‹ Garcia Moreno, président de l'ÉquateurChapitre 31 sur 67 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Durant les quinze années que nous venons de traverser, nous avons admiré en Garcia Moreno l.es merveilleuses qualités d'un chef d'opposition qui, pour délivrer sa patrie des tyrans libéraux ou radicaux, n'a cessé de combattre avec n'importe quelle arme, plume, parole ou épée. Mais tel brille dans l'opposition qui s'éclipse au gouvernement. On s'était heureusement débarrassé du pouvoir révolutionnaire ; mais comment restaurer l'édifice social ébranlé jusque dans ses fondements, surtout dans l'Amérique du Sud, cette fille enthousiaste de la liberté, bercée pendant un demi-siècle au bruit des pronunciamentos militaires, des élections bruyantes et (les congrès orageux ? Eprises de la souveraineté du peuple et du parlementarisme moderne, qui en est l'expression pratique, les républiques américaines consentiront-elles jamais à les répudier? D'autre part, avec un peuple souverain et des chambres omnipotentes, un chef d'Etat arrachcra-t-il jamais son pays à l'odieuse marâtre de n8î) pour le prosterner aux pieds de sa vraie mère, l'Église ? A cet émancipé, tout lier des droits (h; 1 liomine et du citoyen, comment réapprendre ses devoirs ?

Le faible Equateur était moins accessible que tout autre État à cette tentative de restauration. Surveillé parles republiques voisines, jalouses les unes des autres mais toujours prêtes à se donner la main pour soutenir les droits de la Révolution, l'Equateur ne pourrait accepter la direction de l'Eglise sans soulever des tempêtes à la Nouvelle-Grenade et au Pérou. A l'intérieur, tous les partis, infatués des idées modernes, crieraient à la trabison. Les libéraux en effet ne voyaient dans l'Église qu'une esclave asservie à l'Etat ; les radicaux francs-maçons, une ennemie à détruire ; les catholiques eux-mêmes hésitaient, pour la plupart, entre les droits inaliénables de l'Église et les prétendus droits du peuple. Partisans de la conciliation à outrance, ils s'ingéniaient à résoudre le problème de l'Église liJ)re dans l'Etat libre, comme autrefois on cherchait la quadrature du cercle. Ces éléments disparates, Garcia Moreno avait pu les rassembler un instant sous le drapeau de l'union nationale : l'instinct de la conservation matéricllo suffisait pour déterminer des libéraux» et des démocrates comme Borrero, Moncayo, Goraez de la Torre, Pedro Carbo, à lui prêter leur appui contre Urbina, l'ennemi commun ; mais, excellentes pour gagner une bataille, les coalitions présentent de graves inconvénients le lendemain de la victoire : chacun des partis se redresse de toute sa hauteur, et demande sa part de butin, sinon le butin tout entier.

Outre les revendications de ses alliés, Garcia Moreno avait à craindre l'opposition violente du parti vaincu. Le triumvirat Urbina-Roblez-Franco laissait derrière lui des adhérents nombreux dans les administrations civiles et militaires, phalanges de viveurs évincés ou qui tremblaient de l'être si un réformateur arrivait au pouvoir. De cette conjuration des vicieux avec les ambitieux, pouvait surgir un danger immédiat : celui d'une

convention semblable à celle de 184.", qui flclorrerait dans le clan libéral un nouveau Roca pour exploiter l'Equateur.

Garcia Moreno n'était alors que simple chef du gouvernement provisoire. Son rôle consistait à faire élire la convention nationale, qui devait donner au pays une constitution et un président. Si donc, après avoir renversé les révolutionnaires, il aspirait à réformer les institutions, à lui d'obtenir par sOn influence personnelle une assemblée de représentants conservateurs et catholiques.

En république, la question électorale prime toutes les autres. Aussi doit-on qualifier d'insigne folie la théorie souvent émise par l'opposition, qu'un gouvernement doit se désintéresser dans les élections. C'est lui demander d'abandonner le peuple aux roueries de plats valets qui le courtisent aujourd'hui et l'écraseront demain sous leurs pieds. Puisque Jacques Bonhomme est souverain, le gouvernement a le devoir d'user des moyens légitimes dont il dispose, pour obtenir du pauvre sire qu'il remette son sceptre entre les mains de ses vrais amis. Or, Garcia Moreno ne pouvait arriver à ce résultat sans réformer complètement le système électoral accepté jusqu'alors.

Sous la domination espagnole, l'Equateur était divisé en trois grands dislricls ou départemenis, Ouito, ('uenca et Guaya(iuil. Dès l'origine de la llépubiiciue, on statua que ces trois districts, très inégaux en population, nommeraient chacun six députés à la convention : système injuste et absurde au premier chef, mais contre lequel les révoluliouiiaires n'avaient jamais prolesté purce qu'ils y trouvaient leur profit. Avec cotte égalité de nq)résentalion, Guayaquil, vrai nid (h; démocrates, trouvait moyen de faire échec à (Juito, dont la population, composée en général de conservateurs, était trois

fois plus nombreuse. La jalouse Cucnca s'unissait volontiers à Guayaquil, pour faire pièce à la capitale. De là celle anomalie d'un peuple catholique presque toujours représenté par des libéraux ou des radicaux ; de là les scandales donnés par les congrès depuis 1830. A l'instigation de Garcia Moreno, le gouvernement provisoire résolut de couper le mal dans sa racine en basant le nombre des députés, non plus sur le nombre des districts, mais sur le chiilre de la population. Chaque fraction de vingt mille âmes aurait droit à un représentant au congrès, ce qui portait un coup mortel à la suprématie révolutionnaire. Les radicaux le comprirent si bien qu'ils mirent tout en œuvre pour intimider le gouvernement et empêcher le fatal décret. Sous la direction de Pedro Carbo, démocrate avancé qu'on avait eu le tort de nommer gouverneur de Guayaquil, les électeurs de cette cité organisèrent mémo un pronunciamento en faveur de l'ancien mode électoral, enjoignant ainsi au gouvernement d'avoir à se soumettre.

Garcia Moreno releva le gant par une lettre à Pedro Carbo, dans laquelle il le bat en brèche au nom de la souveraineté du peuple, l'arche sacro-sainte des républicains.

« Vous préconisez, dit-il, un principe absurde en théorie, désastreux en pratique, aussi contraire à la raison qu'à la saine morale, car votre égalité de représentation par district constitue une évidente inégalité, relativement à l'étendue du territoire et au chiffre de la population. Votre égalité, c'est la soumission de la majorité à la minorité, et, par conséquent, la destruction du système représentatif, qui exige le respect des majorités; c'est l'inégalité du droit pour chacun; c'est l'antagonisme des provinces, la violation de la justice, le germe de tous les désordres, la consécration de l'anarchie.

« Et do foit vous n'avez qu'à relire, pour vous en convaincre, les pages récentes de votre histoire. Ce système électoral ne manqua jamais de fournir à des gouvernements sans vergogne l'appui d'une majorité stupide et vénale pour éloufTer la voix du peuple et légaliser les actes de la plus monstrueuse tyrannie. Sans cette anomalie révoltante, qui donne droit à une province de trente mille âmes de nommer quatre députés pendant qu'une autre de quatre-vingt-dix mille n'en nomme que deux, le pays n'aurait pas roulé de chute en chute jusqu'à cet épouvantable abîme, d'où, grâce à la divine Providence, nous venons de le tirer ; jamais ils n'aïu'aient gardé ou usurpé le pouvoir, ces hommes néfastes qui ont trafiqué si longtemps de la richesse, de l'honneur et de l'indépendance du pays.

« J'ai la conviction qu'un régime social fondé sur l'injustice ne peut t'tre ni bienfaisant ni durable. Pour mon compte, je m'opposerai de toutes mes forces à cette menteuse et détestable égalité. Mon opinion, comme membre du gouvernement, comme citoyen, comme enfant de Guayaquil, c'est que la République doit être une famille. Pour cela, brisons les démarcations d'un autre âge, et finissons-en une bonne fois avec toutes ces prétentions de provincialisme. Je sais que cette opinion choquera certains politiques intéressés au maintien des anciens abus, ou incapables de comprendre les leijons de l'expérience. J'écris non pour ceux-là, mais pour l'ensemble de mes concitoyens, persuadé que l'esprit de justice ne s'éteint jamais dans le cœur d'un pcu|>le. »

Les journaux révolutionnaires se jetèrent sur cetlfe lettre avGC une rage d'autant plus furieuse qu'elle déliait loiit semblant de réfulalion. Mais le gouvernement leur ménageait une bien aulre surprise, j(î veux dire l'éleclion par le suflVoge universel et direct.

Jusque-là le peuple formait des comices composés de trois cents électeurs par district ; lesquels nommaient ensuite les députés. Cette élection à deux degrés constituait une véritable oligarchie des classes dirigeantes, en général beaucoup moins ^ catholiques et conservatrices que les simples paysans. Isolé dans ses montagnes, préservé des journaux qui chaque matin viennent irriter les passions ou pervertir le bon sens, le peuple a conservé les habitudes de foi, d'ordre et de soumission. Dans les villes, au contraire, à part un petit nombre de familles oii l'on garde précieusement le trésor des principes religieux et sociaux, le libéralisme plus ou moins révolutionnaire a envahi les lettrés, et c'est pour la satisfaction de ce miUier d'ambitieux que l'anarchie dévore un million d'hommes. Afin de ruiner ces influences démoralisatrices, Garcia Moreno s'appuya sur le peuple et, malgré l'exaspération des faux démocrates, libella ainsi le décret de convocation aux urnes : « L'élection aura pour base le chift're de la population. Toute fraction de vingt mille habitants nommera un député. L'élection sera directe, et le suffrage universel. Est électeur tout citoyen de vingt-et-un ans, sachant lire et écrire.

A ceux qui trouveraient mauvais ce recours au suffrage universel, il faut répondre que, dans les pays réduits au régime parlementaire, le meilleur système électoral est celui qui, vu les circonstances, produit une majorité de cathoUques et d'honnêtes gens. Investi par les peuples du pouvoir souverain afin de sauver la patrie agonisante, Garcia Moreno usait d'un droit strict en adoptant le moyen le plus apte à procurer le bien du pays. Les amis secrets du régime déchu ne partageaient pas son avis, cela va sans dire ; mais avait-il conquis le pouvoir pour leur plaire et les remettre au pinacle? D'ailleurs n'appiiquait-il pas le principe fondamental

(lu droit conslilulionnel républicain, et comment des démocrates osaient-ils invectiver contre un décret si llatteur pour le peuple souverain, leur idole?

Us invectivaient cependant, et sans même se donner la peine de dissimuler une colère qui prêtait à rire. Dans son journal L'Industriel \c docteur Riofrio* n'avait pas assez d'anathèmes pour accabler le gouvernement provisoire, et Garcia Moreno en particulier. La République de Cuenca s'éleva contre le décret au nom des « capacités». Le chef de cette opposition insensée, Pedro Carbo,' déclara par l'organe du Progrès de Guayaquil que, dans de pareilles conditions, il renonçait au mandat de député, ce qui dénotait de sa part autant de prudence que d'indignation. Malgré ces vaines déclamations, le peuple se rendit aux urnes avec allégresse, heureux de donner des collaborateurs au grand homme qui venait de le sauver. La victoire des conservateurs, aussi complète que possible, remplit d'espoir tous les cœurs sincèrement dévoués à la république.

Pour se venger de son échec, l'opposition démocratique eut recours à ses moyens ordinaires : la sédition et le poignard. Quelques jours après les élections, on découvrit le lil d'une cons])iration contre le gouvernement. Trois individus mal famés, Cortez, Castro et Proano, avaient formé le projet d'assassiner Garcia Moreno (alors i\ Guayaquil^, de révolutionner les casernes et de proclamer Pedro Carbo chef suprême. Appelé inopinément à Quito avant le jour fixé pour l'assassinat,

* Le docteur Miguel Riofrio ne manquait ni do talents, ni do patriotisme, mais il était libéral. Partisan dtî (larcia Moreno jusqu'à Tuinbiico, SCS idées politiciuns rpntrainèront ensiiile dans une oppositit)!! violente qui ne reculait pas devant les plus atroces ealomuies. l'n jour que V Indiislriel se pré|)arait à lancer un numéro plus inccndiairi! que les autres, Gaicia Morenn tit briser les planches avant le tirage. Épouvanté, UiolVio s'( nfuii au Pérou et ne revint plus.

Garcia Moieno échappa comme par miracle. On apprit alors, non sans étonnement, que Pedro Carbo, dont la conscience méticuleuse se révoltait à l'idée d'une réforme électorale, entretenait des relations avec les assassins. Sans doute il ignorait leur exécrable dessein, car nous ne pouvons croire qu'aux yeux de ce politique peu intelligent, il est vrai, mais incapable d'un crime, le poignard paraîtrait un moyen plus honnête que le suffrage universel, de porter au pinacle sa très importante personnalité.

Sur ces entrefaites, s'ouvrit la convention, où Garcia Morencf rencontra des dissentiments plus inquiétants pour ses grands projets que les conspirations des irréconciliables. L'assemblée se composait d'une quarantaine de députés, tous plus ou moins acteurs dans la croisade libératrice. Ils s'entendaient tous pour acclamer Garcia Moreno, le héros de cette croisade; mais, à part ce trait d'union, jamais éléments plus hétérogènes n'avaient figuré dans un parlement.

En trte paraissait le général Florès, encore brillant, bien que sur le retour. Ses collègues n'avaient point perdu le souvenir des quinze années de despotisme, ni de la défaite de l'Elvira, ni des tentatives d'invasion; mais sa noble conduite à l'heure où la pairie expirante réclamait son épée, son héroïsme pendant la campagne de Guayaquil, l'influence de Garcia Moreno, son ennemi d'autrefois, qui ne voulait plus voir en lui que le vieux guerrier de l'Indépendance et le sauveur de la patrie, le firent nommer président du congrès. Néanmoins, les vieux lutteurs de 1845 ainsi que les jeunes patriotes élevés dans l'horreur du flot-éanisme dissimulaient avec peine leur instinctive répulsion. Ils reprochaient au général sa fierté, ses idées dominatrices, ses revendications pécuniaires. De là des sentiments d'aigreur qui trop souvent donnèrent lieu à de véritables batailles

parlementaires, et quelquefois aux apostrophes les plus injurieuses. A propos d'un projet de loi combattu par lui, Florès s'étant avisé de dire que, si ce projet obtenait la majorité des voix, il quitterait « non seulement le Congrès, mais la République » : — Senor présidente, répondit le plus jeune des députés, c'est le plus grand service que vous puissiez rendre à la nation. »

Autour du président se groupaient certaines notabilités du parti conservateur et catholique, même quelques membres du clergé; mais aujourd'hui, grâce au libéralisme qui déteint sur tout, il y a différentes nuances de conservateurs, différentes nuances de catholiques et, faut-il le dire? dilîérentes nuances d'ecclésiastiques. La majorité des députés se composait de jeunes gens dont la plupart avaient fait leurs premières armes, et aussi leurs premiers pas dans la politique, durant la période insurrectionnelle qu'on venait de traverser. Catholiques plus ou moins pratiques, mais presque tous libéraux exaltés, ils arrivaient au congrès la tète farcie des idées américaines sur la séparation de l'Eglise et de l'État, sur le système fédératif, et autres utopies alors très prAnées à la Nouvelle-Grenade. Ils admiraient en Garcia Morcno, l'invincible ennemi du despotisme mais on les aurait bien embarrassés en leur dcmmdant une définition de la liberté. N'était-il pas à craindre que cette assemblée, chargée par la nation de panser ses blessures, ne luàt le malade au lieu de le guérir? Heureusement Garcia Moreno veillait sur ce souverain doué de quarante létes, et capable par là même d'une infinité de bévues.

Après la séance d'ouverture, qui eut lieu le 10 janvier 1861, le gouvernement provisoire rendit compte de ses actes à la convention et lui remit ses pouvoirs. Au récit de cette époj)éc de (juinzc» mois, sénateurs et députés ne purent s'empêcher de battre des mains et

de pousser de longues acclamations. Séance tenante on décréta que les membres du gouvernement provisoire avaient bien mérilé de la nation et que les bustes de ces illustres citoyens figureraient au palais du gouvernement pour perpétuer le souvenir de leurs services. Garcia Moreno, chaudement félicité devant tout le peuple, fut nommé président intérimaire. Les représentants n'oublièrent point l'armée qui, par sa bravoure, avait sauvé le pays, ni cette Vierge de la Merci dont la fêle avait coïncidé avec la prise de Guayaquii. On confirma le décret qui la déclarait patronne spéciale et protectrice de la République. Malheureusement cet enthousiasme du cœur, cette touchante unanimité, fit place à la discorde, dès que s'ouvrirent les débats sur la révision de la constitution.

Garcia Moreno désirait ardemment doter l'Equateur d'une constitution catholique, seul moyen de « moraliser le pays par l'énergique répression du crime et l'éducation solide des jeunes générations, de protéger la sainte religion des ancêtres et de réaliser les réformes que ni le gouvernement ni les lois ne peuvent obtenir par eux-mêmes K » Mais, au lieu de heurter des législateurs incapables de le comprendre, il crut mieux faire d'ajourner à des temps meilleurs l'exécution complète de ses plans et se borna pour le présent à écarter toute disposition de nature à paralyser l'action de l'Eglise.

Le projet de constitution déclarait la religion catholique, apostolique et romaine, religion de l'Etat à l'exclusion de toute autre. Loin de constituer une innovation, cet article consacrait un principe toujours admis dans les républiques américaines et, de plus, un fait aussi éclatant que le soleil. Mais le vent était à la liber-

♦ Message de 1861.

lé des cultes, n'était-ce point là le droit nouveau, accepté dans les deux mondes, et tout récemment à la Nouvelle - Grenade , aux portes de l'Equateur? Après avoir chassé les tyrans qui l'opprimaient, la nation équatorienne ne devait-elle pas entrer résolument dans le mouvement d'émancipation qui entraînait tous les peuples, abolir une législation rétrograde, elî'acer les derniers vestiges de l'Inquisition? Une fois lancés dans cette voie, les' jeunes politiciens se répandirent en tirades échevelées sur la liberté de conscience, les progrès modernes, et autres clichés à l'usage des parlementaires sans idées. Un ecclésiastique sous l'action de ce feu très peu sacré, s'oublia jusqu'à déclamer avec emphase un discours de Mirabeau. Il affirma solennellement que Dieu, visible comme le soleil, s'impose à tous et par conséquent c'est une superfluité presque injurieuse de le reconnaître officiellement. On applaudit ce naïf au lieu d'en rire. Pour quelques-uns cependant, toute cette argumentation cachait plus de malice que de niaiserie. En supprimant Tarticle comme inutile, on ouvrait frauduleusement une porte détournée par laquelle entreraient bientôt les faux cultes. Quant aux jeunes gens, piqués dans leur amour-propre national, ils voulaient montrer à tous les peuples que le soleil de la liberté luit sur leurs montagnes aussi bien qu'à la Nouvelle-Grenade.

Ces ridicules déclamations n'eurent heureusement d'autre effet que de soulever tout le pays contre leurs auteurs. Scandalisé de voir l'abominable hérésie placée sur le même pied que la vieille religion des ancêtres, le peuple fil entenilrc contre l'assemblée des murmures signilicutifs. Pour sa part, Garcia Moreno usa de toute son iniluenee pour lamcncr les égarés à des idées plus saines, et l'article fut luainlcnu. Dans les délibérations relatives aux rapi)orls de l'I^^glise et de l'Ktat, il réussit

mômo à briser certainos entraves qui gênaient plus ou moins l'action du clergé.

Une autre question vitale vint alors passionner les esprits au dedans et au dehors de l'assemblée. L'Equateur conserverait-il sa forme unitaire, ou se morcellerai<-il en petits Etats indépendants reliés entre eux par un lien fédératif, comme les Etats-Unis ou les cantons suisses ? Cette discussion était partout à l'ordre du jour depuis que la Nouvelle-Grenade, infatuée de la république modèle de Wasliinglon, exaltait avec emphase les avantages du système fédéral et proposait de s'y rallier sous le nom d'Etats-Unis de Colombie. Beau thème pour nos jeunes constituants, dont la tète abondait en réminiscences de collège. Quoi de plus poétique que les cantons suisses et de plus grandiose que les Etats- Unis ? Avec la fédération, plus de guerres, plus de despotisme, mais la plus touchante fraternité. Sans doute le gouvernement fédéral suisse opprime j)arl'ois 4es cantons catholi(|ues; les états du Nord, en Amérique, écrasent de temps en temps ceux du Sud; mais on n'y regardait pas de si près. vPour les ambitieux, la fédération constituant beaucoup d'États, avait surtoiit l'immense avantage de nécessiter beaucoup de fonctionnaires, et de favoriser ainsi le rêve des nullités qui veulent régner à tout prix, fût-ce sur les infiniment petits.

Il n'était pas difficile de montrer aux moins clairvoyants que le fractionnement de l'Equateur en plusieurs états, établirait entre eux un antagonisme détestable, fomenterait la guerre civile, et ruinerait d'un coup tout espoir de progrès en anéantissant toute ressource dans ce pays d'une immense étendue et d'une population très restreinte. Garcia Moreno s'opposa énergiquement à la division. « Vous voulez, disait-il agréablement, briser le plat pour en rajuster ensuite les

morceaux. Vous rendra-t-il plus de services, ainsi rapiécé, que dans son état d'intégrité ? » Après des débats très orageux, accompagnés d'une inondation de pamphlets, la majorité se rallia au système unitaire. En somme, beaucoup de bruit pour rien, et c'est souvent ce qu'on doit espérer de mieux d'une assemblée de constituants.

La convention n'avait plus qu'à délibérer sur les droits constitutionnels du pouvoir exécutif, question brûlante au lendemain d'une insurreclion contre la tyrannie. Quelle belle occasion de lancer des l'usées oratoires sur les droits de l'homme et les libertés imprescriptibles du citoyen ! On rappela que le pouvoir exécutif n'est que le mandataire du peuple souverain; on voua les despotes aux dieux infernaux; on oublia que le gouvernement, chargé de veiller à la sécurité de tous, doit être armé de pouvoirs suffisants pour réprimer les perturbateurs. C'est d'une main parcimonieuse et comme à regret que les députés accordèrent au président les facultés nécessaires pour gouverner, même en temps de paix. Pour l'empêcher de tyranniser les citoyens, on en faisait le jouet des entrepreneurs de révolutions. Aux jours de bouleversement, il se verrait dans l'alternative ou de livrer aux séditieux la société dont il avait la garde, ou d'agir en dictateur pour la sauver. Mais que peut la raison sur Jes libéraux qui croient avoir gagné tout ce ([ue perd l'autorité? darcia Moreno se contenta de demander pour le pouvoir une double garantie contre les menées des radicaux : d'abord la ratification de sa réforme électorale, et ensuite la scission en deux j)arlies de la province de Guayaquil ', afin do soustraire la phiinc à l'inlluenco désas-

• I.a province issue de ce dé(lout)lem('nl s'ajutclio //).s Hios, les Ilivii.Tos.

treusc de la cité. On lui accorda ces deux points, et l'ensemble de la constitution fut voté.

L'assemblée mit alors à l'ordre du jour l'élection du président. Elle avait décrété que pour l'avenir le suffrage universel nommerait le chef de l'Etat, mais en se réservant l'élection actuelle. A l'unanimité des voix ' et sans débats, Garcia Moreno fut élevé à la présidence de la république. Ainsi la nation, par ses représentants, rendit hommage et justice au grand citoyen qui depuis quinze ans n'avait vécu que pour elle. Sauf les urbinistes, qui frémirent de rage, le peuple répondit au choix des députés par d'unanimes applaudissements.

Garcia Moreno refusa d'abord le mandat qu'on lui offrait, alléguant avec raison l'insuftisance des pouvoirs octroyés au gouvernement par la nouvelle constitution. Désarmer l'autorité en face de la Révolution, c'était, disait-il, décréter l'anarchie perpétuelle. On verra plus tard combien ses prévisions étaient justes. Il finit cependant par céder aux instances de ses amis qui, voyant en lui le seul homme capable de régénérer la nation, firent appel à sa conscience et à son dévouement. Du reste, pour lui prouver leur bonne volonté, les représentants votèrent, sous son impulsion, plusieurs lois organiques dont ils n'apprécièrent peut-être pas toute la portée. Ils décidèrent qu'un concordat serait proposé au souverain pontife, et mis à exécution sans attendre la ratification au futur congrès. Par cette porte qu'ils lui ouvraient, le président allait à leur insu faire passer toutes les libertés de l'Eglise. On décréta également la réorganisation des finances, de l'armée, de l'instruction publique, et la construction d'un chemin carrossable de Quito à Guayaquil. Garcia Moreno,

* Moins une, qui fut donnée à Pedro Garbo.

dont on connaissait le génie et l'activité, reçut la mission d'exécuter ce magnifique programme. C'était précisément le plan du bel édifice dont il voulait doter son pays. En en traçant l'esquisse les députés obéissaient à ses inspirations, mais nul ne pouvait deviner les proportions colossales qu'il allait lui donner. Somme toute, malgré les dispositions peu favorables de la convention, Garcia Moreno avait écarté tout projet de loi contraire aux intérêts de l'Eglise et de l'Etat, et obtenu un blanc-seing pour opérer les réformes qu'il jugerait nécessaires : c'était, pour ses débuts, un assez beau succès.

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