la prospérité matérielle, et des vertus nécessaires à un peuple libre. » Jamais charlatan sur ses tréteaux ne se moqua plus effrontément d'une nation ruinée et assassinée.

Un mois aprës, Roblez prenait possession de la présidence, sans autre consolation pour les martyrs que de voir au bas des décrets d'exil son nom remplacer le nom d'Urbina. Pour le reste, ainsi que s'exprime un orateur du Chili, « c'était toujours la révolution, toujours la guerre civile et la guerre étrangère se disputant les lambeaux des cadavres sanglants, toujours la persécution de l'Eglise, l'usurpation sacrilège de ses biens, la proscription de ses ministres, la profanation de ses temples, la déportation de ses enfants, la banqueroute en permanence, le commerce anéanti, l'instruction publique transformée en poison corrupteur, tous les vices s'étalant au grand jour, en un mot, le règne du mal dans toute son horreur^ » Et tout était perdu, si Dieu qui dirige invisiblement le cours des événements, n'eût ramené à l'Equateur, contre toute prévision, l'homme qu'il tenait eii réserve, dans une cellule de Paris, pour en faire le porte-drapeau de la contre-révolution.

A la fin de 1856, après une délibération du congrès sur une proposition d'amnistie, les amis de Garcia

* Voir Collection de algunos esn'ilos par Eloj Proano : Oracion funèbre del Exe. d. Gabriel Garcia Moreno, jjor el Senor D. V. S. Chaparro.

Moreno, demandèrent au président Roblez un saufconduit pour ce grand citoyen, depuis si longtemps, éloigné de sa famille et de son pays. Roblez l'accorda, comme don de joyeux avènemertt et peut-être aussi par un sentiment d'intérêt personnel. Redevable de sa popularité d'un moment à l'élargissement des prisonniers de Guayaquil, il put croire que le rappel d'un homme aussi apprécié du public que Garcia Moreno, lui gagnerait le cœur des habitants de Quito. C'était une faute que l'implacable et prudent Urbina n'eut pas commise, mais Roblez n'avait pas assez d'intelligence pour deviner l'homme à craindre.

L'exilé rentra dans la capitale avec tout le prestige d'un chevalier qui a beaucoup soulîert pour la sainte cause de la religion et de la patrie. On ne l'avait point perdu de vue durant ses trois années d'absence; on vantait sa force d'âme qu'aucune persécution n'avait pu abattre, mais plus encore cet intrépide courage qui lui avait fait préférer les veillées solitaires de l'étude aux distractions bruyantes du monde parisien ; on savait qu'il revenait à l'Equateur muni de toutes les connaissances nécessaires pour élever son pays au niveau des nations les plus civilisées de l'Europe, et l'on comptait sur son audace bien connue pour terrasser ceux qu'on appelait déjà les deux jumeaux, Urbina et Roblez.

A peine arrivé, les distinctions les plus flatteuses et les plus honorables vinrent le chercher avec un empressement d'autant plus marqué qu'on voulait en l'exaltant, rabaisser ses persécuteurs. La municipalité de Quito le nomma d'abord Alcade, emploi qui correspond à celui d(î juge de premiT're instance. C'était un témoignage rendu à sa noble passion d(^ la justice, dans un temps où. comme il l'avait dit, » l'arithmétique imposait trop souvent ses décisions aux tribunaux ». Quel-

I pl^

que temps après, la charge de recteur de l'Université étant devenue vacante, les docteurs, investis du droit de nomination, n'hésitèrent pas à la lui conférer comme au plus digne d'occuper ce poste éminent mais difficile. Il fallait relever l'enseignement du mépris dans lequel il était tombé sous l'administration précédente, et opérer pour cela des réformes radicales que n'accepterait jamais le gouvernement de lloblez. Toutefois Garcia Moreno se mit à l'œuvre, résolu de faire le possible en attendant dos temps meilleurs. Il stimula au travail les professeurs et les élèves en accordant les grades non plus à la faveur, mais au savoir. Lui-mrme présidait ,ux examens, écartant impitoyablement tout candidat capable. Cette mesure contraignit les étudiants à fréquenter les cours, en dépit de la liberté que leur octroyait la loi des études.

La Faculté des sciences n'existait que de nom. Elle n'avait ni professeurs, ni cabinet de physique, ni cabinet de chimie, ni laboratoires, ni instruments d'aucune sorte. Le gouvernement estimait les expériences dangereuses, et en tout cas trop coûteuses. Tout dévoué à son œuvre, Garcia Moreno fil présent à l'Université d'un magnifique cabinet de chimie qu'il avait apporté de Paris pour son usage personnel, et se chargea luimême d'enseigner cette science, alors presque inconnue. Ses élèves apprécièrent bientôt l'étendue de ses connaissances, sa puissance d'investigation, et surtout la ténacité de sa mémoire qui lui permit de réciter un jour, sans hésiter un instant, toute la nomenclature des éléments simples. Aux leçons quotidiennes il ajouta des cours publics, dans lesquels il montra par des expériences saisissantes l'application des sciences à l'agriculture et à l'industrie, de manière à en faire ressortir, même aux yeux des plus aveugles, l'excellence et l'utilité. Aussi tous l'admiraient, mais parti-

culièremenl les jeunes gens, que passionne et subjugue toujours la flamme du génie, jointe à l'énergie du caractère.

Cependant le plaisir de présenter à ses compatriotes ces « verroteries de l'Europe » ne lui faisait pas oublier le grand but à poursuivre, c'est-à-dire la délivrance de son peuple. Il considérait les charges publiques comme un acheminement aux fonctions parlementaires qui lui permettraient de débattre les grands intérêts de la nation. Aussi, comme en mai 1857 devait avoir lieu l'élection des membres du congrès, il résolut d'entrer au sénat avec quelques-uns de ses amis politiques et d'y arborer enfin le drapeau de l'opposition en face des adulateurs dont le pouvoir s'entourait depuis cinq ans. H n'ignorait pas qu'il faudrait forcer les portes, mais on ne sauve point sans combattre un pays livré à la Révolution.

Pour poser sa candidature, il fallait créer un journal arme dangereuse qui lui avait valu, à lui, trois années d'exil, et naguère aux rédacteurs de L'Expectateur, l'internement au milieu des sauvages. Il y avait tout à craindre, si l'on dressait contre le gouvernement une nouvelle machine de guerre. Cette considération l'an'éla si peu que, quatre mois après son retour de France, paraissait à Quito le premier numéro de La Union Nacional*, organe électoral des candidats de l'opposition.

Le litre seul était un programme. Il s'agissait de grouper en faisceau tous les mécontents pour écraser sous celte coalition les candidats du gouvernement. Lors de l'élection présidentielle, Robloz n'avait obtenu, sur neuf cents votants, qu'une majorité de soixantedix-neuf voix. En embrigadant dans une liste de conci-

* La Union Nacional fit son apparition le 21 avril 1857.

liation tous les ennemis d'Urbina, catholiques déterminés, patriotes libéraux, démocrates avancés, on avait l'espoir de contrebalancer l'immense influence dont disposait le gouvernement au profit des candidatures officielles. Sans doute, on ne fonde rien avec des coalitions, mais ce sont d'excellents béliers pour démolir. Garcia Moreno traça d'une main ferme le but que poursuivait le nouveau journal.

« Quand une cité ensevelie dans les ténèbres d'une nuit profonde se livre aux douceurs du sommeil, un grand silence règne autour d'elle : c'est à cette heure que l'assassin saisit son poignard, quitte son repaire, et se rend sur le théâtre choisi par lui pour un nouveau crime. Sûr de l'impunité, car la nuit lui sert de voile et ses victimes sont endormies, il avance hardiment, attaque dans l'ombre la demeure paisible de l'honnête homme, et d'une main le dévalise pendant que de l'autre il s'apprête à l'égorger. Mais que soudain retentisse le cri d'alarme, que les citoyens émus se précipitent au secours de la victime, le brigand s'enfuit en jetant son butin.

(( De môme, une nation, abreuvée d'outrages, réduite au désespoir par une longue série de revers, cherche dans le sommeil, l'oubli de ses douleurs. Malheur à elle, si elle né se réveille pas avant l'attentat final ! Malheur à ses fils, si au lieu de voler à son secours, ils se plongent dans un lâche repos, ou se livrent aux fureurs de la discorde !

« L'Equateur se trouve-t-il aujourd'hui dans cette effroyable passe ? Les actes, ou plutôt les scandales du gouvernement répondent douloureusement à cette question. Or, sachez-le, si dans une monarchie le silence des peuples est la leçon des rois, dans une république, c'est la mort à bref délai. Inutile de chercher en pays étranger la preuve de cette vérité : qu'il suffise d'évoquer le nom

maudit d'Urbina, ce synonyme de toutes les infamies et de tous les crimes.

« Aujourd'hui que les urnes électorales vont décider de l'avenir de la république, le silence du peuple équivaudrait à l'atonie du cadavrç. Aujourd'hui plus que jamais, il nous faut l'union loyale et le concours de tous les citoyens qui s'intéressent encore à l'honneur de la patrie. Voilà pourquoi nous agitons le drapeau de VUnion Nationale^ persuadés que, si nous marchons ensemble, on ne verra plus se hisser au pouvoir des misérables qui devront, au jour de la justice, gravir les marches de l'échafaud '. »

Après ce coup d'éperon aux engourdis, toujours très nombreux dans le parti de l'ordre, Garcia Morcno les pousse aux urnes, Tépée dans les reins, en leur faisant remarquer que les électeurs primaires, dont les comices vont faire choix à l'occasion du renouvellement du congrès, auraient à nommer plus tard le futur président. Il s'agissait donc ou de préparer la réélection d'Urbina ou d'éliminer à jamais le despote exécré. A la pensée que cet homme de malheur pourrait régner encore sur son pays, le polémiste donne libre cours à son indignation :

« Cinq ans durant, il a fait peser sur nous son despotisme immoral, sans qu'un acte honorable ait légitimé son usurpation, ni couvert ses crimes aux yeux de la postérité. Bâillonner la presse pour élouflVr la conscience publique, transformer les collèges en casernes, abrutir la nation en supprimant toute espèce d'enseignement, ériger le vol en système sous le nom d'emprunts forcés, décréter l'impunité des bandits à sa Boldo, calomnier pour persécuter , persécuter pour terroriser, exiler au désert des innocents, des prêtres

« La Union Nacional, 21 avril 1857.

môme, trop fiers pour l'encenser du haut de la chaire, s'abreuver du sang- et des larmes d'un peuple : tel fut le gouvernement d'Urbina à l'intérieur. Dans ses relations avec les nations étrangères, duplicité, mauvaise foi, mensonge, couardise, félonie : voilà sa politique. Et cet homme ressaisirait le pouvoir! Et nous serions ainsi livrés au crime et à la barbarie à perpétuité ! Donc voter pour les listes ministérielles, c'est se déshonorer, car derrière ces noms se cache celui d'Urbina ! Hormis les employés besogneux ou les courtisans faméliques qui sacrifient le patriotisme au salaire, le peuple tout entier, las d'être victime, marchera comme un seul homme à la conquête de ses droits '. »

A la suite de ces excitations virulentes, le peuple se réveilla en effet de sa longue léthargie. Les jeunes gens surtout, que Tair malsain de la servitude n'avait pas eu le temps de corrompre, se préparaient à lutter énergiquement pour la bonne cause et pour l'homme héroïque qui les menait au combat. De son côté, le gouvernement, décidé à triompher joey fas etnefas, employait tous les moyens de pression et d'intimidation dont sont coutumiers les pouvoirs d'aventure. Les municipalités suspectes de patriotisme, comme celle de Quito, furent désorganisées par d'indignes procédés ; des chefs de police, arbitrairement destitués pour faire place aux hommes de poigne; les gardes nationaux, embrigadés par leurs chefs respectifs, afin de marcher aux urnes avec ensemble. Môme on ne rougit pas d'afficher au début de la période électorale l'édit concernant la provision des cures vacantes, afin d'influencer les candidats aux cures et bénéfices, et par eux tout le public. Les agents de police et la troupe des employés furent lancés sur chaque électeur pour en faire le siège.

< La Union Niicional, 28 avril 18j7.

Urbina comprenait, lui aussi, que son avenir dépendait du scrutin.

Garcia Moreno dénonça au pays ces scandaleuses pratiques. « Vous nous disiez autrefois, s"écrie-t-il, que Florès s'éternisait au pouvoir par son adresse, sa force, et surtout la pression qu'il exerçait sur les électeurs ; mais un tour d'adresse que n'a pas trouvé Florès, c'est Je créer des gardes nationaux au moment de l'élection pour les faire voter militairement ; un magnifique tour de force, c'est d'escorter les citoyens jusqu'aux urnes ; le comble de la pression, ne serait-ce pas d'ouvrir un marché simoniaque de bénéfices ecclésiastiques? Equateur, les voilà ces hommes qui te vantent chaque jour la souveraineté du peuple ! Voilà comme ils t'outragent en préparant la ruine K »

Après trois mois de préparatifs, arriva le jour de la grande bataille. Pour animer ses troupes, Garcia Moreno ne craignit pas de comparer cette lutte à celle de 1845 : « Les 3 et 40 mai 1845, dit-il, vous avez enterré vos chaînes dans les tranchées de TElvira, d'où vous pensiez qu'elles ne sortiraient jamais. Vous vous trompiez : pour être libres, il faut encore vous débarrasser d'Urbina, le plus méprisé mais aussi le plus astucieux des séides de Florès. En 1845, vous avez salué l'aurore de la liberté ; en 1857, vous chasserez les nuages qui ont empêché le soleil de la régénération d'illuminer notre beau pays. »

Au moment du vote, les deux partis se trouvèrent en présence, comme deux corps d'armée prêts à fondre l'un sur l'autre. Les employés du gouvernement, transformés en espions, surveillaient chaque électeur pour surprendre le secret des votes. On ne s'approchait des urnes qu'en traversant les bataillons parqués sur la

' Lu Union yuclntidl, !i mail8îj7.

place. Leurs dignes officiers, l'épée au poing, répétaient les commandements du colonel Patricio Vivero , la terreur du pays. Des menaces, des injures même, étaient adressées aux citoyens calmes et inoffensifs. Irrités de ces violences, de nombreux jeunes gens appartenant aux meilleures familles de la capitale, décidés à repousser la force par la force pour maintenir la liberté du vote, vinrent se placer en escouades devant les soldats. Ceux-ci dégainèrent, les jeunes patriotes ripostèrent à coups de canne, et le sang coula dans les rues de Quito.

Néanmoins, en dépit de ses illégalités tyranniques, le gouvernement fut battu par Garcia Moreno, qui l'emporta de haute lutte, entraînant après lui un assez grand nombre de candidats de l'opposition. Déroute pour le ministère, mais triomphe national dont rorganisateur ne manqua pas de faire ressortir l'importance pour l'avenir :

« Pénétré de cette vérité que l'union fait la force, et que pour vaincre il faut énergie et discipline, le peuple de Quito a sacrifié sur l'autel de la patrie les germes de division qui fermentaient dans son sein. La nation entière enveloppant dans ses rangs enthousiastes tous les citoyens distingués par leur probité et leur patriotisme, s'est rendue aux urnes bien déterminée à exclure pour toujours du gouvernement le misérable tyranneau qui nous a perdus. Avec de tels combattants, la victoire ne pouvait être douteuse. En vain les agents ministériels prodiguèrent-ils promesses et menaces ; en vain les officiers de la garnison entourèrent-ils l'urne électorale, comme l' avant-garde de la violence et du désordre, en vain versa-t-on le sang du peuple, le sang du peuple cette fois encore fertilisa le champ sacré de la liberté.

« Le ministère a prouvé par ses mesures de rigueur et de vengeance qu'il avait conscience de son impopularité. Le peuple, au contraire, en opposant une invin-

cible fermeté aux provocations d'une soldatesque arrogante, a montré que, pour vaincre des ennemis acharnés, l'union suffit, sans qu'il soit besoin de sortir de la légalité. Qu'il forme un corps solide et compact, et nul tyran ne pourra le subjuguer. Les gouttes de pluie dispersées dans les champs sont absorbées par la terre ou s'évaporent aux rayons du soleil; rassemblées au contraire, elles forment un torrent impétueux dont la force irrésistible brise tous les obstacles. Ainsi une nation bien unie s'avance, d'un pas rapide' dans le sentier que lui ouvre la main de la Providence. »

Urbina comprit que cette défaite était un coup mortel porté à son despotisme jusque-là sans contrôle. Désormais il aurait dans les chambres à compter avec l'opposition, et de plus avec un peuple honteux de sa trop longue patience. Quatre ans auparavant, il avait fait empoigner pour le déporter au Pérou le sénateur élude Guayaquil; mais qui donc oserait aujourd'hui mettre la main sur le sénateur élu de Quito? Le 15 septembre 1857. aux applaudissements de tout le peuple, Garcia Moreno, entouré de ses collègues de l'opposition, prenait place au congrès.

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