‹ Garcia Moreno, président de l'ÉquateurChapitre 36 sur 67 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

VIOLK.NTK RÉACTION

II y avait à peine deux ans que Garcia Moreno exerçait le pouvoir, et, s'il avait pour lui le peuple catholique, il pouvait se vanter d'être pour tous les révolutionnaires, libéraux et radicaux, l'homme le plus impopulaire et le plus exécré de l'Equalciir. Nous allons assister au gigantesque duel du héros chrétien contre cette légion d'ennemis.

La ligue, qui dej)uis quelque temps déjà complotait le renversement de Garcia Aloreno, avait pour chef ce misérable Urbina, ignominieusement chassé du territoire trois anm'îes auparavant. L'astucieux despote sentait que Garcia Moreno, Fauteur de sa chute, empêcherait à jamais son retour : aussi lui avait-il Voué une haine implacable et travaillait-il de tout son pouvoir à organiser conlr(! lui une conjuration, tant de ses adeptes à l'intérieur que des chefs d'étals plus ou moins animés de sa rage s(!ctaire.

A rE(juateur il complaît sur tous les d('mocrates initiés à la Iranc-nuironncrie et tiers de s'intituler progressistes ou libres-penseurs. Un de leurs chefs les plus ardents, l'ambitieux IVdro Garbo, se déclarait en toute circonstancf l't'imnni acliMi'ué de Gaivia Moreno, de sa

politique catliolique. et, môme de ses entreprises les plus évidemment luvorables au bien-être malth-iel du pays. Quand le président commença la route carrossable de Quito à (iuayaquil, tous les cantons intéressés votèrent, sur sa demande, des subsides annuels pour l'iixécUtion de ce colossal projet : seul, le conseil municipal de Guayaquil, à l'instigation de Pedro Carbo, répondit que la ville, fortement endettée, ne pouvait souscrire aux vœux du gouvernement ; ce qui ne l'empêchait pas de voter des fonds, séance tenante, pour l'achat d'une bibliothèque et la création d'un journal d'opposition. Sous l'influence de tels hommes, l'hostilité grandissait chaque jour contre Garcia Moreno, au point que certains énergumènesà Guayaquil regrettaient tout haut la liberté dont on jouissait sous Urbina et Roble/. Un autre fanatique d'Urbina, c'était le docteur Pedro Moncayo, revenu à ses premières amours. D'abord ardent ami de l'ex-président, il avait fuit ensuite contre lui la révolutionde nuii 18.j9avec tant d'aiiiniosit»'' qu'il voulait dépouiller les temples et fondre hîs cloches pour augmenter les ressources et multiplier les armes. Aujourd'hui, en haine de Garcia Moreno, il regrettait si amèrement son ami d'au I refois, qu'en attendant son retour, il s'expatriait pour ne pas mourir sulVixjué dans cet Equateur u où l'on numquait de toutes les liberté's, liberté de la presse, liberté d'élection, libeité d'association, liberté d'enseignement, ces grands moyens dont disposent toutes les sociétés civilisées pour propager la vérité, la justice, les s<;iences et les arts'. » Cela veut dire qu'à l'Equateur la secte n'avait pas les coudées franches pour travailler au renversement de l'Eglise et de la société. Par ses pamphlets, P. Moncayo se faisait, à l'Equateur et chez tous les peuples de l'Amérique,

* Ojeada sobre las Republicas Americanas, P. Moncayo.

lardent missionnaire de l'insurrection contre Garcia Moreno.

A ces accusations de tyrannie répondaient les hurlements des nombreux mécontents de l'intérieur, employés mis à la retraite, soldats astreints à la discipline, libéraux vexés des allures autoritaires du président, et plus encore de son respect absolu pour les droits de l'Eg-iise. En cas de bouleversement, tous promettaient leur adhésion, mais nul n'osait tenter un mouvement qui aurait compromis sa tête. Conspirateur sans courage et sans vergogne, Urbina n'hésita point à réclamer l'appui du Pérou et de la Nouvelle-Grenade, ces deux mauvais larrons, comme disait le P. Solano, placés à droite et à gauche de l'Equateur pour le dépouiller quand l'occasion s'en présente. Il jeta d'abord les yeux sur le péruvien Castilla, dont il connaissait les prétentions sur l'Equateur et les ressentiments contre Garcia Moreno.

Depuis sa mésaventure de Guayaquil, Castilla vivait en bonne intelligence avec le triumvirat Urbina-Roblez- Franco, lesquels restaient frères et amis malgré leurs démêlés d'autrefois ; mais, pour envahir de nouveau l'Equateur, le président du Pérou devait donner aux autres puissances une raison tant soit peu acceptable : il imagina d'intenter à Garcia Moreno devant toute l'Amérique un procès de haute trahison. Nos lecteurs se souviennent des malencontreuses lettres adressées au représentant du gouvernement français sur la question d'un protectorat éventuel. Ces lettres, restées secrètes jusque-lîi, furent livrées à ('aslilla par l'indiscrétion coupable d'un agent diplomatique, et publiées dans un journal de Lima. Aussitôt, sur un mot d'ordre d'Urbina, toutes les feuilles américaines dévoilèrent avec indignation « la grande trahison de Garcia Moreno. Connn(! Florès, avec lequel d'ailleurs il s'était réconcilié, le président de l'I'^nialeur avait vendu son pays à

l'étranger ! » Le traître Franco, qui n'avait pas rougi de conclure avec Castilla le honteux marché du 2o janvier 4861, prit la plume pour dénoncer Garcia Moreno à la vindicte puhlique. Urbina, l'hypocrite ! manqua de tomber en pâmoison à cette fatale nouvelle. « Livrer l'Equateur à la France ! s'écriait-il, mais c'est le coup de mort de l'Amérique. Non, je ne voulais pas y croire, malgré mon inimitié contre l'usurpateur ; je voulais voir de mes yeux, toucher de mes mains les pièces authentiques, avant d'abandonner la résolution que j'avais prise de renoncer à jamais à la vie publique. Je vins donc au Callao pour m'en assurer, et je me lis apporter à bord les maudites lettres. C'étaient bien des autographes, c'était bien l'Equateur transformé en colonie française, ma patrie vendue à l'étranger, et l'Amérique menacée d'une ruine imminente ! Les Français allaient envahir l'Equateur comme ils ont envahi le Mexique ^ »

Quel odieux et impudent mensonge ! Garcia Moreno avait parlé de protectorat, non de colonie. Il avait voulu, dans un moment de détresse, « sauver l'honneur et l'existence de la nation », non l'inféoder à un peuple étranger. Et encore était-ce de sa part une simple proposition « qu'il faudrait soumettre, si elle était prise en considération, au jugement des représentants du peuple. » Le texte- môme de la lettre en fait foi. Les deux collègues de Garcia Moreno au gouvernement provisoire, Gomez de la Torre et Avilés, bien qu'ennemis politiques du président , le disculpèrent entièrement en môme temps qu'ils mirent à nu l'indigne conduite de Franco à leur égard lors de la conférence de Guayaquil ; mais que peuvent les démonstrations et

< Citation empruntée à la brochure : El gênerai Urbina y sus projcctos conlru elpais. Guayar|uil, avril 1864. 2 Voir ce texte, ibid. pp. 10 et U.

les protestations contre une calomnie accréditée par les mille voix de la presse et toutes les loges franc-maçonniques ? On resta persuadé que Garcia Moreno avait conçu l'idée de livrer l'Equateur à la France.

Castilla se crut d'autant plus autorisé à exploiter cet incident qu'il avait hautement protesté contre l'occupation du Mexique par les Français. Dans un manifeste incendiaire, il avait dénoncé au monde civilisé ce gouvernement de Napoléon « assez audacieux pour détruire une république dans le Nouveau-Monde », olïert à Jnarez des secours en armes et en argent contre les envahisseurs, et lancé de telles invectives conire les résidents français au Pérou qu'on les couvrit d'insultes. Cet énergumène devait naturellement partir en guerre contre Garcia Moreno, l'ami des Français, et de plus l'auteur de son échec de 1859. II l'accusa publiquement d'avoir tenté plusieurs fois d'incorporer l'Equateur à des puissances étrangères, et, probablement en vue de soustraire quelques provinces à ces puissances, il réclama d'un ton comminatoire l'exécution immédiate du traité de Mapasingue, par lequel Franco lui avait cédé une bonne partie du territoire équatorien. Successeur de Franco, Garcia Moreno héritait naturellement, d'après Castilla, de tous les engagements contractés par « l'ex-doyen des chanoines. »

Heureusement le tapage des journaux et les menaces des diplomates intimidaient peu Garcia Moreno. Il répondit à Castilla que ses revendications n'avaient aucnric valeur, << attendu que le traité du 2'i janvier était (Mil de plein droit. Franco n'avait pu ong;ig(M' un pays <|ui ne le reconnaissait point pour son chef; d'ailleurs ni \vM chambres de l'Iviualeur, ni celles du l'érou, n'avaient consenti A ralilicr cette honteuse convention. De plus, le gouvernement de l'Kciuatcur ne refusait pas de nommer dos commîssair(>s pour s'entendre avec

ceux (In Pérou sur la ligne de démarcation entre les. deux états, s'en remettant en cas de conflit à l'arbitrage du Chili ». Castilla ne voulut rien entendre et menaça d'envahir l'Equateur par terre et par mer. Pour toute réponse, Garcia Moreno fortifia Guayaquil et commença les préparatifs nécessaires pour mettre sur pied une armée de dix mille hommes. Si les hostilités n'éclatèrent point, c'est que la Grande-Bretagne interposa sa médiation, qui fut acceptée par Garcia Moreno comme moyen de terminer le différend d'une manière conforme à l'honneur national, et par Castilla, comme un expédient très heureux pour sortir sans trop de ridicule du mauvais pas où ses bravades l'avaient engagé.

Furieux de cet échec, le président du Pérou rompit toute relation diplomatique avec le gouvernement équatorien et ouvrit les bras à tous les conspirateurs en ({uête d'un refuge à l'étranger. En octobre 1862, muni <ie son autorisation, Urbina put équiper un vaisseau dans le port du Callao pour tenter une descente sur un point quelconque de l'Equateur et insurger le pays. L'occasion paraissait favorable : le général Florès était assez gravement malade ; Garcia Moreno revenait de Tulcan battu et peut-être amoindri ; évidemment le peuple, échauffé par les démocrates, allait acclamer Urbina comme un libérateur. Il fallut en rabattre : à peine arrivait-il au petit port de Payta, à bord de la Nueva Granada baptisée d'un faux nom et couverte du pavillon chilien, que déjà le président l'avait découvert sous son masque et le signalait, lui, Roblez et ses autres complices, comme des pirates dignes du dernier châtiment. Pendant qu'un corps d'armée se formait à Guayaquil pour les appréhender en cas de débarquement, une circulaire de Garcia Moreno à tout le corps diplomatique en appelait au droit des gens, cyniquement violé par le gouvernement du Pérou. En même

lcnî,ps son délègue dénonçait à Castilla l'acte de brig^an- (lage commis sous ses auspices, le sommant, s'il voulait la guerre, de la faire au moins loyalement. Acculé par le gouvernement de l'Equateur, les représentations du corps diplomatique, et les manifestations indignées de lopinion, Castilla se vit obligé d'arrêter ses affidés et (!e mettre l'embargo sur leur vaisseau. Pour comble de malheur, son mandat expirait au moment de cette déconvenue. Il fut remplacé au fauteuil par le brave général San- Roman, qui désavoua le honteux traité du 2.') janvier et entretint avec l'Equateur d'amicales • et pacifiques relations.

Les révolutionnaires n'avaient donc plus rien à attendre de ce côté. Ils se tournèrent vers l'autre larron, c'est-à-dire vers Mosquera, le nouveau président de la Nouvelle-Grenade. Ce dernier, vainqueur du parti catholique qu'il avait abattu dans la personne d'Arboleda, persécuteur acharné de l'Eglise, révolutionnaire de la pire espèce, haïssait en Garcia Moreno le patriote {•hrétien et l'ennemi déclaré des loges maçonniques. Ambitieux comme Castilla, mais plus rusé, son plan (ra|T;randissement consistait à englober sous le nom d'Etats-Unis les trois républiques, Nouvelle-Grenade, Venezuela, Equateur, qui sous Bolivar avaient formé la grande Colombie. Restaurateur de l'unité sous la forme fédérât ive, fondateur des États-Unis du Sud, qui bientAt rivaliseraient d'importance avec ceux du Nord, il espérait se maintenir assez longtemps au pouvoir pour anéantir dans ce vaste territoire le règne du Christ cl de son Eglise. Aussi tous les révolutionnaires avaientils salué son avènement par des transports de joie. Dans sa lutte à outrance contre Garcia Moreno, Urbina s'empressa de recourir ;\ l'intervention du grand libérateur.

« Vous ave/ appris, lui écrivait-il de Lima, comment

raudacioux et cynique prosideni de l'Eqiuilcur. marchant sur les traces du général Florès, voulut annexer notre pays à rcmpire français. J'ai pensé que vous, l'un des g-loricux fondateurs de notre indépendance, vous comprendriez noire disgrâce et ne permettriez jamais que l'Equateur subît un protectorat humiliant ou devînt une simple colonie. Or, telle est la situation lamentable de ma patrie, qu'elle ne peut reconquérir sa liberté sans l'appui d'un bras étranger. Voilà pourquoi, cédant aux vives sollicitations du grand parti libéral, qui forme la majorité de mes compatriotes, je travaille à liguer tous les gouvernements de TAmérique, et en particulier ceux du Pacilique, contre les deux hommes néfastes * dont les efforts incessants ont pour unique but de livrer de nouveau le continent aux monarchies européennes. Malheureusement, si le Pérou a de bonnes intentions, des difficultés sans nombre l'empêchent de les réaliser. Pour difl'érentes raisons, le Chili et la Bolivie ne peuvent présentement nous venir en aide. En attendant, le pouvoir de Garcia Moreno se consolide de jour en jour ; la situation de l'Equateur devient d'heure en heure plus navrante et plus désespérante. Général, c'est en vous désormais que l'Equateur et l'Amérique mettent leur espoir. Vous avez terminé la guerre civile qui désolait votre pays et fait triompher la bonne cause ; vous disposez de forces considérables ; vous pouvez compter sur la coopération efficace et décidée du grand parti libéral, dont je suis près de vous le fidèle organe ; vous n'avez qu'tà le vouloir pour opérer la rédemption de l'Equateur et conjurer la ruine dont l'Amérique est menacée.

« Je n'insiste pas sur la question du fédéralisme : mon unique ambition, c'est de chasser de la scène les deux

* Garcia Moreno et Florès.

hommes qui tiennent en alarme l'Amérique du Sud. Ce but rempli, ma mission sera finie ; la majorité de mes concitoyens dictera ses volontés. Soyez persuadé qu'elle répudiera le système jésuitique et colonial inauguré par Garcia Morcno et Florès ^ »

On ne peut trahir son pays ni le livrer aux mains de l'étranger avec plus d'apparence de désintéressement et de patriotisme que ne le fait ce Machiavel de corps de garde. Et cet homme ose accuser de trahison Florès et Garcia Moreno ! Pour les empêcher de transformer l'Equateur en une colonie européenne, il supplie Mosquera de l'envahir ! Il fait un crime à Garcia Moreno d'avoir demandé le protectorat de la France à la veille d'un démembrement du pays, et il presse Mosquera d'en faire la conquête ! Vraiment l'école révolutionnaire a formé des types d'hypocrisie et de méchanceté qu'on n'eût point soupçonnes avant elle.

Mosquera savait à quoi s'en tenir sur la fameuse question du protectorat français ; mais, comme l'appel d'Urbina favorisait ses vues sur l'Equateur, il répondit « qu'indubitablement il y avait un plan formé pour écraser de nouveau l'Amérique sous le joug abrutissant du fanatisme et du monarchisme, plan qui n'aurait rien d'inquiétant si, dans l'Amérique même, dos ambitieux, désespérant de pouvoir jouer éternellement un rôle de cacique, ne mendiaient le protectorat de l'étranger pour se perpétuer au pouvoir. » L'aruspicc a l'air de prendre son collègue au sérieux, mais, plus fin qu'Urbina qui se taisait sur la fédération colombienne dont l'avènement aurait ruiné ses espérances présidentielles, Mosquera affirme que « le salut, c'est la résurrection de ' la ('iolornl)i(' sous la forme fédérative. » 11 la rélablira " bon gré, mal gré : « La Colombie a été, dit-il; la Colom-

' El {imcntl Urbina y sus projectos contra el pais. Lettre d'Urbina .'i MosfUKiia, 14 ftWrior 1862.

bie sera de nouveau. Si Garcia Moreao et Florès ne veulent point se soumettre à la volonté populaire, leur chute est certaine, en dépit de tous les protectorats dont ils pourront se couvrir*. »

Entre ces deux frères et amis, il s'agit uniquement de savoir qui fera tirer par l'autre les marrons du feu. Urbina comprend que Mosquera veut tout prendre et ne rien lui laisser, mais il compte sur la résistance des Equatoriens qui ne consentiront jamais à se laisser incorporer à la Colombie, et lui conserveront ainsi, malgré Mosquera, le fauteuil présidentiel. Le plus pressé, c'est, en renversant Garcia Moreno, de rendre ce fauteuil vacant. Aussi, dans une nouvelle lettre à son complice, insiste-t-il avec force sur la nécessité de commencer les hostilités. Le misérable ne rougit i)as dédire « qu'il a découvert de nouvelles et irrécusables preuves établissant que Garcia Moreno et Florès persistent dans leur infâme projet de livrer l'Amérique à l'étranger. De plus, les soullVances de sa patrie devenant intolérables, le parti libéral se décide à l'action. Il lui envoie donc un homme de confiance pour aviser aux voies et moyens -. »

Mosquera accueillit cette nouvelle ouverture avec sa prudence ordinaire. Pour ne pas décourager l'ambitieux, le rusé fait cette fois miroiter le fauteuil. « Ce n'est pas l'Equateur qu'il veut combattre, mais bien ses mandataires. Certainement le parti libéral recevra Urbina avec enthousiasme. Le jour oîi éclateront les hostilités, Mosquera viendra à son secours avec toutes les forces dont il pourra disposer. Ainsi l'on se débarrassera d'un gouvernement traître à l'Amérique, et l'Equateur sera libre. Mosquera ne veut pas le forcer à faire partie, malgré lui, de la grande Colombie, mais il ne peutcon-

* Ibid. Réponse de Mosquera à Urbina, 26 Mai 1862. ^Ibid. I.ettre d'irbina à Mosquera, 19 Juin 1862.

sentir à le voir simple colonie de Paris ou de Rome^ » Or pendant que ces deux traîtres, travaillant chacun pour son compte personnel, s'associaient dans l'ombre pour renverser Garcia Moreno, voici les lettres queMosqucra adressait au président de lÉquateur, « son grand et cher ami » : « Ayant organisé nouvellement ce pays sous le nom d'Etats-Unis de Colombie, je vous envoie un représentant afin de resserrer les liens qui unissent nos deux peuples, et de négocier la reconstitution de l'antique république colombienne sous le régime d'un gouvernement fédéral. » Garcia Moreno connaissait de longue date les roueries du vieux révolutionnaire : il comprit à merveille que son intention était « de resserrer les liens entre les deux peuples » assez étroitement pour n'en faire qu'un seul, dont il serait le maître. En conséquence sans même faire allusion au système fédéralif, le fétiche de Mosqucra, il répondit simplement qu'il agréait son envoyé, « lequel, par ses qualités personnelles, contribuerait à entretenir les meilleures relations et la plus parfaite harmonie entre deux peuples frères. »

Mosqucra n'était pas homme à se contenter de cette eau bénite de cour. Il affermit son pouvoir, laissa grandir l'opposition contre Garcia Moreno, activa de son mieux hîs passions révolutionnaires; puis, quand il crut le moment opportun pour pécher en eau trouble, il écrivit de nouveau à « son bon et très cher ami» le président de TEquatcur que, « désirant donner une preuve de son estime pour la nation équatoricnne, l'antique alliée de la Colombie, il avait pris la résolution de transférer le siège do son gouvernement sur les frontières du sud, afin de pouvoir conférer avec le président de l'Equateur sur les intérêts de leurs pays respectifs^

* Ibiil. Lcltrc (](- Mosiiui'tM a i;rl)iri.i, 28 Ucluhrn lSti2.

négocier de nouveaux traités, et ainsi raffermir Tunion des deux peuples qui, divisés de nationalité, n'en font qu'un par le cœur. »

Cette démarche singulière, mais significative, fit comprendre à Garcia Moreno qu'il fallait parler clair et couper court aux prétentions du despote. Il lui répondit donc « qu'il était très sensible à cette nouvelle manifestation de cordiale amitié non moins que de vive sollicitude pour le bonheur des deux pays, et très heureux d'accepter Tenlrevue proposée, afin d'offrir au président et à son gouvernement l'hommage de son profond respect. Mais, ajouta-t-il, nous manquerions de loyauté, si nous ne vous déclarions dès maintenant que^ dans ces conférences, nous n'accepterons aucun projet qui tendrait à fondre les deux nationalités en une seule sous la forme du gouvernement que vous avez adoptée. L'Equateur a confié ses destins et son avenir à des institutions différentes des vôtres, institutions trop chères au peuple et à ses représentants pour qu'ils les sacrifient jamais. La constitution qui nous régit, nos convictions personnelles, et l'opinion générale du pays, nous commandent impérieusement de rester ce que nous sommes ^ »

Entre ces deux chefs, dont l'un avait Juré d'annexer l'Equateur à ses Etats, et l'autre de mourir mille fois plutôt que de céder un pouce de son territoire, la guerre devenait inévitable. Au fond, Mosquera n'attendait qu'une occasion favorable pour entrer en campagne, et comme le congrès de l'Equateur allait ouvrir ses sessions, il comptait sur les débats parlementaires assez orageux pour lui préparer le terrain. Ses calculs n'étaient malheureusement que trop fondés.

^ Lettre du 15 Juillet 1863.

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