OPPOSITION PARLEMENTAIRE
La session législative s'ouvrit par un de ces messages optimistes qui feraient sourire de pitié si la littérature officielle pouvait exciter dans l'àme un sentiment quelconque. Iloblez « adressait de ferventes actions de grâces au suprême Législateur de ce que la République, pendant cette première année de l'administration nouvelle, avait suivi une marche tranquille, normale, constitutionnelle et progressive à l'intérieur, cordiale et harmonieuse avec les nations étrangères. » On était bien en procès avec le Venezuela, en discussion avec la Nouvelle-Grenade, en délicatesse avec le Pérou, mais ces dissonances ne brisaient point l'harmonie. A l'intérieur, un gouverneur de province avait failli périr sous les coups de ses subordonnés ; mais on avait fini par s'arranger avec les mutins. L'instruction publique, l'armée, les finances étaient en désarroi ; mais rien de tout cela n'arrêtait la marche du progrès. Quant au scandale électoral, le gouvernement préparait un petit projet de loi destiné à ruiner l'influence et l'action des municipalités, afin de laisser au gouvernement le soin de diriger les électeurs sans aucune opposition.
Roblez pouvait se permettre ce langage insensé, car
il comptait à bon droit pour le soutenir sur la majorité des députés. Môme au séna!:, où l'opposition dominait, figuraient plusieurs démocrates qui, bien que hostiles à la politique générale du gouvernement, voteraient selon ses idées dans les questions d'affaires. Quant aux irréconciliables, on en aurait raison, fallùt-il revenir au régime de la terreur dont Urbina s'était si bien trouvé. Déjà l'on avait brisé les employés réfractaires, menacé les municipalités, et si bien accrédité certains bruits de vengeance particulière que La Union Nacional, après plusieurs interpellations restées sans réponse, avait cru prudent de cesser sa publication. On pouvait donc espérer que le peuple, un instant ému par la lutte électorale, reprendrait sa « marche tranquille et normale » sous la férule du gouvernement.
Garcia Aloreno espérait bien troubler un peu cette quiétude. Sans faire d'opposition systématique, il avait résolu de battre en brèche le ministère toutes les fois que les droits de l'Eglise ou du peuple le demanderaient. En pareil cas, la paix lui paraissait une lâcheté, et le silence une cojnplicité. De plus, pour affermir ses collègues contre toute tentative de séduction, il reprit, pou après l'ouverture des chambres, la publication de L^i Union Nacional, interrompue depuis trois mois. Un compte-rendu des séances du congrès metlait tous les jours sous les yeux des députés la terrible responsabilité qu'ils encouraient devant la nation.
u L'immunité d'un représentant, disait-on, n'existe pas devant ropinion, qui voit tout et juge tout sans se laisser dérouter ni pervertir par l'imposture ou la déloyauté. Les oui et les non donnés au sein du congrès pour la ruine ou la prospérité de la nation, ont leur retentissement au delà de l'enceinte où nous siégeons. Ils seront répétés par un million de voix avec accompagnement d'opprobres ou de bénédictions. Chacune de nos
paroles sera jugée par un tribunal incorruptible, sévère comme la vérité, terrible comme la conscience, puissant comme le peuple qui nous a confié la défense de ges droits. La nation se tait, mais elle écoute. Elle n'oublie ni ne pardonne. Le législateur et le magistrat ne peuvent inipunénient faire le mal ou omettre le bien. Parfois le jour dos responsabilités se fait attendre, mais il finit toujours par arriver.
Guidé par cette main ferme, le sénat ne se laissa point entamer. Tous les projets ministériels destinés plus ou moins, sous le nom de réformes constitutionnelles, c\ satisfaire les rancunes du pouvoir, furent impitoyablement jetés par terre. Lors de la discussion des lois de finances, Garcia Moreno demanda un compte scrupuleux des dépenses, et s'exprima d'une manière si violente et si indignée contre les dilapidateurs de la fortune publique qu'on hésita à reproduire ses discours dans le journal ofliciel. Il intervint surtout dans trois délibérations d'une souveraine importance.
La première concernait l'impôt de capitation, qui pesait depuis le temps de la conquête sur la pauvre race indigène. Véritables parias exclus de toutes les charges publiques, les indiens payaient annuellement au trésor la somme de trois piastres, comme l'équivalent des services qu'ils étaient impropres à remplir. Rien de plus odieux qu'un pareil tribut dans une république basée sur l'égalité devant la loi. Sous les précédentes législatures, on avait souA^ent tonné contre cet impôt mais d'une manière tout à fait platonique. Au moment d'en voter l'abolition, on évoquait le spectre de la banqueroute, et l'on remettait à des temps plus heureux la libération des bons indigènes. La question de nouveau mise sur le tapis, les libéraux plaidèrent, corlime de coutume, le renvoi aux calendes grecques, tout en ver-
sant des larmes de crocodile sur la misère des pauvres indiens ; mais, d'un mot, Garcia Moreno pulvérisa leur sempiternelle objection.
« Pourquoi, dit-il, tant de discours sur une loi de justice et dhumanité ? Laissez donc là tous ces prétextes, et soyez conséquents avec vous-mêmes. Si ce tribut vous parait manifestement contraire à l'égalité, pourquoi en différer l'abolition et conserver au milieu de nous ce que vous appelez une révoltante iniquité ? Vous cherchez une matière imposable pour remplacer cette contribution ! Depuis 1846, vous cherchez cet impôt nouveau sans le trouver, et voilà dix ans que ce sophisme vous sert à prolonger l'esclavage des indigènes. Dans dix ans vous nous chanterez le même refrain, et ainsi jamais ne s'accomplira l'acte de rigoureuse justice que la nation réclame. »
On voulut temporiser au moins jusqu'au renouvellement de l'année aQn de ne pas susciter des embarras au gouvernemejit, et aux employés, des tentations de fraude. « Pas de délai, s'écria Garcia Moreno. Le mal que vous maintenez surpasse celui que vous craignez. Si vos employés profilent de la loi pour voler les indiens ou le fisc, jugez-les et chàtiez-les selon la rigueur du code. » Le tribut fut aboli, aux applaudissements de tout le peuple.
Une autre question, l'instruction publique, préoccupait à bon droit celui que ses concitoyens avaient jugé digne de diriger l'Université centrale de Quito. Peu d'écoles, très peu de collèges, et, depuis l'abominable loi de la liberté des études, prescjue pus d'étudiants sérieux : c'était, en dépit de tous les efforts, l'ignorance progressive et la décadence irrémédiable. Roblez l'avait avoué dans son message, mais sans proposer aucune amélioration pratique. Garcia Moreno présenta, sur i'enseignenieuL à tous les degrés, une loi organique éla^
Lorée avec le plus grand soin d'après les lumières puisées dans l'élude des systèmes européens ainsi que dans ses méditations personnelles. Mais il échoua, malgré son éloquence, contre l'obstination du gouvernement, l'entôtement de la routine, et surtout cette raison dernière qu'on opposait à toute espèce de progrès : la pénurie du trésor. Avant de donner la science aux jeunes gens, il lallait donner du pain aux fonctionnaires et aux soldats : donc le statu quo sans espoir. « Ainsi, disait Garcia Moreno dans un rapport au ministre de l'instruction publique, on légalise la paresse, on éteint toute lumière, et l'on se tranquillise parce qu'on a sauvé les apparences au moyen de faux titres et de grades immérités '. » Cette protestation n'empéclia pas Koblez de répéter aux députés, un an après, la même hypocrite complainte : « L'enseignement, disait-il, reste stalionnaire, faute d'argent et d'organisation; mais le gouvernement, ne possédant aucun moyen d'écarter ces obstacles, n'est pas responsable de l'ignorance qui pèse sur les jeunes générations. A vous, législateurs, de multiplier les foyers de lumière et de moralité sans lesquels, vous ne l'ignorez pas, la République démocrati([ue ne peut se perfectionner, ni môme se conserver -. » Et voilà comment tous les ans, après avoir mangé les rentes de l'Etat, ces misérables farceurs gémissaient sur l'ignorance du peuple !
Garcia Moreno réussit mieux dans une autre discussion qui passionna singulièrement l'opinion publique. Urbina avait laissé plusieurs loges maçonniques s'établir subrepticement à Guayaquil. Au nom de la religion qui les anathématise, et de la société dont ces institutions sataniques ne cessent de saper les fondements, <jarcia Moreno demanda la fermeture des loges. Il par-
* El Scis de Marzo, 26 octobre 1838.
2Messa;:e de 1858.
la contre ces frères et amis du gouvernement avec une passion si éloquente et si communicalive, que la motion fut votée dans des termes assez désagréables pour le ministère. « La religion catholique élant la religion de tous les citoyens, la seule reconnue par la consUtution, on ne peut sans inconséquence admettre la création de sociétés irréligieuses; cependant, comme par négligence ou connivence, on a laissé s'introduire à l'Equateur des sociétés secrètes d'un caractère notoirement irréligieux, le congrès décrète la dissolution des loges maçonniques et autres associations réprouvées par l'Eglise '. »
Il en fut de cette loi comme de toutes les autres issues de l'initiative parlementaire. Usant de ses prérogatives , le gouvernement en appela au congrès mieux informé. Dans l'intervalle des sessions, ses journaux représentèrent les membres de la majorité comme des apôtres de l'intolérance, des nouveaux; Torquemadas, impatients de rallumer à lEquateur les bûchers de l'Inquisition; puis quand il crut l'opinion suffisamment préparée, le ministre remit la question sur le tapis, prétendant que les sociétés visées n'avaient aucun caractère irréligieux; et que, d'ailleurs, fussent-elles impies et réprouvées par l'Eglise, ni la constitution ni la loi n'autorisaient le gouveinemcnt à les dissoudre. La majorité libérale consentit à se déjuger, et la loi resta lettre morte.
Sauf l'abolition du tribut indien, celte session de <8.*)7 fut donc absolument stérile au point de vue législatif. Moralement, elle exerça une immense inlluence «UT le pays, car il fut désormais prouvé à tous, qu'après •avoir ji'té le j)euple au j)lus bas degré de l'al/pîction, lo gouvernement se trouvait impuissant à le relever.
• Loi du i'ô iKniMiihir 1S,'>7.
L'instruction radicalement détruite, le trésor épuisé par le militarisme, et la bureaucratie, les hommes du gouvernement livrés aux sociétés maçonniques jusqu'à prendre leur défense contre le congrès : il n'en fallait pas tant pour exciter le mépris et la colère contre les détenteurs exécrés du pouvoir. De plus, ce pouvoir absolu et despotique avait enfin devant lui une opposition résolue à le contrôler, à le renverser même, plutôt que de tolérer de nouveaux attentats contre la nation. Conduite par un homme de la trempe de Garcia Morcno, elle n'hésiterait pas à se mesurer avec le despote : Roblez en eut bientôt la preuve.
En dépit de ses afiirmations emphatiques, les relations avec les puissances étrangères n'étaient ni « cordiales » ni « harmonieuses ». Depuis longtemps déjà une question litigieuse, relative aux frontières, tenait en agitation l'Equateur et le Pérou. En vue d'amortir sa dette extérieure, l'Equateur avait cédé à ces créanciers anglais et américains des terrains assez considérables dans la province orientale, terrains incultes, forêts vierges, contrées absolument improductives, que les émigrants coloniseraient à leur profit, mais dont l'Etat conservait le haut domaine. Le Pérou réclama contre cette aliénation d'un territoire qu'il prétendait
Injustement lui appartenir en vertu d'anciennes délimi- Itions. A l'àpreté des revendications se joignait une Bîtipathie profonde pour Urbina et Roblez, antipathie lu reste parfaitement justifiée.
Le général Caslilla, président du Pérou depuis 18o6, avait refusé de se faire l'exécuteur des hautes œuvres d'Urbina contre Florès. Urbina voulait absolument fermer tous les ports d'Amérique à son ancien seigneur et maître, dont l'ombre seule lui donnait maintenant le cauchemar. Loin d'acquiescer à cet ostracisme, Castilla reçut Florès à Lima avec toutes sortes de démonstra-
lions d'amitié et lui accorda même une pension. Selon ses habitudes, Urbina se vengea bassement, favorisa des' tentatives de révolution contre Castilla, dépouilla ou emprisonna môme des nationaux du Pérou, enfin prodigua l'insulte et l'outrage par ses scribes officiels à l'ambassadeur Cavero, qui de son côté révoltait les équatoriens par sa hauteur et ses prétentions outrecuidantes. A la suite d'une correspondance diplomatique d'une nature très violente, Roblez rompit les négociations avec Cavero, et lui envoya ses passeports. Castilla répondit par un ultimatum dans lequel il exigeait la réadmission de l'ambassadeur outragé et menaçait en cas de refus de bloquer immédiatement le port de Guayaquil. Ceci se passait en octobre 1858, juste au moment où le congres venait de retirer, sur les instances et doléances du gouvernement, la loi précédemment édictée contre les loges maçonniqnes. Dieu finit toujours par prendre en main sa cause et celle des nations opprimées : il intervient parla guerre qui purifie les peuples et balaie les tyrans. Les francs-macons de l'Equateur eurent bientôt raison de s'en convaincre.
Députés et sénateurs avaient suivi avec attention les péripéties de cette longue négociation qui paraissait devoir se dénouer par une guerre avec le Pérou. Tout en blâmant les formes peu courtoises des diplomates équatoriens, ils s'accoi'daient à trouver injustes les revendications de Castilla. Aussi, quand Roblez réclama du congrès les pouvoirs extraordinaires nécessités par la situation, les représentants, sous la seule inspiration du patriotisme, rendirent un décret qui autorisait le gouvernement « à transporter le siège de l'Etat à Riobamba ou à Cuenca tout le temps que durerait le péril actuel, et de plus à contracter un emprunt de trois millions do piastres. » Toutefois pour no pas confier dos pouvoirs illimités ù des autocrates tels qu'Urbma
et Robloz, le congrès spécifia certaines restrictions, par exemple la défense de transférer la capitale à Guayaquil ou de conserver après la guerre les facultés exceptionnelles dont le gouvernement se trouvait momentanément investi.
Telles étaient les dispositions des représentants et l'on peut dire de tous les citoyens, quand Urbina quitta son gouvernement de Guayaquil et revint s'installer à Quito, pour exercer au nom de son comparse les pouvoirs dictatoriaux, je veux dire ses basses vengeances. Le recrutement des soldats s'opéra d'une manière arbitraire et de façon à froisser toutes les populations. On décréta des emprunts forcés, dont la répartition injuste et souverainement déloyale excita de telles fureurs qu'il fallut mettre la troupe sur pied pour en opérer le recouvrement. Le gouvernement paraissait faire ses préparatifs de combat, non contre le Pérou, mais contre l'Equateur. Diverses nouvelles plus ou moins alarmantes circulaient dans la capitale ; on parlait ouvertement d'un coup d'Etat, de la dissolution des chambres, de la translation de la capitale à Guayaquil malgré le décret du congrès. Le gouvernement, disaient les officieux, avait les baïonnettes pour se soutenir : les délibérations de caserne l'emporteraient sur les radotages des députés. Enfin, un écho de Guayaquil acheva de bouleverser les têtes : on racontait qu'Urbina et Roblez traitaient de nouveau avec un agent des Etats-Unis de la cession des îles de Gallapagos contre une somme de trois millions de piastres. S'ils s'obstinaient à transférer le gouvernement à Guayaquil, cette mesure inconstitutionnelle au premier chef, absurde au point de vue de la défense, s'expliquait par la nécessité de fuir la capitale pour conclure ce honteux marché.
Sous le coup de l'émotion générale, le congrès se réunit d'office afin de conjurer le nouveau danger qui
menaçait le pays. Dans une séance des pins agitées, le sénat délibéra sur le retrait des pouvoirs extraordinaires concédés au gouvernement, en alléguant pour motif que l'imminence de la guerre avait disparu. « Le président, disait-on, ne semble pas croire à de prochaines hostilités ; au lieu de fortifier son armée, il venait de dissoudre et de désarmer la garde nationale de Quito. Urbina n'y croyait pas davantage : autrement il n'eût pas quitté Guayaquil, le vrai poste de combat, pour demeurer dans la capitale, où sa présence n'était nullement requise. » Garcia Morcno insista vivement sur la nécessité de dépouiller le gouvernement de pouvoirs facultatifs dont on abusait jusqu'à l'extrême licence ; il montm le despotisme relevant la tête, et le devoir, pour le congrus de défendre la constitution menacée. Après une discussion des plus orageuses, l'assemblée se sépara sans rien conclm*e.
Le lendemain, le président intervint dans la délibération par un message où l'indignation était jouée ù merveille. « Il avait appris l'odieuse accusation, qu'on avait colportée jusqu'au sein du sénat. Lui, Roblez, vendre les îles de Gallapagos! Il fallait que les sénateurs eussent été bien peu maîtres de leurs impressions pour discuter sérieusement une pareille imposture, suspecter la loyauté d'un soldat de sa trempe, mettre tout l'Equateur en émoi, donner au Pérou le spectacle de divisions intestines au moment où il s'apprête h envahir le sol de la patrie. Quelle indignité ! Evidemment l'horrible faction de Florès avait mis en avant celle infâme calomnie. Du reste, si le président consentait A, se défendre, c'était moins pour venger son honneur outragé, que pour rejeter sur les sénateurs la responsabilité du
décret par lequel ils allaient enlever au pouvoir le , 1 I • » * iujkj/vl)
moyen de sauver la pairie'. »
* Voir message du 2S oclobre 1838.
Cette irritation, ce dédain blessèrent au vif les membres du sénat. Le message l'ut discuté avec une sanglante acrimonie. Plusieurs sénateurs du parti démocratique mirent le gouvernement au défi de nier les charges qui pesaient sur lui. « Oui ou non, le cabinet avait-il eu la pensée de dissoudre les chambres ? Oui ou non, avait-il essayé de mutiler le sénat pour empêcher le cours de ses sessions ? Oui ou non, avait-il décrété la translation de la capitale à Guayaquil, malgré l'interdiction formelle du congrès ? IN 'est-ce pas à cause de ce décret, déjà rédigé, qu'un ministre avait démissionné, sans qu'on pût trouver un homme pour ramasser son portefeuille? » Garcia Moreno mit à néant le message, en prouvant que le gouvernement possédait les moyens de résister à l'ennemi, c'est-à-dire des hommes et de l'argent, et que, s'il exigeait des pouvoirs arbitraires, c'était uniquement pour continuer ses brigandages.
Après deux jours de délibération, la ville entière participait à l'clfervescence qui animait les sénateurs. Urbina voulut en finir. Comme Garcia Moreno ne manquait pas une occasion de le mettre en scène et de lui attribuer tous les crimes imputés au gouvernement, il donna l'ordre à une escouade de Tauras de se porter le lendemain à la barre de l'assemblée et d'arrêter en pleine séance le terrible lutteur s'il se permettait de nouvelles invectives. Heureusement la capitale était en éveil par la crainte d'un coup d'État. Le bruit de ce guct-apens ayant transpiré dans le public, les jeunes gens, enthousiastes de Garcia Moreno, le supplièrent de ne pas assister à la séance du lendemain parce que les sbires apostés par Urbina n'hésiteraient pas à l'assassiner. Il répondit que jamais il ne reculerait devant ces vils criminels, ni devant un danger quelconque. En effet, à l'heure accoutumée, il se rendit au
vieux couvent de Saint-Bonaventurc, où le sénat tenait ses séances. Dès son arrivée, il se trouva escorté d'une nombreuse compagnie déjeunes patriotes accourus de tous les points de la ville pour le défendre en cas de besoin.
Cette garde improvisée n'était point inutile. Les Tauras, à leur poste, l'œil enflammé, l'épée au poing, la menace à la bouche, regardaient fièrement l'assemblée. Le public attendait avec effroi le dénouement d'une tragédie si bien préparée, quand Garcia Moreno reprit les débals avec plus d'animosité que la veille. Jamais il ne fut plus agressif ni plus mordant. Amené par son sujet à dépeindre les brutalités du gouvernement, son mépris de la loi, de la constitution, des assemblées souveraines, il s'interrompt tout-à-coup et, désignant du geste les odieux sicaires debout à la barre, il dénonce d'une voix vibrante l'abominable projet d'Urbina contre la représentation nationale ainsi que la làchefé de ces soldats transformés en bourreaux. 11 les presse. les poursuit tellement de ses paroles enflammées, que les malheureux perdent contenance et quillonl la salle en tremblant. Le retrait des pouvoirs fut en lin voté à une grande majorité. Apres la séance, les Tauras stationnaient à la porte du couvent, bien décidés à mettre la main sur Garcia Moreno au moment où il regagnerait sa demeure, mais les patriotes avaient deviné leur dessein. Au sortir de la salle ils entourèrent le vaillant tribun, le comblèrent de félicitations et le reconduisirent triomphalement à son domicile.
Les deux despotes crurent qu'il serait plus facile d'intimider la chambre des députés. Pendant qu'elle délibérait à son tour sur le retrait des pouvoirs, Roblez fulmina un nouveau message contre l'opposition ; les sbires d'Urbina se montrèrent chaque soir, le poignard en main, près do la demeure des députés hostiles,
comme pour leur signifier le sort qui les attendait; mais rien ne put décider la majorité à laisser la nation sous l'arbitraire de ces deux misérables, mille fois plus à craindre que les flottes du Pérou : elle vota le retrait des pouvoirs.
Toutefois le congrès prouva bientôt qu'en opposant une inébranlable barrière au despotisme dictatorial, il n'entendait nullement mettre obstacle à la défense nationale. Dans les premiers jours de novembre, parvint à Quito la nouvelle du blocus de Guayaquil. Les deux chambres offrirent immédiatement leur concours au irouvernement avec l'intention de voter les ressources nécessaires en hommes et en argent pour soutenir l'honneur et l'indépendance de la nation ; mais cela ne suffisait point à Lrbina, qui guettait cette circonstance pour se débarrasser de tout contrôle et s'engraisser aux dépens du peuple. N'osant employer la force ])Our dissoudre le congrès, il eut recours à la ruse. Onze députés à sa dévotion désertèrent bàchement le poste d'honneur qu'on leur avait confié et, par cette manœuvre déloyale, rendirent impossible toute délibération de l'assemblée. Faute du nombre de volanls exigé par la constitution, la représentation nationale fut anéantie de fait, pour faire j)lace à une nouvelle dictaturc qui prit le nom de «Direction suprême delà guerre». Après avoir créé Urblna général en chef de l'armée, Roblez, le « Directeur suprême, » partit pour Guayaquil, muni, disait-il dans une adresse à la nation, « des pouvoirs que le peuple lui avait confiés ».
Uoblez se moquait du peuple, après avoir foulé aux pieds ses représentants. Il oubliait, l'insensé ! qu'on n'entreprend pas une guerre avec l'étranger, en laissant derrière soi une natioû au paroxysme de la fureur. Mais Dieu aveugle ceux qu'il veut perdre.