LE CONGRÈS DE 1863 (1S6S
Aux termes de la constitution, le congros devait ouvrir ses sessions au mois d'août 1863. A l'Equateur, comme en général dans les républiques américaines, les législateurs ne se réunissent que tous les deux ans et pour un temps limité, moins nuisibles en cela que les nôtres dont toute l'année se passe à légiférer. Tourmenté déjà par le congrès de 4861, alors que ses membres professaient une commune admiration pour le sauveur du pays, Garcia Moreno avait tout à craindre des nouveaux représentants, presque tous élus sous rinfluencc des coteries libérales ou de la Révolution cosmopolite. Depuis dix-huit mois, en eiïct, les journaux se répandaient en injures contre l'homme néfaste qui, non content de violer les lois et de terroriser le pays, avait ruiné les finances par des entreprises insensées, souillé à Tiilcan la gloire de l'Equateur, ameuté l'Amérique entière contre lui et contre le peuple solidaire de sa désastreuse politique, et linalement imposé, sans attendre la ratification des chambics, un odieux et intolérable concordat, véritable AdW porté à notre siècle do libéralisme et de progrès.
Sur ce dernier grief, les accusations ne tarissaient
pas. La fameuse question du protccLoral français s'effaçait elle-même devant l'inféodation do i'Kquateur à la curie romaine. Quand les peuples tendaient à bitïer de leur législation les derniers vestiges des lois canoniques pour arriver graduellement à la séparation complète de l'Eglise et de l'Etat, Garcia Moreno n'avait pas rougi de répudier l'antique loi du patronat, ce glorieux héritage delà défunte Colombie, pour mettre son pays sous le vasselage de Rome! Les droits imprescriptibles du pouvoir civil avaient été sacrifiés, les nonces et les visiteurs apostoliques imposés aux évô([ues, prêtres et religieux, pour les tyranniser sous le spécieux prétexte de réformer une église toujours sainte et sans tache. Les pauvres moines originaires du pays, victimes de ces pachas italiens ou des tribunaux ecclésiastiques à leur dévotion, sans recours possible à l'autorité séculière, étaient traités comme des héréli<jues, des renégats ou des gens de mauvaises mœurs, privés de leurs biens, chassés de leurs couvents et réduits à demander des lettres de sécularisation, pour l'aire place à des religieux étrangers, que le président attirait de toutes les parties du monde! Le principal instigateur du tapage était le fameux Pedro Carbo, l'ennemi acharné de Garcia Moreno.
Aux ennemis de l'Eglise hurlant contre la restauration de ses droits sacrés, se joignaient certains catholiques piqués de la tarentule libérale. La Révolution a tellement brouillé les idées, même dans les meilleures têtes, que le fait de rendre à l'Eglise son inaliénable liberté sera presque toujours considéré comme une usurpation sur les droits du pouvoir civil. Du reste, nos pères ne se battaient-ils pas pour défendre contre l'Eglise les quatre articles de 1082, déclarés libertés gallicanes. Pe nos jours, malgré la délinilion dogmatique du dernier concile, n'a-l-on pas rejeté l'infaillibilité
pontificale comme inconciliable avec les droits des puissances? Et ne trouverait-on pas en France des légistes catholiques ou prétendus tels pour soutenir que les articles organiques ne violent en rien la liberté de lEsliï'fî? La levée de boucliers contre un concordat dont chaque article brise une des chaînesde cette Eglise n'a donc rien qui doive vous étonner.
Cette opposition générale et violente des classes dirigeantes eut pour effet naturel de tromper le peuple, qui n'entend rien à ces sortes de questions. Gnice aux déclamations de chrétiens qu'il estimail, de prêlres et même de religieux dont il respectait le caractère sacré, les électeurs en vinrent à regarder le concordat comme une calamité publique, une boîte de Pandore que, dans l'intérêt même de Garcia Moreno, il fallait au plus vite écarter de l'Equateur : aussi envoyèrent-ils au congrès, une grande majorité d'anticoncordataires, la plupart ennemis acharnés du président. C'est à peine si, dans les deux chambres, il comptait une dizaine de représentants franchement dévoués à sa politique.
Pour peindre son isolement à ce moment critique de sa vie, il nous suffira de présenter aux lecteurs le citoyen Borrero, un des membres les plus intelligents de ce congrès, le futur successeur, pour son malheur et celui de l'Etat, du président Garcia Moreno. Comme ce personnage jouera un rôle assez important dans cette histoire, il importe de le faire connaître dès aujourd'hui.
Antonio Borrero, de Cuenca, avocat, publicisle distingué, catholique sincère, vieil ami de Garcia Moreno, après avoir combalhi avec lui dans les coiigrî'sde IS.'H et de 18'>8, l'avait soutenu de sa plume durant la lutte héroïque de 48?)9, et défendu depuis lors contre ses nombreux et perfides ennemis. Naguère encore, à propos (In protectorat friin(;ais, non conlcnl de réliiler
brillamment les stupides inventions des journaux péruviens, il ajoutait à la louange de Garcia Moreno : « Ils nous représentent comme un peuple d'idiots, abrutis sous le fouet d'un despote. La vérité, c'est que notre administration, juste et légale, n'a rien à craindre de ces diil'amateurs sans conscience, sans honneur et sans foi, et nous n'avons qu'à mépriser leurs attaques. Folliculaires du Pérou, sans vous et malgré vous, nous avons une constitution, des lois, et des magistrats pour les faire respecter. La liberté chez nous a pour sauvegarde la loi. Le propriétaire dort tranquille, sans crainte de se réveiller aux cris d'une vile soldatesque. Chez nous, l'homme de bien est considéré, le pervers châtié. Le gouvernement jouit du crédit à l'extérieur, travaille pour le bien commun et peut compter sur l'amour et l'appui de tous les bons patriotes qui, au besoin, offriront leur fortune et même leur vie, pour sauver leurs institutions. Aujourd'hui nous avons des chemins et des ponts qui rehent nos montagnes; les cités sont dans la joie, les campagnes nous apportent les fruits de leurs travaux; le chef de l'Etat, à force de désintéressement et de patriotisme, élève des monuments qui passeront à la postérité '. »
Garcia Moreno comptait sur Borrero comme sur un ami de vingt ans, dont il estimait les talents, la science et le caractère. En 1861, il le priait avec instance d'accepter un ministère : « Ne refusez point par humilité, disait-il; je connais les hommes, et je vous dis sans tlatterie que vous êtes de ceux qu'on ne remplace pas. Si vous m'objectez votre manque d'expérience dans le maniement des alfaires, je vous dirai que nous en sommes tous là, sans excepter nos devanciers. Du reste, un homme d'intelligence, de probité et de patriotisme
< Centinein, 1862, journal de Borrero, cité par la Civilizacion cà-
tolica. N° 4.
comme vous, acquiert vite de l'expérience tandis qu& d'autres ne profitent que tard ou jamais ^
Or, à l'époque où nous sommes arrivés, 4 janvier 4863, Garcia Moreno proposa Borrero comme candidat officiel à la vice-présidence de la République. Une circulaire adressée aux gouverneurs des provinces s'exprimait ainsi : « Convaincu de l'importance d'un bon choix pour la vice-présidence, le gouvernement croit de son devoir d'intervenir dans la prochaine élection, non d'une manière hypocrite et sournoise, mais avec la franchise qui convient aux gouvernements honnêtes. Sans prétendre en aucune manière imposer sa volonté ni amoindrir la liberté de l'élection, le gouvernement propose le D' A. Horrero comme le citoyen le plus apte à remplir, dans Tintérèt de la patrie, ces délicates et difficiles fonctions. Désintéressement et patriotisme, instruction éminenle, caractère honnête et ferme, morale rigide et pure, telles sont les qualités qui le recommandent aux électeurs. Libres, comme les simples particuliers, de voter c\ leur gré, le gouvernement ne demande aux employés que de ne pas combattre son candidat, ce qui constituerait une véritable trahison. Il espère qu'ils travailleront d'une manière active à cette élection, en n'employant toutefois que des moyens compatibles avec la liberté, la justice et l'honneur 2. »
Au lieu de réclamer contre sa candidature, prônée par tous les journaux conservateurs, lîorrero déclara dans sa Centinela que ce titre de candidat officiel lui imposait le devoir de rester neutre dans Téloction. Il était décidé ù accepter la vice-présidence si la majorité prononçait en sa faveur; mais, dans l'intervalle la publication du concordat élunt survenue, le catholique
* Elitnur U. A. Borrero, par S. U. Arizagu, pag. 13. ^ IbiU. page m.
libéral ne put s'empêcher de jeter sa pierre à l'œuvre de Pie IX et de Garcia Moreno, Il demanda dans son journal, « si cette convention, nécessaire jusqu'à un certain point pour abroger des dispositions injustes de la loi du patronat, répondait complètement aux espérances des législateurs de la Colombie et de l'Equateur, et donnait pleine satisfaction aux exigences et nécessités de l'Eglise et de l'Etat' ». Une chose certaine, c'est que le concordat ne répondait nullement aux vues de Borrero, car il entreprit tout de suite la critique de ses différents articles. Justementélonné devoir un catholique, son intime ami, son candidat à la vice-présidence, attaquer en public une loi de l'Etat et de l'Eglise, Garcia Moreno le supplia, pour éviter le scandale, de lui soumettre ses observations, s'engageant à présenter lui-même un projet de réforme au Saint-Siège si, après mûr examen, des modilicalions lui paraissaient avan-' tageuses. Mais le vent du libéralisme qui souillait contre le président et mena(;ait même de l'emporter aux abîmes, avait tourné la tète et le cœur de lîorrero. Il se sépara publiquement de son ancien ami pour ne j)oint solidariser sa politique avec la sienne. Cela ne suffisait pas à sa grande âme : afin de donner à ce dissentiment tout l'éclat d'une rupture solennelle, il déclara renoncer à la vice-présidence, dont la majorité des électeurs venait de l'honorer, sous le prétexte que « la recommandation dont il avait été l'objet de la part du gouvernement pouvait être considérée comme un moyeu de coaclion, ce qui répugnait à ses principes sur la liberté électorale. » On trouva que ce Caton libéral avait des répugnances un peu tardives sur le chapitre de la candidature officielle, mais on s'attendit à des luttes violentes : celte volte-face d'un ami dévoué montra
"♦ Cenimt;/», N» 17.
quelle était l'animosité des membres du congrès contre le président et leur volonté bien arrêtée d'imposer de vive force l'annulation ou tout au moins la réforme du concordat.
De son côté, Garcia Moreno, décidé à lutter contre les prétentions du congrès, résolut de donner sa démission plutôt que de laisser entamer un traité qu'il regardait à bon droit comme le salut du pays. Son message aux deux chambres, très net et très ferme, avait le caractère d'un véritable ultimatum. Rendant compte de sa gestion avec une franchise qu'on ne rencontre pas toujours dans ces sortes d'exposés, il avouait que ses démêlés avec le Pérou, en l'obligeant à de grands armements, avaient singulièrement obéré le trésor. Dans l'affaire de ïulcan, « attaqué sans déclaration de guerre, il s'était trouvé dans l'alternative ou de mettre bas les armes, ou de succomber, comme il l'avait fait, en affrontant seul les bataillons ennemis. En ce moment, il entretenait des relations amicales avec toutes les puissances, même avec les états de Colombie. Invité dernièrement par le président Mosquera à une entrevue sur les bords du Carchi, il avait accepté l'invitation, mais en déclarant absolument impossible toute fusion de l'Equateur avec la Colombie. Les réformes religieuses et politiques introduites en ce pays n'étaient pas de nature à combler le Carc/ii mais plutôt à rélartjir, (juand bien même la constitution et l'opinion n'opposeraient point à celte union des barrières insurmontables. A l'intérieur, « malgré les elforts désespérés d'une faction turbulente et immorale pour troubler l'ordre établi, il avait pu, réaliser des progrès considérables, exécuter près de cinquante kilomètres de la grande voie carrossable, construire des collèges et des écoles, introduire des ordres religieux enseignants, et surtout conclure un concordat destiné à produire dans le pays une véri-
table restauration morale, qui serait cîlc-môme la source de tous les progrès. »
Le grand mot lâché, sénateurs et députés se demandaient si le président aurait l'audace d'engager la lutte : ils surent bientôt à quel homme ils avaient affaire. «A quoi serviraient les progrès matériels ou scientifiques, continuait le message, si la moralité publique, âme et vie de la société, tombe dans une décadence irrémédiable? L'absence de moralité, c'est partout la ruine, mais spécialement dans un Etat républicain, où la fragilité des institutions, l'instabilité du gouvernement et la fréquence des révolutions mettent à chaque instant la société sans défense à la merci de passions sans frein. Or, comment réformer la moralité d'un peuple si le clergé, du moins une notable partie de ses membres, oublie sa mission évangélique ? Et comment réformer le clergé, si l'on ne restitue à l'Église sa liberté d'action et l'indépendance dont l'a dotée son divin fondateur ? Le gouvernement catholique d'un peuple catholique a donc rempli son devoir en s'adressant au 'Saint-Siège pour lui exposer la situation lamentable dans laquelle se trouve l'Equateur par suite de la servitude de l'Eglise, et le conjurer en même temps d'appliquer à de si grands maux le remède convenable. Le remède, c'est le concordat stipulant la liberté de l'Eglise et la Légation apostolique chargée d'exécuter la réforme. En vertu de l'autorisation que m'a donnée la convention de 1861, j"ai promulgué solennellement, après échange de ratifications, le traité conclu avec le Saint-Siège.
« Il n'est pas étonnant qu'un acte aussi transcendant ait rencontré des contradicteurs acharnés. L'esprit de parti, les tendances irréligieuses et démagogiques, la longue persistance des abus et de la routine, les habitudes d'une vie scandaleuse, expliquent cette horreur
d'une Église libre et pure. Afin de colorer cette opposition inavouable, on a mis en avant des difficultés inhérentes à toute réforme, et surtout la nécessité d'une approbation législative pour donner force de loi au concordat. »
Le terrain devenait brûlant, car ceux qui déclaraient le concordat impossible et inconstitutionnel se trouvaient devant lui, pleins de discours élaborés depuis trois mois. En quelques mots, il pulvérisa l'objection qu'il venait de soulever.
« Sirexécution des lois concordataires offre des difficultés non prévues, nul doute que l'Eglise et le gouvernement ne les résolvent d'un commun accord ; mais, en aucun cas, vous ne pouvez invalider le concordat : libre à vous de désapprouver le gouvernement qui l'a conclu, mais non d'infirmer un traité ratifié et promulgué par lui en vertu d'une autorisation expresse du pouvoir constituant. Si l'on m'objecte que la constitution elle-même interdit la délégation du pouvoir législatif, je réponds en distinguant l'autorisation de la délégation, comme on l'a toujours fait dans nos républiques. En 1838, le congrès de la Nouvelle-Grenade autorisa le président à conclure et à ratifier un traité avec les Etats-Unis; Rocafucrto édicta le règlement actuel de l'instruction publique, en vertu d'une autorisation que lui donna le congrès de 1837. Les diverses autorisations données parle congrès de 1861 sont du même genre.
« Enfin, supposé même que l'autorisation soit nulle et (lo nul clVet, le concordat reste debout comme tout oonUat public émanant d'un gouvernement légitime. Evidemment en ce cas , ma responsabilité grandirait, mais la force obli{;^atoirc du traité ratifié n'en serait pas amoindrie; car, d'après les principes delà jurisprudence inlernalionalc, le gouvernement seul représente la na-
tion dans ses relations avec les puissances élrangères. C'est en vertu de ce principe que notre trailé de i840 avec la mère-pairie nous lie et nous liera toujours, bien que la législature de 1841, dissoute prématurément, n'ait pu ni l'examiner, ni l'approuver.
« Je conclus que toute attaque contre le concordat entraînerait le déshonneur du pays. D'ailleurs, ni vous ni moi ne permettrions que l'Eglise retombe dans les fers, c'est-à-dire que, la religion et la morale ruinées, le clergé perdu à jamais, la république s'effondre dans un épouvantable désastre.
<( Si donc la conduite du gouvernement mérite votre approbation ; si vous l'aidez à sortir de la crise financière aussi bien qu'à réformer nos lois anarchiques en matière d'élection, d'instruction publique, d'organisation municipale et judiciaire ; si vous donnez au pouvoir les forces nécessaires pour avancer dans la voie du progrès et réprimer les fauteui's de désordre, je réponds qu'avant peu, grâce à la protection divine, aux loyales sympatliies du peuple et de l'armée, le gouvernement tirera l'Equateur de l'état de prostration dans lequel il l'a trouvé. Dans ce cas, mon mandat terminé, je descendrai du fauteuil avec la conscience davoir travaillé sans relâche au bien de ma patrie ; si, au contraire, la majorité du congrès, me retirant son appui, censure les actes de mon administration, je quitterai immédiatement le pouvoir, en priant la divine Providence de susciter un magistrat assez heureux pour assurer le repos et l'avenir de la république. »
Ce message fut accueilli plus que froidement par les deux chambres. La démission, qui paraissait la finale obligée de ce conflit, n'aurait pas trop déplu à la majorité sans les sourds grondements qui annonçaient un orage du côté de la Nouvelle- Grenade. Dans ces conjonctures, se débarrasser de Garcia Moreno, c'était livrer
le pays à Mosquera qui arrivait, comme Mahomet, son Coran d'une main et le cimeterre de Tautre. Au lieu de coups de massue, on se borna donc à des piqûres d'épingle. Dans une adresse tant soit peu sournoise, le sénat se montra très affecté d'apprendre « que les préparatifs de guerre contre le Pérou avaient rompu l'équilibre entre les recettes et les dépenses, surtout que d'autres démêlés internationaux avaient amené de funestes résultats. » Après une illusion assez piquante à l'échauffourée de Tulcan, le sénat déplorait amèrement le mauvais état des finances : « Les revenus de l'Etat, disait-il, constituent l'élément principal de richesse et de prospérité auquel tous les peuples aspirent; si l'Equateur manque de fonds nécessaires, non seulement pour réaliser un progrès quelconque, mais pour suffire aux besoins de chaque jour, la vie publique se trouve évidemment sous ce rapport dans un état pitoyable. » Rien de plus évident, en effet, et Joseph Prud homme n'eut pas mieux dit ; mais à qui la faute ? Ces législateurs, qui jamais n'ont eu de finances, n'insinueraientils pas que leur indigence date de Garcia Moreno? Néanmoins le sénat rendait hommage « aux améliorations introduites dans l'état matériel et moral du pays, grâce au zèle, à l'activité, non moins qu'à la louable abnégation du président; il espérait le voir appuyer de son autorité les dispositions législatives destinées à procurer le vrai bien de la nation *. »
Plus agressifs que leurs collègues du sénat, les députés tinrent à faire acte d'impolitesse. En parlant du message présidentiel, l'adresse s'exprimait en ces termes, consacrés par l'usage : « Vous avez daigné nous transmettre; » le sévère lîorrero fit remarquer (|u'un chef d'Ehil a le (hroir sli'ict de rendre ses comptes et
< Scuncedii Huoùl i8û3.
que, par consc(}uent, la formule « vous avez daigné transmettre « devait faire place à celle-ci : « vous avez transmis. » La chambre s'empressa de voter cet amendement qui sauva les grands principes de 1789, car donner au pouvoir une marque de respect, n'est-ce pas lui reconnaître une certaine supériorité, et alors que devient le peuple souverain?
IJorrero sauva la patrie une seconde fois. Le message avait dit en parlant du Mexique : « La guerre paraît terminée ; il reste à faire des vœux pour que celte région de l'Amérique, opulente et privilégiée entre toutes, se constitue librement, en évitant les excès d'une démag(îgie rapace, immorale et turbulente. » Horrero devina sous ces expressions un désir non équivoque de voir les Français s'implanter au Mexique, désir anli-républicain au premier chef. Aussi proposa-l-il d'ajouter à l'adresse ce paragraphe à sensation : c( La chambre des députés déplore la douloureuse extrémité à laquelle se trouve réduite la république mexicaine, et fait les vœux les plus ardents pour que, à l'heure où se dissipera le nuage qui obscurcit son avenir, elle se relève, libre, indépendante et prospère, de l'ignominieuse servitude dont n'a pu la préserver l'héroïsme de ses enfants. » Ainsi cet habile homme se rendait populaire aux dépens de l'autorité : Garcia Moreno blâme les horribles excès de Juarez ; Borrero, soulignant ce blâme, en fait un crime contre l'indépendance américaine.
A ces escarmouches d'avant-garde succéda enfin la grande bataille du concordat. Le gouvernement proposa au congrès de mettre cette question à son ordre du jour avant toute autre délibération ; de son côté, la chambre des députés, sur une pétition du conseil municipal de Guayaquil accusant le chef de l'Etat d'avoir violé la loi constitutionnelle en promulguant le concordat, renvoya l'alTuire à la commission des illégalités. La dis-
ciission s'ongagoa sur ce principe qu'un Irailé public ne peut avoir force de loi avant la ratification du congrès, d'où l'on concluait que le concordat était nul et nonavenu. Tout en traitant celte question préjudicielle, on ne se faisait pas faute de mettre sur le tapis les articles plus ou moins épineux, afin d'irriter les esprits. Outre les raisons alléguées dans le message, les amis du président affirmaient qu'un concordat n'est pas un traité synallagmatique proprement dit. Les concessions faites par le pape au président sont des privilèges gracieux, tandis que celles accordées par le président au pape sont purement et simplement la restitution de droits naturels ou canoniques usurpés par les rois, ou concédés bénévolement par le Saint-Siège à titre de privilèges. Ni les uns ni les autres ne peuvent former la matière d'un traité proprement dit. En tout cas, qu'il y ait traité synallagmatique ou non, le président, en lui donnant force de loi, n'avait fait qu'exécuter les ordres de la convention de 18G1 : pouvait-on déclarer inconslilutionnel le décret d'une convention souveraine, investie du droit de faire une constitution?
Sur ce thème ingrat, les deux partis exécutèrent des variations plus ou moins ennuyeuses avec une sul)Lililé digne des théologiens de Byzance. Craignant les résolutions exlrèmes du président, la majorité n'osait tirer la conclusion de ses prémisses et jeter par terre le concordat, mais, dans l'espoir de le réformer à sa gtiise, elle exigeait impérieusement la discussion des articles. On pataugeait ainsi sur place, quand tout à coup Mosquera profilant du conflit, poussa plus loin ses odieuses provocations et rendit la guerre inévitable. Qu'avait- il à craindre de ces législateurs qui, selon la remarque do liorrero lui-m<^me', « avaient passé la moitié de leurs
* Centincla, 21 novembre.
«essions à discuter des questions ecclésiastiques, tandis que le Grand Turc frappait à leurs portes ? »
Entre Mosquera et le congrès, Garcia Moreno se trouvait dans un embarras extrôme. Il ne pouvait démissionner sans trahison en face d'un envahisseur, ni combattre l'envahisseur sans sacrifier le concordat aux exigences du congrès. Pour en finir avec les débats insensés et tourner contre Mosquera toutes les forces vives de la nation, il réunit les chefs de l'opposition, leur exposa ses anxiétés, et finit par leur dire qu'il considérait toujours le concordat comme un traité inviolable, mais qu'il ne pouvait empêcher le congrès d'en lacérer les articles, puisque telle était son opiniâtre volonté. « Présentez-moi donc, leur dit-il, votre loi de réforme. » Il n'ajouta point que, selon ses droits constitutionnels, il se réservait d'apposer son veto à l'exécution de leur loi, s'ils osaient attenter aux droits de l'Église.
Dans cette révision du concordat, les députés supprimèrent d'un trait de plume les immunités du clergé, rétablirent les appels comme d'abus devant les tribunaux civils, et allaient même se jeter sur les biens ecclésiastiques, lorsque, pour éviter un plus grand mal, on pria l'archevêque d'en céder volontairement une partie. L'archevêque ayant répondu qu'il ne se croyait pas le droit de disposer des biens de l'Eglise sans l'intervention du souverain pontife, le congrès fit passer au président sa prétendue loi de réforme pour qu'il la sanctionnât et l'intimât au Saint-Siège.
Garcia Moreno garda la pièce, et le congrès s'occupa des prétentions de Mosquera. Plus tard, alors que le congrès clôturait ses sessions, le président annonça que, selon son droit, il refusait VExequatur à la loi de réforme, comme absolument contraire aux lois imprescriptibles de l'Eglise. Six mois après, dans une
réunion extraordinaire du congrès, les passions étant calmées, il justifia sa conduite : « Vous m'avez, dit-il, intimé l'ordre de m'adresser immédiatement au Saint- Siège pour introduire dans le concordat les modifications que vous aviez jugées nécessaires. Il m'a été impossible d'exécuter vos volontés, parce que me présenter au pape avec des réformes imposées et le rétablissement scandaleux des appels comme d'abus, c'eût été entreprendre une négociation impossible. S'il s'agissait d'un contrat avec le plus insignifiant des gouvernements, vous ne permettriez pas que l'Equateur se déshonorât en violant à son égard des stipulations acceptées, bien moins encore en lui imposant des obligations qui, par la nature même du contrat, ne peuvent résulter que d'un engagement libre et réciproque. Et nous manquerions de parole, au grand détriment de l'honneur national, envers la première autorité de ce monde ! Peuple catholique, nous oublierions les liens sacrés qui nous unissent au centre de l'unité religieuse, jusqu'à refuser au saint-père le respect et la considération qu'on accorde au chef de la plus infime des républiques ! Si nous cherchons de bonne foi des modifications au concordat, conclu, ratifié et promulgué en vertu de l'autorisation législative de 1 861 , n'intimons pas nos prétendues réformes, ne laissons pas subsister ces recoui*s odieux aux tribunaux civils. Imposer ces réformes, ce serait faire passer le souverain pontife sous les fourches caudines et préparer le schisme. Au lieu de nous jeter dans ces extrémités terribles, vous et moi, et tout le peuple nous conserverons intacte la foi de nos pères, même au péril de notre vie. »
Délil)éranl ù froid, les représentanis jugJ'rent leur loi de lout point inexécutable. Ils abrogèrent les dispositions malencontreuses qu'ils avaient édictées, entre autres le recours aux tribunaux civils, et prièrent le
président de s'entendre avec le Saint-SIf-ge, ce qu'il accepta sans difficulté. Ainsi fut sauvé le concortlat, ainsi l'invincible énergie dun vrai chef d'Etat triompha des passions de la multitude. Garcia Moreno ne consentit jamais à jouer le rôle d'une machine à signer ou d'un roi soliveau. Chef du peuple, il prétendait nonjui obéir mais le diriger ; non se jeter avec lui dans toutes les fondrières, mais lui montrer la route et au besoin le forcer de la suivre, La Révolution se meta la remorque du peuple et le pousse à l'abîme : la contre-révolution marche devant le peuple, à la lumière de l'Eglise, pour l'éclairer et le sauver.