‹ Garcia Moreno, président de l'ÉquateurChapitre 30 sur 67 · PRISE DE GUAYAQUIL · texte numérisé non relu

PRISE DE GUAYAQUIL

Après une ann6e do pourparlers infructueux et d'escarmouches sans résultais, il devint clair pour tous que la paix réelle et définitive ne serait signée qu'à Guayaquil. Aussi, bien qu'on se rendît parfaitement compte des difficultés presque insurmontables d'une marche en avant, citoyens et soldais la désiraient de tout leur cœur, confiants dans le Dieu qui bénit les causes justes et dans le patriote incomparable dont on célébrait partout le courage et le génie.

L'admiration pour Garcia Moreno s'accroissait du mépris voué à Franco, mépris qui devint de la haine le jour où se consomma l'altcntat préparé depuis longtemps. Le 2* janvier, cinq jours après sa défaite d'Yagui, par un traité signé, ratifié et déclaré immédiatement exécutoire, Franco cédait au Pérou le territoire en litige, «déclarant nulle et de nul cITot l'adjudication faite aux créanciers de rK([uateur, lesquels seraient indemnisés par la concession d'autres terrains non disputés. » Kn revanche, « le gouvernomentdu Pérou s'engageait à soutenir celui de Guayacjuil jus([u'au jour où l'ordre serait rétabli '. »

I Voir le luxte du traité du 23 janvier; El Primcro de Mayo, 23 zuars.

A la divulgation de ce traité, qui stipulait la vente officielle du territoire, un concert de malédictions s'éleva contre Franco. Il n'y a plus à balancer, disait-on de toutes parts : il faut ensevelir le traître dans son repaire, et avec lui son abominable marché. Sous le coup de l'indignation, un riche propriétaire accourut de son hacienda pour oITrir à la trésorerie de Quito ses capitaux et ses propriétés, heureux 'de sacrifier tous ses biens et au besoia d'affronter la mort pour sauver l'honneur de la nation. De toutes les provinces arrivaient au gouvernement provisoire des protestations indignées. Les jeunes gens, les étudiants, par lettres colfcctives, réclamaient des armes pour voler au secours de la patrie. Garcia Morcno profita do ce mouvement et de quelques mois de répit obtenus par ses récentes victoires, pour discipliner ses troupes, fortifier ses armements, et préparer ainsi le dernier acte de cette longue tragédie.

Toutefois, avant d'affronter les canons de l'ennemi, il se demanda s'il avait assez fait pour que la responsabilité du sang versé ne retombât point sur lui. Trois » fois il avait supplié Franco de revenir à des sentiments d'honneur, sans émouvoir celte, âme abjecte ; mais, aujourd'hui que sa honteuse défaite avait dû lui inspirer quelque crainte relativement au dénoCiraent final, aujourd'hui qu'un cri de réprobation s'élevait contre lui de tous les points de l'Equateur, refuserait-il un sacrifice à la patrie, si lui, Garcia Moreno, proposait de faire un sacrifice semblable? Sous l'ehipire de ces généreuses pensées, il écrivit à l'usurpateur l'admirable lettre que voici :

« Général, le désir d'épargner le sang de nos frères me pousse à faire un dernier appel à votre patriotisme. La nation a fait des sacrifices très onéreux, mais absolument nécessaires, pour défendre et son indépendance et l'intésTrité de son territoire. Pour défendre votre cause

vous avez versé le sang équatorien ; afin d'empêcher une nouvelle effusion de ce sang au profit du lâche et perfide Castilla, je vous propose un moyen honorable de terminer nos divisions.

« La lutte fratricide que les peuples de l'intérieur ont dû soutenir, a rejeté dans les casernes de Guayaquil les restes de cette armée que vous employez à défendre les intérêts de l'étranger. Ce résultat, c'est-à-dire la victoire du parti national et l'impuissance notoire du parti opposé, doit terminer la guerre. Les défenseurs du pays n'ont à s'occuper désormais que de son organisation et du rétablissement de l'ordre constitutionnel. Castilla, de son côté, doit être satisfait des sacriticcs sanglants et des humiliations imposés à notre patrie, sans qu'il lui ait coûté autre chose qu'une vaine parade militaire. Continuer cette lutte atroce, après la résistance scandaleusement obstinée que vous avez opposée à toutes les propositions si honorables et si patriotiques du gouvernement provisoire, ce serait ruiner toute espérance pour le jour du repentir, alors que votre cœur d'Equatorien tremblera sous le poids des analhèmes que lancent déjà contre vous les peuples de l'Amérique. 11 est temps, il est plus que temps de mettre un terme à cette guerre sauvage.

« Comme moyen d'en finir, je propose pour vous et pour moi l'oxil volontaire. Eloignons-nous tous les deux; laissons le pays, libre de toute pression étrangère, se constituer selon sa volonté et recueillir enfin le fruit amer de tant de sang répandu. La province de Guayaquil adhérera comme celles de l'intérieur au gouvernement provisoire, et une convention librement élue mettra un terme à nos malheurs. Si vous acceptez cette j)roposilion, qui vous fourrjit le moyen d'assurer l'intégrité du territoire sans blesser votre honneur, je renonce à l'instant au pouvoir et je quille le pays.

J'aurais mauvaise grâce de vous demander un sacrifice, si je n'étais disposé à vous donner l'exemple. En m'imposant pour le salut de la patrie cet exil volontaire, mon ambition sera pleinement satisfaite. Ainsi tomberont les misérables calomnies que vos journaux de Guayaquil entassent tous les jours contre moi. »

Loin d'être attendri par ce langage sublime, Franco entra en fureur à la pensée d'abdiquer la présidence, unique objet de ses convoitises. Il se répandit en injures contre Garcia Moreno, déclara sa lettre outrageante, et s'emporta jusqu'à jeter en prison le messager qui l'avait apportée. Garcia Moreno mit sous le pied les ignobles procédés de cet âme vile et n'en fut que plus tenace dans ses efforts désespérés pour éviter l'effusion du sang. Vraiment, on ne sait ce qu'il faut le plus admirer durant cette période de sa vie, ou de son ardeur à préparer la guerre, ou de son obstination à combiner les moyens d'une paix honorable pour tous. Voici la pièce que, le 28 avril, un mois après sa lettre à Franco, il adressa comme dernière ressource à tous les agents du corps diplomatique, pour réclamer leur médiation collective :

« Le malheureux traité du 25 janvier a élevé entre le gouvernement de Quito et celui de Guayaquil un mur de séparation qu'aucun des deux ne peut abattre. Le premier ne reconnaîtra jamais un pacte contraire aux droits, aux intérêts, à l'honneur du peuple équatorien ; de son côté, le général Franco ne déchirera passa signature, d'autant plus qu'elle lui vaut l'appui des baïonnettes étrangères. Pour renverser ce mur, je ne vois d'autre alternative que l'abdication ou la guerre ; l'abdication de l'homme qui a signé le traité, ou une guerre d'extermination. Avant d'en venir à cette terrible extrémité, à laquelle cependant nous sommes suffisamment préparés, nous proposons l'abdication du général

Franco, non pas comme une condition humiliante, mais comme un moyen de salut inspire par le patriotisme et basé sur les considérations de respect et de fraternité que se doivent les habitants d'un môme sol et les membres d'une m/^me famille.

« Et pour que le général Franco ne regarde point cette abdication comme déshonorante pour lui, le gouvernement provisoire propose également son abdication, laquelle sera suivie de l'exil volontaire pour un temps déterminé de tous les membres des deux gouvernements. Nous donnerons ainsi un témoip-naore irrécusable de notre désintéressement ; nous aurons la gloire d'avoir terminé nos discordes civiles sans verser le sang de nos frères, et de conserver à la nation dos forces si nécessaires à sa défense et à sa sécurilé.

« Au moment de l'abdication, il faudra nommer un chef chargé de convoquer une convention nationale. Comme l'élection de ce chef par des assemblées populaires serait difficile et paraîtrait à bon droit suspecte, le gouvernement provisoire disposant do la majeure partie des électeurs, nous proposons aux deux gouvernements de nommer conjointement le citoyen intègre, intelligent et impartial qui sera jugé digne du pouvoir suprême. Nous demandons en outre l'exclnsion des gouvernants actuels, soit pour la présidence, soit pour n'imporle quelle charge publique. La pairie n'a besoin <le personne on particulier, et le gouvernement provisoire est au-dessus des intérêts do parti ou d'ambition personnelle.

« Fn vous associant A, ces propositions, vous aurez assuré les intérêts les plus chers de l'Equateur, écarté la guerre civile, et conlrihiié au relèvement du pays. Mais si, ce qu'A. Dieu no plaise, cotte dernière lonlativo de conciliation nodevait |)as aboulir, elle iu)us laissera nu moins lu conviction de n'avoir point assumé sur noua

la responsabilité du sang qui va couler pour l'honneur, l'indépendance et l'intégrité de la République. »

Nous avons voulu citer celle page remplie, à chaque ligne, des sentiments patriotiques les plus purs et les plus généreux. Dans ce siècle d'affaires et de pot-aufeu, où l'on voit fourmiller partout, et à tous les degrés de la hiérarchie, les Castillas et les Francos, on s'émerveille de découvrir un chef d'Etat qui propose de rentrer dans la vie privée, de s'exiler même pour le salut de son pays. Cette abnégation, véritable anachronisme, nous cause presque autant de surprise et d'aise qu'une bouffée d'air pur au malheureux tombé dans un

égOLlt.

Naturollcmcnt Franco résista aux instances du corps diplomatique, comme il avait résisté aux efforts de Garcia Moreno. Pour faire division, il osa m<*me réclamer l'expulsion de son rude antagoniste, l'auteur principal, disait-il, de tous les maux qui pesaient sur l'Equateur, A l'occasion du 1 " mai, glorieux a,nniversairc de la révolution de Quito, sa rage ne connut plus de bornes. Partout cet anniversaire fut célébré par des acclamations de joie et d'espérance. Des villes même du littoral, de Babahoyo, de Manabi, arrivbrent des protestations d'union au gouvernement provisoire, ainsi que des volontaires désireux de combattre avec leurs frères contre les persécuteurs de la patrie. Pour empêcher ces désertions. Franco fit traquer tous les hommes capables de porter un fusil : on les conduisait enchaînés dans les casernes, où plusieurs expirèrent sous les coups.

La magnanime initiative du gouvernement provisoire produisit un tout autre effet sur Caslilla.'Le président du Pérou comprit la victoire morale que ses adversaires venaient de gagner, non seulement devant les citoyens de l'Equateur, mais devant les membres du corps diplomatique. Supposé maintenant que les colonnes de Gar-

cia Moreno attaquassent Guayaquil après avoir battu Franco, pouvait-il, lui président du Pérou, exterminer cette armée victorieuse pour défendre un misérable que tout le pays repoussait avec horreur? D'autre part, lui convenait-il d'assister, les bras croisés, en simple spectateur, à la lutte qui allait s'engager? S'apercevant un peu tard de sa fausse position, Gastilla donna l'ordre à ses troupes d'évacuer Guayaquil pour rentrer au Pérou. Quant à lui, il resta dans le port avec quelques divisions et une partie de l'escadre pour suivre les événements, conseiller son ami Franco, et l'appuyer de ses canons si l'intervention du Pérou devenait nécessaire pour sauver le traité du 25 janvier.

La situation s'éclaircissait et les forces des deux partis tendaient à s'équilibrer, quand le gouvernement provisoire reçut un renfort aussi précieux qu'inattendu par l'arrivée au camp de Guaranda du vieux général Florès. Exilé du pays depuis quinze ans, l'ex-président avait fait, comme nous l'avons vu, plusieurs tentatives inutiles pour y rentrer à main armée, puis s'était établi au Pérou grâce à la bienveillance de Gastilla dont il était l'ami. Ce dernier se croyant en droit de solliciter la coopération de son protégé dans cette guerre déloyale contre l'Equateur, lui demanda formellement de soutenir la cause de Franco, à la tôte d'un corps d'auxiliaires péruviens ; mais, si le vieux soldat de l'Indépendance voulait bien guerroyer pour régner sur son pays, il se révoltait à l'idée de le livrer ù Gastilla. 11 réprouva publi(juemcnt les prétentions du Pérou, le soulèvement militaire de Riobamba qu'on disait organisé par ses j)artisans et poussa tous ses amis à s'unir au gouvernement provisoire pour défendre l'indépendance, l'honneur et la dignité de la patrie. De plus, oubliant ses malheurs, s(îs longues années d'exil, ses ressentiments, il écrivit îi Garcia Moreno : « Dans les circonstances difli-

ciles où vous vous trouvez, faites-moi savoir si je puis vous être utile, et je suis à vos ordres. » En recevant cette lettre, Garcia Moreno ne se rappela point ses anathèmes d'autrefois contre le général Florès ; il ne vit point dans cet homme de guerre un rival qui venait, au moment de terminer cette mémorable campagne, lui dérober une partie de sa gloire, il ne pensa qu'à remercier Dieu du secours providentiel qu'il lui ménageait au plus fort du danger, et se contenta de répondre à Florès : « Venez immédiatement, et soyez notre généal en chef. » Quelques jours après, les deux adversaires politiques, unis dans un même sentiment de patriotisme, s'embrassaient à la vue de toute l'armée, ivre de joie et d'enthousiasme.

Florès prit le commandement des troupes, juste au moment oii l'on avait besoin de ses talents militaires et de sa longue expérience des combats. Un mois après son arrivée au camp de Guaranda, l'on apprit que Franco remontait le fleuve Guayas avec ses soldats et ses canons pour s'établir à Babahoyo, au pied de la montagne, et de là s'élancer sur les provinces de l'intérieur. Les deux chefs décidèrent aussitôt qu'on ne lui laisserait pas le temps de gravir la Cordillère, mais qu'on irait le chercher dans la plaine, au milieu des populations écrasées sous son joug. En attendant, Garcia Moreno adressa aux habitants de Guayaquil et de Manabi la proclamation suivante :

« Mes chers concitoyens, j'ai vu vos souffrances et j'y ai compati plus que personne. Vos provinces opprimées et humiliées par une horde de bandits ont été comme noyées durant tout le cours de cette année dans l'opprobre et l'infamie. Le trafic exécrable de l'honneur et du territoire, la tyrannie immorale et sauvage, la proscription pour crime de probité, l'enrôlement sous peine de mort, la guerre sans pitié à la propriété et à

rindustrie, les grades conférés aux criminels des prisons; la licence d'une soldatesque sans frein, tout ce que l'immoralité peut inventer et le crime exécuter : voilà l'affreux tableau des misères qui ont couvert de deuil notre beau, mais malheureux pays.

« Concitoyens, l'heure de la justice a enfin sonné. "Vos frères de l'intérieur ont pris les armes pour vaincre les barbares qui vous tyrannisent. Dans les rangs de ces vaillants fils des montagnes, trouveront un fraternel accueil tous ceux qui viendront combattre avec nous pour la patrie, la liberté, la propriété, Tlionneur et la sécurité des familles. Déjà les belliqueux habitants de Babahoyo et des contrées voisines se sont enrôlés dans l'armée libératrice. La cause sainte que nous défendons compte à Manabi d'intrépides et nombreux partisans. Bientôt vos oppresseurs n'auront pour les escorter que les malédictions du peuple, et les remords qui* les accompagneront bien au delà delà vie présente.

« Mes amis, c'est sur la division des gens de bien que les méchants fondent leur puissance. L'union et la concorde seront, dans l'avenir, la solide garantie dt Tordre et le plus sûr présage de la prospérité de la patrie. »

Le même jour, 28 juillet, avant de lever le camp de Guaranda, il adressait à l'armée celle allocution :

« Soldats, grands ont été vos sacrifices, mais aussi grande sera votre gloire. Quand, après avoir vendu le sol do la patrie, on lanra contre nous les forces qui auraient dfl nous défendre, nous manquions encore de troupes régulières, d'armes et d'approvisionnements. On [int luxer île téméraire noire résolution d'accepter le combat sans les éléments de résistance nécessaires; mais nous avions foi dans la protection du ciel : forts de son appui, nous avons marché de victoire en victoire elassiH'é la liberté de nos provinces intérieures.

« La (liflicullé de conlinuer les opérations militaires

par des chemins que l'hiver rend impraticables, la nécessité de reformer vos rangs, et par-dessus tout le désir de terminer à l'amiable cette guerre sanglante, ont forcé le gouvernement provisoire à vous accorder quelques mois de repos ; mais en vain avons-nous voulu assurer la paix sans sacrifier nos frontières, en vain avons-nous proposé l'exil volontaire dos détenteurs du pouvoir comme moyen de déchirer l'infâme traité du 25 janvier : nos efforts ont échoué contre l'aveuglement de nos ennemis. Ils ont altribué à la faiblesse les avances généreuses du patriotisme; ils ont poussé l'audace jusqu'à exiger de nous la reconnaissance de leur pacte honteux, et nous ont ainsi placés dans l'alternative de nous déshonorer ou d'en appeler aux armes.

« Soldats, je vois que l'indignation éclate dans vos yeux : prenez donc en main le fer vengeur, et poussez le cri de guerre qui retentira des vallées du Chimborazo aux rives du Guayas. Oui, guerre aux traîtres et aux bandits, guerre aux oppresseurs de nos provinces maritimes, guerre sanstrôve aux ennemis de la patrie!

« Soldats, l'issue de la campagne n'est pas douteuse. Vous défendez la plus pure, la plus sainte de toutes les causes, la cause de l'indépendance nationale, de la justice et de la civilisation; votre nombre a triplé depuis nos derniers combats; vous avez à votre tête un général illustre, des officiers pleins d'intelligence et de bravoure, et par-dessus tout vous pouvez compter sur la protection visible de la Providence.

« Laissez nos ennemis s'amuser au souvenir des discordes des anciens jours; laissez-les vomir contre nous le torrent fangeux de leurs ignobles calomnies; laissez ces poltrons nous lancer leurs insultes pour se consoler de leurs déroutes, et préparez-vous à de nouveaux combats, je veux dire à de nouveaux triomphes. Sol-

dats , je n'ai qu'un ordre à vous donner : marchez à la victoire ! »

Il ne fallait rien moins que les commotions électriques de cette éloquence passionnée pour inspirer aux soldats confiance et courage au début de celte périlleuse campagne. Le lecteur comprendra les difficultés d'une marche sur Guayaquil, s'il se rappelle la configuration du pays que l'armée devait traverser. Au sortir de Guaranda, se présentaient les pentes abruptes et sauvages de la Cordillère. Plusieurs jours durant, au milieu des précipices, par des sentiers étroits, sinueux, défoncés, impraticables, les troupes avaient à descendre les escarpements de ces monts gigantesques, traînant après elles armes et bagages, munitions et approvisionnements. En débouchant dans la plaine, elles pouvaient s'attendre à rencontrer l'armée de Franco, supérieure en nombre, supérieure surtout en artillerie et en cavalerie. Si, contre toute espérance, la victoire les favorisait en rase campagne. Franco reprendrait le Guayas sur la Hotte qui l'avait amené, pour s'abriter derrière les fortifications de Guayaquil où il faudrait l'assiéger. C'était une entreprise formidable et digne des vétérans de Bolivar. De li\ les plaisanteries des soldats de Franco sur ces pauvres recrues de l'intérieur, qu'ils s'apprêtaient à reconduire la baïonnette dans les reins jusque dans les neiges de leur Chimborazo.

Ils comptaient sans le génie militaire de Florès et l'invincible audace de Garcia Moreno. Ces deux chefs, de nature différente, so complétaient l'un par l'autre. Ils posèrent en principe qu'on chercherait à surprendre l'ennemi et qu'on éviterait toute rencontre directe, sauf à rallaqucravec la dernièro'vigueur quand les circonstances paraîtraient opportunes. Ce plan, le seul possible dans les conditions d'infériorité où ils so trouvaient, fut exécuté avec la j)lus merveilleuse habileté.

Les troupes de Guayaquil formaient deux corps d'armée. Le premier occupait Babalioyo, ville située au pied de la Cordillère, et reliée avec Guayaquil par le fleuve Guayas. Se réservant le soin de détendre cette importante position, Franco commandait ce premier corps. Le second, sous les ordres du général Léon, occupait Catarama, petit village situé sur la route de Ventanas, à droite du fleuve. Or l'armée de Quito devait nécessairement ou suivre la route ordinaire de Babalioyo et se heurter au corps d'armée de Franco, ou prendre celle de Ventanas, beaucoup plus longue et plus mauvaise, et entrer en collision avec celui du général Léon. Voulant à tout prix empêcher la jonction des deux généraux, Florès entreprit de tourner l'armée de Franco pour l'attaquer à l'improviste, et cela sans donner l'éveil au général Léon.

Afin de masquer ses intentions, il fit descendre une division à Bilovan, près de Babahoyo, pendant qu'à la faveur de cette fausse démonstration, le gros de l'armée se dirigeait à marches forcées, par les sentiers inconnus de la montagne, sur la route de Ventanas. Le Tî août, à six heures du soir, les deux premiers corps étaient arrivés; les autres suivirent de près. Malgré d'indicibles fatigues, il fallut se remettre en route dans le secret de la nuit, en silence, afin d'échapper au général Léon dont le camp n'était pas éloigné. Heureusement les campagnards, dévoués à Garcia Moreno, donnaient les renseignements les plus précis sur la position et les forces de l'ennemi. Servant de guides et même de sapeurs, ils ouvraient à coups de hache un chemin au travers des bois quand les sentiers connus pouvaient être dangereux. On marcha de la sorte seize mortelles heures avant d'arriver à Babahoyo. Les mouvements furent si rapides et si bien concertés, le secret si strictement gardé, que le voyage s'effectua sans brûler une cartouche.

Le 7 à dix heuros du matin, commença l'altaque de Babahoyo. Surpris dans son quartier, Franco voulut se défendre ; mais ses soldats, décontenancés par cette alerte soudaine et inattendue, ne purent tenir contre l'impétueuse ardeur des troupes de Quito. Toutefois le feu des batteries ennemies avait durant deux heures retardé et même rendu incertaine l'issue du combat, quand Florès donna l'ordre à la cavalerie de charger les artilleurs, qui furent sabrés sur leurs piôces ou mis en fuite. Dès lors la déroute devint générale; Franco luimôme, blessé à l'épaule, poursuivi par un lancier qui le serrait de près, n'eut que le temps de se jeter sur un vaisseau pour aller cacher sa honte à Guayaquil.

Après trois heures de combat, Garcia Morcno se trouva donc maître de la place importante de Babahoyo. Grand nombre d'officiers et de soldats, trois canons, quantité de fusils et de munitions, l'imprimerie du gouvernement, les salines de l'Etat, tombèrent en son pouvoir. Un an auparavant il avait juré de ne prendre aucun repos avant d'avoir assuré le triomplie de sa cause ; après cette victoire, il écrivit à ses collègues du gouvernement provisoire : « J'ai tenu parole, et je crois bientôt pouvoir vous annoncer la fin de cette campagne visiblement bénie du ciel. » Puis, avec un oubli de soi-mOrae dont les grands hommes seuls sont capables, il ajoutait : « Ces avantages, nous les devons principalement au génie guerrier de notre général en chef, nous les devons ensuite aux vertus militaires de nos officiers et so'dals. »

La prise de Babahoyo avait mis le. général Léorj dans une situation critique, (loupé de sa ligne do coinmuniculion, il ne pouvait sans témérité attaquer des troupes 8U[)éri(Mires en nombre, et dont la victoire avait décuplé los forces. l*our se dégager, il descendit juscju'à Zuitiboroddon avecrintenliou d'y embarquer ses troupes

et de rejoindre Franco à Guayaquil; mais déjà Florès, qui l'avait deviné, se trouvait à Bocca Corvina, en face de Zamboroddon, avec artilleurs et canons, pour couler ses vaisseaux. L'infortuné fut réduit à gagner la cité marilime en traversant bois et rivières sous les feux d'un soleil dévorant.

Le terrain balayé, il restait aux vainqueurs à forcer l'ennemi dans la forteresse de Guayaquil, où Franco préparait une résistance désespérée. Tous les cantons de la province fraternisant avec les troupes de Garcia Moreno, le traître, pour colorer ses prétentions, imagina de concert avec Castilla une comédie plus ridicule que toutes les autres. Un certain nombre de mercenaires à sa solde, réunis en comité, proclamèrent Guayaquil ville libre et indépendante sous le protectorat du Pérou. Moyennant cette farce grossière. Franco restait le défenseur de la cité, et Castilla, en sa qualité de protecteur, s'autorisait à bombarder sans scrupule les envahisseurs de Quito. Tel est le respect de ces démocrates pour la volonté nationale !

Il fallut tout un mois pour s'approcher de Guayaquil. Transportées sur le Guayas jusqu'cà Zamboroddon, les troupes suivirent alors le chemin de terre au prix d'énormes fatigues et vinrent camper à Mapasingue, en vue de la cité. Les deux chefs y établirent leur quartier général pour combiner les dernières dispositions à prendre avant de livrer le terrible assaut.

L'entrée de Guayaquil est défendue de ce côté par une colline hérissée de batteries qui la rendent inexpugnable. A gauche de cette forteresse naturelle coule le Guayas, dont les eaux vont se jeter à la mer en côtoyant la ville. A droite s'avance l'Estero Salado, espèce de marécage boueux planté de grands arbres appelés mangliers, véritable bras de mer isolant complètement Guayaquil et la belle plaine qu'elle domine.

Pour pénétrer dans la place sans se jeter tête baissée sur les canons de rennomi, les deux chefs durent cette fois encore, recourir à un habile et audacieux stratagème.

Depuis quelques jours déjà, Florès préparait ostensiblement un assaut en règle de la colline et du fort qui la relie à TEstero Salado. De son côté, Franco disposait ses batteries de manière à foudroyer ses adversaires au premier choc. Le 22 septembre au soir, chacun s'en alla prendre son repos, persuadé que la bataille aurait lieu le lendemain, lorsque, la nuit, pendant que les feux brillaient au camp comme à l'ordinaire, l'armée des assaillants se mit on marche, sauf un régiment de lanciers et une compagnie d'artilleurs chargés de défendre en cas d'attaque le quartier général de Mapasinguc et d'attirer de ce côté l'attention de l'ennemi. L'armée se transportait à une lieue de là, sur les bords de l'Estero Salado, pour le traverser celte nuit-là même et surprendre Ouaya(|uil du seul côté où Franco ne pouvait l'attendre, car il ne venait à l'imagination de personne que des troupes en armes s'aventurassent jamais dans cet inextricable labyrinthe.

Sous l'habile et éncrgicjiie direction de leurs chefs, les soldais délilèrent dans le silence et l'obscurité de la nuit, cmporlant canons et munitions, canots et radeaux, tout le matériel lourd et encombrant qui devait s(;rvir à elfecluer le passage du Salado el à livrer bataille. Après deux longues heures de marche par des sentiers étroits et tortueux, à, travers les collines, les rochers et les broussailles, on déboucha enfin dans une |>elitu vallée où les soldats épuisés se livrèrent au sommeil. Sur pied dès l'aurore, ils arrivèrent promptement ù l'Fstero Saludo. Ce bras de mer, j)ris dans sa largeur, se divise en trois parties. C'est d'abord un marais fanf^eux, d'où émerge une for^t de mangliers. Ces arbrqs étranges élèvent leurs racines jusqu'à plusieurs mèlrcs

au-dessus du sol, de sorte que celles-ci, se croisant et s'entrelaçant comme les mailles d'un tissu, forment une haie impénétrable de cinq à six cents mètres d'étendue. Au delà, le marais est coupé dans toute sa longueur par un canal profond, d'environ trente mètres de largo, qu'on appelle le Rio Salado ; puis reparaissent les terrains marécageux et le bois de mangliers jusqu'à la savane. C'est cette barrière trois fois infranchissable qu'il fallait traverser pour se jeter dans la vaste plaine qui s'étend de l'Estero jusqu'à Guayaquil.

Le général en chef, entouré d'une compagnie do tirailleurs se rendait compte, avec une grande attention des difficultés du passage, (juand un feu de peloton, parti du Salado, lui apprit qu'on l'observait. Sans perdre de temps, il s'élança suivi de ses hommes à travers les mangliers pour reconnaître l'ennemi. C'étaient des éclaireurs montés sur deux embarcations, qui, aux premiers coups de fusil, s'empressèrent de gagner le large. Le Rio rendu libre, les tirailleurs le traversèrent en canots, pour s'établir sur la rive opposée, et protéger la terrible opération du passage des troupes. De l'autre côté, les canons déjà montés sur leurs atl'ùts attendaient le moment de balayer les lignes ennemies.

Alors, au moyen de canots et de radeaux, les différents corps, compagnie par compagnie, s'etforcent de franchir l'atrreux bourbier. On ne voit plus que des soldats accrochés aux mangliers, et suivant péniblement la direction tortueuse des racines, tantôt hissés jusqu'aux branches des arbres, tantôt enfouis dans la boue gluante sous un toit d'arbustes et de broussailles. Plusieurs bataillons avaient heureusement gagné l'autre rive, quand du fort de Liza part une vive fusillade ; le canon gronde à son tour; quelques balles, lancées par les tirailleurs, parviennent jusqu'au Salado : ce sont des détachements ennemis qui accourent pour barrer le

passage, difficulté qu'avait prévue l'habile général en chef. A rinstant, sur son ordre, vingt trompettes placées à l'avant-garde au milieu des tirailleurs sonnent la charge comme si toute l'armée suivait. Trompée par cette ruse, une bande de deux cents hommes, après avoir brûlé quelques cartouches, crut prudent de se replier en bon ordre.

Le gros de l'armée se trouvait alors dans les mangliers, déployant une activité prodigieuse. Bientôt les artilleurs, après avoir protégé leurs frères, arrivent eux-mêmes au bord du labyrinthe, traînant leurs canons, leurs affûts, leurs obus, leurs caissons. A la vue de leur chef qui s'élance dans le marais, chargé d'un caisson de cinquante kilos, ces braves le suivent avec leurs pièces. Les canons, attachés dans le sens de la longueur à un levier de quatre mètres de long, sont portés chacun par douze hommes. Dix autres traînent les ail'ûts, pentlaiit que leurs camarades chargent sur leurs épaules ou attachent à leur cou les caissons de munitions. Chacun de ces groupes n'avance de quelques mètres qu'au prix des plus héroïques elforls. Les uns, suspendus aux branches des mangliers, soulèvent le levier, pendant que d'autres, enfoncés dans la vase, soutiennent de leurs bras nerveux les lourds allûls. Ceux-ci les dirigent au moyen de cordes à travers les obstacles ; ceux-là écartent les broussailles ou coupent les racines qui embarrassent la marche. Parfois, après de longs efforts, une branche pourrie cède sous le poids de quatre ou cinq hommes qui tombent dans la vase, avec le canon suspendu à leurs bras, et il faut alors tout le génie des officiers pour les dégager de l'ornière. Enfin, la figure couverte de boue, les pieds et les jambes ensanglantés, l'uniforme en lambeaux, ruisselants de sueur, mourants de soif au point d'approidier de leurs lèvres le liquide nauséabond dans le(|uel ils palaug^ent, ces

braves aussi durs que le bronze de leurs canons, arrivent dans la plaine avec armes et bagages aux applaudissements de toute l'armée. On avait mis huit heures à franchir l'Eslero Salado, huit heures d'héroïsme silencieux dont nous n'avons voulu omettre aucun trait, afin de montrer ce que peuvent des hommes de cœur conduits par des hommes de génie.

Vers le soir, l'armée, formant un vaste quadrilatère, se développa dans la plaine et attendit frémissante, le signal du combat. Garcia Moreno et Florès parcoururent les rangs pour donner leurs dernières instructions. A onze heures, les clairons sonnèrent la marche en avant, c'est-à-dire la victoire ou la mort. Derrière les combattants s'ouvrait le tombeau de fange qui devait les ensevelir en cas de reculade ; devant eux, les canons de Franco. Chefs et soldats n'eurent plus qu'une seule pensée : vaincre les traîtres ou vendre chèrement leur vie.

A ce moment, tonnèrent à l'unisson les batteries de Franco et les canons du vapeur péruvien Tumbez. Les assaillants répondirent par un cri formidable de : « Vive l'Equateur ! » et se précipitèrent avec une telle fureur que plusieurs compagnies de l'avant-garde ennemie s'enfuirent en désordre, reconduites au pas de charge, l'épée dans les reins, par le bataillon du colonel Vintimilla. Le commandant Barreda, appuyé par l'artillerie du général Salazar, dispersa un fort bataillon d'artillerie et lui prit une de ses pièces. En même temps, les volées de mitraille balayaient la plaine si bien que les troupes de Guayaquil, qui ne comptaient nullement sur le canon après le passage du Salado, se retirèrent complètement démoralisées derrière les batteries de la colline', après avoir abandonné presque sans résistance la caserne et le parc d'artillerie.

* Le Cerro.'

Les hauteurs et les forts continuaient à se défendre. Garcia Moreno et Florèa, établis au centre des opérations, donnèrent vers quatre heures le signal d'une attaque générale. Le colonel Vintimilla, sous un feu terrible, prit d'assaut les fortifications de la Légua et s'empara de ses batteries. Vers six heures, le général en chef, entouré d'une faible escorte, s'approcha des retranchements du Cerro pour inviter l'ennemi à ne point prolonger une résistance inutile, et déjà les troupes levaient la crosse en l'air, quand un mulâtre furieux brandit sa lance pour en percer le trop porsuasif orateur. Florès n'eut que le temps de fuir aii plus vite, sous une pluie de balles auxquelles il échappa comme par miracle. Quelques instants après, il revint à la tête des Vengeurs de Quito, qui s'élançant à la baïonnette sur les parapets, tuèrent les artilleurs sur leurs pièces et se rendirent maîtres du Cerro. Pendant ce temps, les colonels Salvador et Vintimilla démontaient toutes les batteries depuis la Légua jusqu'à l'hôpital militaire.

L'ennemi affolé s'enfuit à la débandade à travers les rues de la ville, s'embusquant dans les maisons pour tirer encore sur les vainqueurs. A neuf heures, les survivants de cette lutte sanglante étaient tous prisonniers. Le général Franco, embarqué sur un vaisseau péruvien, laissait entre les mains de l'ennemi plus de quatre cents soldats, la plupart de ses officiers, vingt-six pièces d'artillerie, son armement et ses munitions. Après cette brillante victoire, le général en chef put dire sans forfanterie à ses compagnons d'armes : « Maîtres de ce boulevard où s'était réfugié le chef sauvage des Tauras, vous avez ceint votre front de lauriers qui ne se llétriront |)as. Le passage du SaUido avec nos canons, les combats qui ont décidé notre triomphe, seront des faits mémorables dans l'histoire mililaire dos nations. »

Lu pribc de (îuaya(|uil, qui terminait cette lutte do

quinze mois, fut saluée par des acclamations qui retentirent jusqu'aux confins de l'Equateur. On eût dit qu'on célébrait la conquête d'une nouvelle indépendance. Pour donner à cet événement sa vraie signification et en perpétuer à jamais la mémoire, Garcia Moreno voulut que la bannière déshonorée par les traîtres disparut avec eux de l'Equateur. « Cette bannière, dit-il dans un décret solennel, portée par un chef indigné, couvert d'une tache indélébile, doit s'effacer devant l'antique drapeau teint du sang de nos braves, drapeau toujours immaculé, toujours triomphant, vrai trophée de nos gloires nationales. A partir de ce jour, le noble drapeau colombien redevient le drapeau de la République. »

Le chrétien se souvint alors que la victoire doit s'attribuer moins au génie de l'homme qu'à l'intervention du Dieu des armées. La prise de Guayaquil ayant eu lieu le 24 septembre 18G0, fête de Notre-Dame de la Merci, il décréta que « pour remercier la Mère du divin Libérateur comme pour mériter son assistance dans l'avenir, l'armée de la République serait placée désormais sous la protection spéciale de Notre-Dame de la Merci et que, chaque année au retour de ce grand anniversaire, le gouvernement et l'armée assisteraient officiellement aux solennités de l'Eglise. » De fait, Notre-Dame de la Merci, ranli<[ue rédemptrice des captifs, l'avait aidé à délivrer son pays d'hommes plus à craindre que les Sarrasins, je veux dire les hommes de la Révolution.

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