‹ Garcia Moreno, président de l'ÉquateurChapitre 39 sur 67 · UN CONTRE TOUS · texte numérisé non relu

UN CONTRE TOUS

Au commencement de 4864, sous la pression des rudes épreuves par lesquelles il venait de passer, Garcia Moreno se demanda s'il lui était humainement possible, de continuer la lutte contre toutes les forces révolutionnaires de l'intérieur et de l'étranger. Libéraux et radicaux s'obstineraient à détruire le concordat ; les francs-maçons de la Colombie s'uniraient à ceux du Pérou pour fraterniser avec Urbina et organiser de nouvelles invasions : comment maîtriser cette meute furieuse avec une armée trop souvent commandée par des traîtres, et une constitution assez inepte pour forcer le pouvoir à se croiser les bras devant l'anarchie ?

Cette dernière considération l'impressionnait vivement. Déjà, en 1861, il déclarait le gouvernement impossible si Tonne modifiait la constitution : « Désordres, luttes sanglantes, calamités de toute espèce, disait-il, voilà les maux que recèle cette boîte de Pandore. Placé dans l'alternative de ruiner l'Etat ou de violer la loi, je décline le pouvoir. » Il revint sur cette décision par déférence pour ses amis ; mais aujourd'hui que le congrès de 1863 avait notablement aggravé la position, détruit la discipline militaire par la suppression du

jugement verbal en campagne, assuré Fimpunité aux conspirateurs par l'abrogation de la loi très prudente et très sage qui châtiait la simple tentative de rébellion, et découronné le pouvoir en lui enlevant sa plus belle prérogative, le droit de grâce : n'était-ce pas une folie d'affronter la tempête sur ce vaisseau sans gouvernail?

Devant cette situation sans issue, Garcia Moreno manifesta, dès le 10 janvier, immédiatement après le traité de Pinsaqui, son dessein bien arrêté de rentrer dans la vie privée ; mais cette nouvelle excita dans le peuple une telle explosion de supplications et de larmes qu'il dut abandonner ce projet. Encouragé par le dévouement de ses amis politiques, il se remit à l'œuvre avec une nouvelle énergie, convoqua le congrès en session extraordinaire afin de soumettre à son approbation le traité récemment conclu avec la Colombie, et, pour remplacer à la vice-présidence le démissionnaire Borrero, il présenta aux suffrages des électeurs le brave Carvajal, son ministre et son ami, lequel fut élu par cinq mille voix, aux acclamations du peuple, en dépit des révolutionnaires de toute nuance. Les bons citoyens se reprenaient à espérer, quand un verdict scandaleux de la haute cour de justice provoqua une crise beaucoup plus grave.

On se rappelle que les conjurés de Quinche, Espinel, Molineros, Endara, Vêlez, Carthagena et consorts, avaient été déférés à la cour suprême pour crime de trahison. Nul doute sur la culpabilité des accusés : l'acte môme du pronunciamento, véritable tissu d'injures contre le président, déclarait le gouvernement déchu et invoquait pour l'abatlre le secours de Mosquera, dont les troupes avaient alors passé la frontière ; dans sa déposition, Molineros avouait qu'Espincl, le chef du complot, avait par lettres excité le président de la Colombie à envahir l'Equateur, en lui promettant le con-

cours des populations ; les prévenus étaient convaincus d'avoir parcouru les villages pour les enrôler sous le drapeau de Mosquera et combattre avec lui les armées nationales, crime de trahison prévu par tous les codes. Or, la cour suprême, foulant aux pieds toute justice, déclara qu'une conspiration à main armée contre le gouvernement, en présence de l'ennemi et avec le concours de l'ennemi, ne constituait pas un acte de trahison, mais une simple tentative de rébellion non suivie d'effet, et par conséquent non punissable d'après le congrès de 1863. Evidemment, avec une pareille jurisprudence et des juges aussi avisés, le pouvoir tombait, pieds et poings liés, aux mains de la Révolution.

Aussi indigné que découragé, Garcia Moreno envoya sa démission au congrès extraordinaire, dont les sessions venaient de s'ouvrir. Un message explicatif, empreint d'une noble tristesse, rappelait le désastre de (^iUaspud, « causé par la scandaleuse désertion de certains corps que la suppression du jugement verbal en campagne avait habitués à l'indiscipline. » L'énergie des populations, auxquelles on a tout enlevé, « sauf la volonté de résister jusqu'au trépas » a sauvé le pays. Il stigmatisait ensuite « ces misérables sans honneur et sans patrie », qui avaient tenté d'installer sous la protection de l'ennemi une ombre ridicule de gouvernement. « Malgré leur scélératesse, ajoutait-il, je n'eusse point tardé à leur faire grâce, si l'on n'avait dépouillé le pouvoir, même dudroit de pardonner. Aujourd'hui encore, je demanderais volontiers une amnistie illimitée pour toutes les fautes commises pendant la guerre ; mais, après que la cour suprême a foulé aux pieds la vérité ■et les lois en déclarant que des traîtres avérés sont innocents du crime de trahison, je regarde tout acte de générosité comme souverainement intempestif. » Il présenta ensuite les projets de lois qui lui paraissaient

nécessaires, tant pour remédier aux maux causés par les décrets de 4 863 que pour combler certaines lacunes de la législation, puis remit sa démission au président de l'assemblée dans des termes qui ne laissaient aucun doute sur ses intentions.

« Avant toute autre délibération, disait-il, veuillez me décharger du pouvoir qui m'a été confié. Déjà dans la législature précédente, j'avais le dessein de céder à un citoyen plus digne, la noble mais ingrate tâche de gouverner un pays où le bien est si difficile à faire : le patriotisme et l'honneur me firent un devoir de rester au poste, alors menacé par l'ennemi; aujourd'hui que la paix est solidement rétablie, vous ne devez ni ne pouvez m'empécher de chercher un peu de repos dans le calme de la vie privée. Si dans l'exercice du pouvoir j'ai commis des fautes, vous me donnerez des juges; si vous estimez que je n'ai rien négligé pour développer la prospérité de la République, il me restera la satisfaction d'avoir accompli mon devoir, la seule que j'ambitionne. Daigne le ciel accorder à ma patrie des joursheui*eux sous le gouvernement de mon successeur. »

Ces nobles sentiments produisirent sur les membresde l'assemblée une émotion d'autant plus vive que leur opposition tracassiére de 1863 avait surtout déterminé cette démission. Leurs préventions contre Garcia Moreno s'évanouirent devant sa retraite volontaire. Cet ambitieux, qu'on se figurait alîamé de pouvoir, descendait bénévolement du fauteuil. Ce despote, peu sou-* cieux des lois, venait de remettre les facultés extraordinaires dont on l'avait investi pendant la guerre, sans avoir exilé un individu ni arraché une piastre au plusfaible de ses subordonnés. Aprôs la guerro, au lieu d'entretenir une armée de prétoriens pour terrifier le pays, il n'avait gardé qu'un milli(M" d'hommes, le strict nécessaire pour maintenir l'ordre. Sans doute, il refu-

sait de sanctionner les réformes concordataires, mais «es réformes n'étaient-elies pas entachées de violence et d'exagération? D'ailleurs, si cet homme de fer se retirait, qui donc serait assez fort pour empêcher le retour des radicaux ? Sous l'empire de ces considérations, les membres du congrès refusèrent d'accepter la <lémission du président. Ils s'unirent au peuple pour le forcer à garder le pouvoir jusqu'à l'expiration de son mandat, et scellèrent la réconciliation en votant le retrait des décrets de 1863 ainsi que les divers projets de lois présentés dans le message. Bon gré, mal gré , l'Equateur ne pouvait se passer de Garcia Moreno. •Le dénouement inattendu de cette longue lutte entre les pouvoirs publics exaspéra le parti révolutionnaire. Lâché par le champion de la Colombie, privé de la coopération active du parlement, il ne lui restait pour abattre le président que le poignard du sicaire. Ce moyen ne répugnait nullement aux traditions de la secte, surtout qu'Urbina et ses compHces n'avaient point à redouter les suites d'un assassinat. En cas de réussite, on les porterait en triomphe; en cas d'insuccès, la cour suprême de Quito réduirait l'atïaire à une simple tentative de rébellion non suivie d'etïet. Ils combinèrent donc un plan d'action qui devait mettre en mouvement toutes leurs forces et enlacer le président dans les mailles d'un immense filet. Du Pérou, devenu leur arsenal et leur boulevard, ils lanceraient des vaisseaux sur Guayaquil ou d'autres points de la «ôte, pendant que des bandes organisées par leurs soins envahiraient l'Equateur du côté de la Nouvelle-Grenade. Dans la bagarre, leurs complices de l'intérieur se déferaient de Garcia Moreno par ruse ou violence, et les populations soulevées acclameraient le libérateur Urbina. Les conjurés croyaient pouvoir compter sur plusieurs oflioiers de l'armée, en particulier sur le général

Thomas Maldonado, depuis longtemps onnemi personnel du président.

Trës brave sur un champ de bataille, Maldonado n'avait ni assez de tête ni assez de cœur pour immoler au devoir sa folle et rancuneuse vanité. S'estimant le premier personnage de la République, il en voulait à Garcia Moreno, non seulement de l'éclipser, mais de ne pas reconnaître suffisamment ses mérites et ses services. Son ressentiment, ou plutôt sa haine, lui faisait un besoin de s'unir aux ennemis les plus décriés du président. On l'accusa même d'avoir tramé une espèce de conspiration militaire sur le champ de bataille de Cuaspud. Malgré les ordres de Florès, il aurait entraîné ses divisions d'avant-garde à quatre lieues du gros de l'armée, invectivé comme un furieux contre le tyran, et peut-être insurgé ses troupes, si ses soldats scandalisé» ne lui eussent représenté qu'un patriote et un homme de guerre ne devait pas choisir un pareil moment pour censurer le chef de l'Etat •. Tout récemment encore l'orgueilleux Maldonado, soutenu par les organes du radicalisme, avait brigué la vice-présidence contre le ministre Carvajal et n'avait obtenu qu'une quarantaine de voix dans la circonscription de Quito. Urbina escomptait avec raison la colère et le dépit de cet outrecuidant personnage.

Le complot ourdi et les rôles distribués, il s'agissait de préparer le peuple aux plus exéct'ables attentats en déconsidérant le président. La presse étrang(^re, à la dévotion du parti révolutionnaire, jeta feu et llamraes contre « le tyran qui faisait de l'Equateur un bagne, ou

• Voir Lox libérales del Guayas, Quito 1868. Celle brochure ajoute que Mnldonado, en s(''parant ainsi l'armée de ses meilleures troupes, faillit la perdre. Florès a écrit, dit-on, qu'aucun E(iuatorien n'a trahi son pays dans la journée de Cuaspud. Il y a des preuves du contraire, et d'ailhnirs, il s'agit ici, non do la bataille de Cuuspud, inuis d'un l'ait qui aurait eu lieu les jours précédents.

plutôt un vaste couvent de fanatiques; la liberté de la presse, la première des libertés, était morte sous les coups de l'autocrate ». Pour légitimer leurs conspirations et soulever l'Amérique contre Garcia Moreno, ils recommençaient à exploiter le « protectorat français » et la « question mexicaine », quand un conflit entre l'Espagne et le Pérou éclata fort à propos pour servir de thème à leurs accusations.

L'amiral Pinzon, chef des forces navales espagnoles, venait ', sans prétexte plausible et sans instruction de son gouvernement, d'occuper les îles Chincha, partie intégrante du territoire péruvien. L'agent diplomatique Mazarredo avait même dans un Mémorandum imprudent

■) 'lâché le grand mot de revendication, désavoué plus tard. Là-dessus, tapage effroyable dans toutes les républiques de l'Amérique méridionale. On ne réclamait rien moins qu'une confédération de tous les états contre l'Espagne, « cette marâtre qui voulait à toute force ressaisir ses lils émancipés pour leur infliger un nouveau martyre de trois siècles ». Une fois lancés sur ce terrain, les libéraux, comme le catholique Borrero, luttèrent avec les radicaux d'éloquence et d'enthousiasme. Sommé de prendre parti, Garcia Moreno déclara « que l'Equateur garderait une prudente expectative et une stricte neutralité, tant que l'Espagne n'aurait pas approuvé l'usurpation de son agent. Il se réservait d'agir

; en commun avec les Etats sud-américains quand le péril de l'un deviendrait vraiment une menace contre l'existence des autres; mais, fondé sur l'esprit chevaleresque de la nation espagnole, il exprimait la conviction que le gouvernement de Sa Majesté Catholique désapprouverait l'acte inexplicable de l'amiral Pinzon . Il offrait en même temps sa médiation et ses bons offices pour arriver à une solution prompte et amicale du conflit. »

1 En Avril 1864.

Cette conduite prévoyante et circonspecte, les journaux du parti révolutionnaire ne manquèrent pas de l'interpréter comme une insulte au Pérou et un abandon des droits de l'Amérique. Le cabinet de Lima refusa la médiation proposée sous le ridicule prétexte qu'il n'y avait point matière à négociations diplomatiques. On stigmatisa de tous côtés, non sans indignation, <( cette politique d'abstention et d'indifférente neutralité ». Sans respect pour ces foudres de guerre, Garcia Moreno demanda pourquoi l'Equateur devait faire acte d'hostilité contre l'Espagne pendant qu'on se croisait les bras à Bogota, à Santiago, et même à Lima? Aussi longtemps que le Pérou, le premier intéressé dans la question , gardait une attitude expectante , pourquoi ses voisins sortiraient-ils de la neutralité?

11 avait trop raison ; aussi lui répondit-on par des torrents d'injures. La honte monte au front quand on voit des catholiques, sous l'inspiration de leurs haines libérales, fournir leur note, et quelquefois la plus outrageante, à ce concert de bandits. Borrero chargea de son mieux pendant trois mois son ami des anciens jours. Il ne rougit pas d'appeler sa politique « la honte de l'F^quateur ». Son intime, le docteur Vega, gouverneur de Cuenca, suspendu de ses fonctions pour abus de pouvoir, démissionna bruyamment « afin de combattre sans trêve ni merci la tyrannie théocratique, la plus humiliante et la plus désastreuse de toutes ». Le radical Pedro Carbo, au nom du conseil municipal de Guayaquil, protesta violemment contre l'occupation dos lies Chincha, riscjnant ainsi de brouiller son pays avec l'Espagne; ce (|ui lui valut une verte réprimande du >président, et la menace do la déportation s'il continuait»» ses diatribes insensées contre un gouvernement ami de l'!^'<piatour. F^os journaux du Pérou, pres(|ue tous à la dévotion d'Urbina, dérlaniaiont contre « le Gain «jui

cache son poignard, mais dont le front est marqué de la tache du fratricide ». Pour se débarrasser d'un monstre comme Garcia Moreno, « le fer, le feu, le poison, étaient également légitimes * ». Le Pérou, disaient-ils, devait se ruer sur cet ennemi de l'Amérique, odieux à son pays ainsi qu'au monde civilisé, et s'emparer de Guayaquil par voie de représailles. Evidemment l'heure était venue pour les conjurés d'exécuter le complot ourdi contre l'Equateur et son chef.

Peu de temps auparavant ', les conspirateurs graciés par la cour suprême, les Espinel, les Endara, les Molineros, avaient joué sur la place de Guayaquil le prologue de la lugubre tragédie dont nous allons dérouler les scènes sous les yeux de nos lecteurs. En apprenant la réconciliation du président et du congrès, ces furieux se décidèrent à tenter une insurrection à l'aide de brigands qui devaient massacrer les opposants, piller la ville et l'incendier en cas de résistance. Heureusement une indiscrétion mil le gouverneur sur la piste des coupables, qui furent tous arrêtés. Garcia Moreno se rendit à Guayaquil, les fit juger selon la rigueur des lois; puis, montrant une longanimité et une patience peutêtre excessives, il usa en faveur des criminels relaps du droit de grâce qu'il avait peu auparavant soUicité du congrès. Marcos Espinel et ses complices furent déclarés libres, après avoir promis pour l'avenir une inviolable fidélité. D'après certains renseignements particuliers, le président se convainquit en même temps que Maldonado intriguait près des officiers de la garnison. Il lui reprocha cette déloyauté, et comme le général voulait se défendre : « Je ne veux rien savoir de plus, lui dit Garcia Moreno ; je vous pardonne, mais si jamais je

^'Mh'cund de lÀma, n"* 557 et suir.

2 Le 31 Mars.

vous reprends à conspirer, tout général que vous êtes, Je vous ferai fusiller sur la place de Quito. »

Le 23 juin, moins de trois mois après cet acte de généreuse clémence, au signal donné parleurs complices 4u Pérou, ces scélérats incorrigibles, Maldonado à leur tête, complotaient à Quito un assassinat en règle, contre la personne du président. Leur plan, très habilement combiné, consistait à s'emparer de la caserne d'artillerie, où l'on avait incarcéré les bandits amenés de Guayaquil. Ces hommes de sang, délivrés et soudoyés par Maldonado, auraient profité de l'obscurité delà nuit pour assassiner leur implacable ennemi et les principaux personnages de la capitale dévoués à sa politique. Un ancien urbiniste, Jaramillo, aide de camp de Garcia Moreno, s'était engagé à livrer son maître. Le meurtre accompli, Urbina, ou peut-être Maldonado, proclamé chef suprême, la révolution se propageait comme une traînée de poudre, grâce à l'action combinée des radicaux disséminés dans les grands centres, et des réfugiés déjà embarqués sur les vaisseaux du Pérou pour envahir les provinces maritimes.

Cette fois Maldonado n'avait rien épargné pour assurer le succès. Les conjurés, parmi lesquels figurait l'audacieux Juan Borja, connaissaient parfaitement leurs rôles. On avait corrompu l'oflicier de garde qui devait, le 23 juin, livrer la caserne. Afin de dérouter les soupçons, Maldonado avait quitté la capitale quelques jours auparavant pour se confiner dans sa maison de Latacunga. Mais toutes les précautions deviennent inutiles (juaiid Dieu n'est pas du complot.

Le jour de l'exécution, quelques heures avant de se rendre à la caserne, les conjurés se réunirent dans une maison voisine pour concerter les dernières mesures à prendre. A ce momenl-lù même, un de leurs amis, ((u'uno imprudente cunlidence avait mis au courant du fatal

secret, vaincu par ses remords, révélait au président tous les détails de la conspiration. Sans perdre un instant, Garcia Moreno vole à la caserne et fait comparaître l'officier de garde : « Je vous donne cinq minutes , lui dit-il , pour me révéler les noms de vos complices et me fournir les preuves écrites de la conjuration qui doit éclater cette nuit; sinon, vous serez fusillé comme un traître. » Se voyant découvert, le malheureux officier se mit à trembler, désigna ses complices, livra les papiers dont il était dépositan-e, et indiqua la maison oii les assassins se trouvaient rassemblés. Pour s'en débarrasser d'une manière expéditive, Garcia Moreno n'avait qu'à les attendre et les recevoir à coups de fusils ; mais, pour ne pas donner aux révolutionnaires le prétexte dé transformer en guet-apens un acte de justice, il préféra saisir les coupables dans leur repaire et les jeter en prison. Malheureusement l'arrestation eut lieu avant l'arrivée de Maldonado qui, au premier bruit de ce dénouement inattendu, disparut de la capitale et s'enfuit dans les bois.

A la lumière de ces sinistres éclairs, Garcia Moreno comprit mieux encore l'extrême danger de sa situation. La Uévolution avait juré sa mort et ne désarmerait pas. Le pardon généreusement octroyé aux assassins n'avait fait qu'envenimer leur fureur. Il fallait les vaincre ou périr avec ce peuple qui le suppliait à genoux de ne pas l'abandonner. L'Hercule chrétien, seul contre tous, accepta le défi de la Révolution, et jura que, lui vivant, l'horrible mégère ne régnerait plus sur son pays.

Avant tout, il résolut de la terrifier par un acte de solennelle justice. Les sicaires avaient mis la main sur lin général assez influent pour démoraliser l'armée, assez perverti pour conspirer contre sa patrie avec les radicaux du Pérou et de la Colombie, assez criminel pour se faire chef de brigands et d'assassins : cet homme,

qui personnifiait les crimes et les espérances du parti, il fallait à toute force en faire un exemple. « Que Maldonado se cache bien, dit-il un jour, cars'il tombe dans mes mains, je serai obligé d'étouffer la Révolution dans son sang. » Aussi s'inquiéta-t-il assez peu des autres conspirateurs du 23 juin. « Il n'est pas juste, dit-il, que ces misérables périssent, pendant que leur chef est en vie. » Il se contenta de les exiler au Brésil '. Quant à Maldonado, le colonel Ignacio Vintimilla reçut l'ordre de battre tout le pays, vallées et montagnes, haciendas et forets, pour découvrir son refuge. Les gouverneurs devaient lui prêter main-forte, surveiller leurs provinces et incarcérer ceux qui donneraient asile au coupable ou favoriseraient son évasion. Et toutefois le président désirait que le fugitif s'échappât pour n'avoir pas à remplir un terrible devoir.

De leur côté, les révolutionnaires n'épargnaient aucun effort pour sauver leur grand chef. Pendant deux mois que durèrent les perquisitions, le pays au comble de l'angoisse s'attendait chaque jour à une invasion que le libérateur Urbina préparait dans les ports du Pérou. « Urbina arrive avec quatre cents soldats, écrivait Garcia Moreno le 16 juillet. Vu sa couardise, s'il entreprend la lutte avec ce petit nombre d'hommes, c'est qu'il compte sur les traîtres de l'intérieur. Raison de plus pour nous débarrasser du traître Maldonado. Cela fait, nous tâcherons, avec l'aide de Dieu, de bien recevoir Urbina. »

A dater de ce moment, l'Equateur fut assailli de tous côtés par une vraie bande infernale. Le 21 juillet, une compagnie de pirates, équipés par Urbina aux frais du Pérou, se jeta sur la province de Manabi pour l'insurger

* Juan Borjn tomba malade m prison. Ses proches obtinrent de le transporter dans sa maison, mais l'obstiin^ rtWoliitionnairo refusa toute espèce de grâce et mourut dans son cachot.

et la piller. Us mettaient tout à feu et à sang, quand le gouverneur Salazar, avec une troupe de braves, se porta à leur rencontre. Reçus d'abord par une vive fusillade, les soldats s'élancèrent sur les bandits, la baïonnette en avant, et en naassacrèrent un bon nombre. Quelquesuns parvinrent à s'échapper, mais les chefs furent faits prisonniers et fusillés sans miséricorde. Dix jours après, le 27 juillet, la province d'Orient devenait le théâtre d'un autre mouvement insurrectionnel. Les complices de Maldonado, Lamotha, Jaramillo, Aguilar, Suarez et leurs compagnons, expédiés au Brésil, se révoltèrent contre leur escorte en traversant le Napo, s'emparèrent du gouverneur, et, après avoir saccagé les propriétés, torturé les jésuiles, dépouillé les sauvages, prononcèrent la déchéance de « l'autocrate Garcia Moreno » pour acclamer, en qualité de chef suprême « le restaurateur de la patrie, l'illustre don José Maria Urbina ». En même temps, on apprenait que d'autres séides d'Urbina enrôlaient des bandes de flibustiers dans les provinces méridionales de la Nouvelle-Grenade pour envahir le district d'ibarra, avec la complicité des autorités colombiennes, notoirement dévouées à la Révolution. Enfin, le 24 août, après plusieurs mois de préparatifs, les vaisseaux d'Urbina, équipés par le Pérou, sortaient dupetit port de Payta et débarquaient des centaines de soldats sur divers points de la côte, notamment à Machala et Santa Rosa.

Au milieu de l'horrible tempête, Garcia Moreno, impassible comme le roc battu par les flots, levait des troupes, organisait la défense, donnait des ordres aux généraux, et de plus en plus se persuadait de la nécessité de terrifier les révolutionnaires de l'intérieur en frappant un grand coup, lorsque le 24 août, le jour même où les soldats d'Urbina mettaient le pied sur le spl équatorien, Maldonado fut découvert et arrêté dans

une hacienda, près de Guayaquil, Sur l'ordre de Garcia, Moreno, le colonel Vintimilla chargea de fers son prisonnier et l'emmena sous bonne escorte à Quito.

Il y eut un moment de stupeur dans le clan radical, mais la réflexion rendit l'espoir aux conjurés. D'après le droit en vigueur, le président n'avait que deux partis à prendre : condamner le coupable à la déportation, en vertu de ses pouvoirs extraordinaires, ou le livrer aux juges. La déportation n'était qu'une plaisanterie depuis que les complices de Maldonado, les Lamotha, les Jaramillo, avaient trouvé moyen d'insurger le Napo et de s'enfuir au Pérou ; on trouverait bien sur n'importe quelle route, un contingent de frères et amis pour terrasser les sbires et délivrer Maldonado. Quant aux juges, on ne redoutait guère leur verdict depuis l'atTaire de Quinche. Le tribunal ne verrait dans le complot du 23 juin qu'une tentative de rébellion non suivie d'exécution, le crime resterait impuni, et Maldonado, porté en triomphe par les radicaux, livrerait le pays à l'envahisseur Urbina. C'était la mort de la nation.

Malheureusement pour les radicaux, Garcia Moreno n'acceptait pas qu'une nation doive se résigner à périr plutôt que de violer la légalité constitutionnelle, ni qu'un chef de gouvernement, ù moins d'y èfre forcé, puisse sans crime obéir à la Révohition qui lui crie de se démettre ou de se soumettre. Il croyait, avec les vrais philosophes de tous les temps et de tous les pays, que les lois éternelles l'emportent sur les fictions parlementaires, que les constitutions sont faites pour les peuples et non les peuples pour les constitutions, et que, par conséquent, si la loi constitutionnelle met une nation en danger de mort, le salut du peuple devient la loi suprême. « Quand la légalité suflit, disait-il avec Donoso Certes, vive la légalité; quand la légalité ne suflit plus pour sauver un peuple, vive la dictature. » Dans le cas

présent, après avoir montré l'impasse où se trouvait acculé le pays, il dit aux conseillers qui l'entouraient : « Personne ne croira jamais que, pour sauver la constitution, ce morceau de papier qu'on déchire ici tous les quatre ans, je sois obligé de livrer la République à ses bourreaux. » Et, de sa propre autorité, chargé par Dieu de pourvoir au salut du peuple dans un cas suprême, il décréta que le traître Maldonado serait fusillé le lendemain, 30 août, sur la place Saint-Dominique.

La veille de Texécution, il descendit lui-même dans la prison pour annoncer au condamné qu'il allait mourir. Il s'eiTorça de lui faire comprendre l'atrocité de son crime, mais il trouva un homme dur et hautain, fier de ses forfaits parce qu'il se croyait sûr de l'impunité. « Maldonado, lui dit-il, ne comptez pas sur les juges prévaricateurs qui se font un jeu de perdre les sociétés en absqlvant les plus grands criminels. Je vous ai dit un jour que si je vous reprenais à conspirer, vous seriez fusillé sur la place de Quito. Préparez-vous à paraître devant Dieu, car demain à pareille heure vous aurez cessé de vivre, y Maldonado connaissait l'implacable fermeté de son chef : il demanda un prêtre et mit ordre à sa conscience.

Le 30 août, avant l'exécution fixée à cinq heures, le colonel Dalgo reçut l'ordre d'échelonner les troupes de son bataillon sur tout le parcours que devait suivre le condamné pour se rendre de la prison au lieu de l'exécution. Quand on aperçut les sinistres préparatifs, la ville entière se leva sous une impression de surprise et d'épouvante. Le moment était d'autant plus critique que tous, citoyens et soldats, s'intéressaient vivement à Maldonado et à sa respectable famille. On espérait encore que le président, satisfait d'avoir terrifié les révolutionnaires par cet appareil lugubre, ferait grâce au dernier moment. Déjà des députations se formaient

pour intercéder en faveur du coupable, mais Garcia Moreno avait consigné sa porte. Un de ses amis ayant réussi à forcer le passage, il lui imposa silence et le fit garder à vue dans une salle du palais. La femme du général Maldonado, récemment arrivée de Latacimga, vint lui faire ses adieux, ce qui porta au comble l'émotion des assistants. Le mot de grâce volait de bouche en bouche. Des foules, accourant du palais, annonçaient que l'acte de clémence allait être signé, si bien qu'au milieu du tumulte le colonel Dalgo, inquiet et troublé, envoya son aide de camp à Garcia Moreno pour lui demander des ordres définitifs : « Dites-lui, s'écria le président que si, à cinq heures, je n'entends pas les coups de fusil du peloton d'exécution, c'est lui qui sera fusillé. » Quelques instants après, Maldonado payait de sa vie son infâme trahison.

La foule revenait silencieuse et terrifiée quand on vit tout à coup Garcia Moreno sortir seul du palais, traverser avec un calme imperturbable militaires et civils, et se rendre hors de la ville pour inspecter certains travaux dont il s'occupait en ce moment. Le soir môme, il rédigea et lança dans tout le pays cette proclamation laconique :

« Equatoriens, votre repos, vos biens, votre vie môme, sont menacés depuis trop longtemps par des criminels que l'or du Pérou a corrompus, et dont notre législation assure l'impunité. L'invasion de Manabi, la révolution sanglante projetée au mois de juin, les brigandages du Napo, le soulèvement de Machala, les enrôlements de la Nouvelle-Grenade, les efforts tentés en ce moment pour insurger les paisibles populations de nos côtes, prouvent jus([u'ù l'évidence que l'immoralité et l'impunité de quelques misérables mettent Tordre public en danger.

« Dans celte épouvantable crise, le gouvernement

doit opter entre deux partis extrêmes : laisser l'ordre public, vos intérêts les plus chers, vos lois, votre constitution, sombrer dans l'anarchie sous les coups de ces brigands, ou prendre sur lui la grave mais glorieuse responsabilité decomprimerleurs fureurs pardes moyen» sévères mais justes, terribles mais nécessaires. Je serais indigne de la confiance dont vous m'avez honoré si j'hésitais un instant à encourir n'importe quelle responsabilité pour sauver la patrie.

« Aussi, qu'on le sache bien, ceux que l'or aura corrompus tomberont sous le plomb vengeur; au crime succédera le châtiment, et, je l'espère, aux périls qui nous menacent, la paix, objet de vos désirs. S'il faut sacrifier ma vie pour obtenir ce résultat, je l'immolerai de bon cœur à votre repos et à votre félicité. »

C'était la justification de l'exécution qui venait d'avoir lieu et l'annonce des sévérités du lendemain. Naturellement les révolutionnaires crièrent à la tyrannie, à la cruauté, à l'arbitraire. Pour les confondre, il leur remit sous les yeux les principes proclamés autrefois par La Democracia journal du président Urbina, rédigé par son ministre Espinel : « La générosité et la clémence envers les ennemis de la patrie, disaient alors ces bons radicaux, sont des vertus mal entendues. La compassion envers des individus doit fléchir devant la justice, quand le salut du peuple l'exige. Si la société peut faire disparaître un coupable pour un déht de droit commun, à plus forte raison des criminels ([ui conspirent sa ruine. Les grands malfaiteurs doivent subir dès ce bas monde le châtiment de leurs forfaits : ainsi l'exige la justice, ainsi le réclame la vindicte publique. » Au congrès de 1865, comme dans la proclamation que nous venons de citer, Garcia Moreno n'a pas invoqué d'autre principe pour justifier sa conduite : « Placé dans l'alternative ou de livrer ma

patrie aux mains d'insignes malfaiteurs ou de la sauver en les exterminant sur l'échafaud, je ne pouvais ni ne devais hésiter K »

Délivré de Maldonado, le président tourna ses armes contre Urbina. Celui-ci, à la léte de cinq ou six cents bandits, occupait la ville de Machala. Avec ses trois grands capitaines Roblez, Franco et Léon, il se croyait sûr d'allumer l'incendie sur tous les points de la côte, et de propager la révolution, de cités en cités, jusqu'à la capitale. Dans une proclamation emphatique, il s'annonçait « comme un libérateur député par le continent américain pour abattre l'allié de l'Espagne et atîranchir le peuple du concordat et des institutions monarchiques. Sa politique, à lui, serait toujours subordonnée aux vrais intérêts de son pays et de l'Amérique. Appelé par la grande majorité de la nation, il se présentait sans crainte, persuadé que son retour comblerait les vœux de tous les patriotes. » 11 ne s'en aperçut guère à Machala, car, en voyant ses bandes indisciplinées faire main-basse sur tous les objets à leur convenance, piller les caisses publiques et traiter les gens comme des bêles de somme, les habitants épouvantés disparurent les uns après les autres. Il ne resta, pour signer son pronunciamento que les repris de justice et quelques malheureux terrorisés ou raccolés à prix d'argent.

Déjà cet accueil peu rassurant, joint à l'exécution de Maldonado, lui donnait à rétléchir, lorsqu'un décret de Garcia Moreno, qui le mettait hors la loi, ainsi que ses complices, abattit complètement son courage. « L'Equateur, disait le président, n'est en guerre avec personne, ni à l'intérieur ni à l'extérieur, par conséquent, Urbina et ses bandits, arrivés de l'étrangor pour révolalionner et saccager le pays, doivent être considérés

♦ Mussîiye de laOIi.

comme des corsaires et traités en corsaires. Los autorités leur appliqueront la loi, non des belligérants, mais des incendiaires et des assassins. » Des bataillons, expédiés de Guayaquil sur Machala, avaient ordre de s'emparer par tous les moyens possibles du traître Urbina, afin de lui faire expier sur l'échafaud la longue série de ses forfaits.

Toujours prudent, au lieu d'attendre les troupes de Guayaquil, le« libérateur » déménagea au plus vite avec trois cents hommes, sous prétexte d'insurger la province de Loja, mais en réalité pour gagner sans courir aucun risque la frontière du Pérou. Son ami Roblez disparut avec lui sous couleur d'aller à Payta chercher des renforts. Franco et Léon, restés seuls pour soutenir le choc des troupes équatoriennes, furent battus piteusement à Santarosa, le 17 septembre, et s'enfuirent avec les débris de leur bande jusqu'à Zapotillo, où le brave Urbina avait établi son camp et imposait son pronunciamento aux populations éperdues. Quand, un mois après, le général Gonzalez etle colonel Vintimilla, entièrement maîtres de la côte, arrivèrent à Zapotillo avec infanterie et cavalerie pour en déloger les envahisseurs, on leur apprit que ces foudres de guerre, tremblant à leur approche, avaient passé la frontière et se trouvaient en sûreté chez leurs bons amis du Pérou.

Ainsi avorta cette expédition, préparée depuis six mois par la révolution cosmopolite pour renverser son mortel ennemi. Les urbinistes, unis aux assassins de l'intérieur, appuyés par deux gouvernements, avaient échoué contre l'énergie d'un seul homme. La campagne terminée, Garcia Moreno parcourut les provinces envahies, visita Guayaquil, Machala, Santarosa, Loja, Cuenca, et distribua des récompenses à ceux qui avaient vaillamment combattu. Il félicita les populations de

leur courageuse fidélité, fit grâce aux malheureux qui s'étaient laisse corrompre par frayeur ou par surprise, mais se montra inexorable envers les soutiens et complices d'Urbina. Dans la prison de Cuenca se trouvait un chef d'insurgés nommé Campoverde. Cet audacieux bandit n'avait pas craint de soulever le petit bourg de Canar en faveur d'Urbina et d'attaquer, à la tête de trois cents hommes, la ville de Cuenca qu'il savait totalement dépourvue de garnison. Mais les habitants, propriétaires, commerçants, étudiants, s'étaient défendus avec tant de courage, qu'après une demi-heure d'un combat sanglant, Campoverde avait dû rendre les armes et se constituer prisonnier. Condamné à mort parun conseil deguerre, il devait subir sa peine le jour même où Garcia Moreno fit son entrée à Cuenca. On profita de cette circonstance pour solliciter la grâce du coupable. « Si vous invoquez la justice, répondit l'inflexible Garcia Moreno, montrez que cet homme n'est pas coupable; si c'est la charité, ayez pitié des innocents que vous allez faire périr, car, si j'épargne ce criminel, demain le sang coulera dans quelque nouvelle révolution. » Campoverde fut exécuté.

Celte invincible fermeté, qui l'empêcha toujours d'immoler la justice à la pitié, lui donna de triompher des deux puissants et cyniques larrons, la Colombie et le Pérou, qui durant cette guerre n'avaient pas rougi de se faire ostensiblement les auxiliaires d'Urbina. Jamais, en dépit de leurs menaces, ils n'obtinrent de lui la moindre concession ; jamais ils ne l'attaquèrent officiellement sans qu'il stigmatisât publiquement leur conduite et vengeât ainsi sa dignité oll'ensée. Pendant que le gouvernement de Bogota le faisait insulter par les journaux à sa solde, cl permcllait a«ix urbinistes de recruter des soldats surson toiriloire, il accréditait prés du gouvernement de ri'!(|ualeu;' un chargé d'allaircs,

nommé Fi erro, « pour resserrer, disait-il, les liens d'amilié entre les deux pays ». Ce Fierro, non content de répéter ces banalités diplomatiques, se permit dans son discours de réception des divagations impertinentes sur l'indépendance, l'union et la liberté des peuples, sans môme se donner la peine de dissimuler ses intentions critiques. L'outrecuidant personnage reçut aussitôt son cbâtiment :

(( Je suis heureux, lui répondit Garcia Moreno, qu'en prononçant ces beaux noms d'indépendance, d'union ci de liberté, vous me fournissiez l'occasion de m'expliquer sur ce sujet, non pas que je m'abaisse jamais à me défendre contre des calomniateurs salariés ou des idiots dupes de leurs inventions, mais pour que vous, ministre des Etats-Unis de Colombie, sachiez que, moi aussi, j'aime l'indépendance, l'union et la liberté, et que de plus mes actes sont en parfait accord avec mes principes.

(( \^ Indépendance étant la vie d'un peuple, par conséquent le premier de ses biens, je veux l'indépendance pour l'Equateur. C'est pourquoi je déteste et combats de toute mon énergie les grands ennemis de cette indépendance, qui sont la licence, la démagogie et l'anarchie.

« 'L'Union, garantie de la paix et condition de la force, je l'ai toujours cherchée. L'Equateur veut resserrer les liens qui l'unissent aux autres nations, en respectant le droit et la justice à l'égard de tous les peuples. Jamais il n'a souffert que sur son territoire, on armât en pleine paix des bandes de perturbateurs pour révolutionner ses voisins, ce que du reste, ne permettra jamais un pays qui comprend encore les lois de l'honneur et de la loyauté.

« La Liberté, pour tout homme sincère, n'est point uti cri de guerre et d'extermination, mais un moyen de

progrès, quand toutefois la moralité r^gne dans le peuple, la justice dans les lois, et la probité dans le gouvernement. L'ami véritable de la liberté, c'est l'homme qui se consacre à moraliser son pays, à corriger les injustices sociales, à unir les gens de bien pour travailler sans relâche à la prospérité publique. Libéral ardent et sincère, je ne doute pas que vous partagiez toutes ces idées. »

L'ironie était sanglante, mais que répondre à l'homme franc et loyal qui vous terrasse par son attitude et vous écrase sous le poids de sa logique? Fierro dévora sa honte en silence, et les ennemis politiques de Garcia Moreno applaudirent eux-mêmes à cette exécution. « Il faut avouer, disait im de leurs coryphées, que cet excentrique a de la valeur et qu'il honore singulièrement le poste qu'il occupe. «

Le Pérou reçut une leçon non moins rude et non moins méritée. Pourmeltre un terme au conflit hispanopéruvien, les représentants des républiques du Paciliqiie, y compris l'Equateur, se trouvaient rassemblés à Lima. Or, dans un mémoire à ce congrès américain, le ministre du Pérou osa se plaindre « du froid qui existait depuis plusieurs années entre l'Equateur et le Pérou, malgré le bon vouloir de son gouvernement. Loin de s'uméliorerj la situation s'aggravait plutôt, depuis que l'Equateur avait pris fait et cause pour l'Espagne contre le Pérou. Du reste, certains actes du président contrastaient singulièrement avec les principes qui régissent les républiques américaines et accusaient son peu de foi dans les institutions démocratiques. »

A cette dénonciation officielle et insolente, Garcia Moreno fit répondre par son ministr(^ des affaires étrangères « qu'il ne s'abaissait pas à réfuter des accusations gratuites; que si le ministre péruvien voulait savoir pouniuoi il y avait du froid entre les deux gouverne-

ments, 11 n'avait qu'à consulter sa mémoire. Deux fois, en pleine paix, l'Equateur avait été envahi par des bandits enrôlés au Pérou, armés et équipés aux frais du Pérou; enrôlements et équipements avaient eu lieu publiquement, sans que le cabinet de Lima s'opposât par un seul acte positif à ces scandaleuses agressions. Grâce à cette complicité, les réfugiés avaient pu abuser du droit d'asile, les journalistes favoriser les conspirateurs, les clubs préparer l'invasion de l'Equateur et la chute de son gouvernement. S'étonner, après de pareilles violences, que les relations entre l'Equateur et le l'érou manquent de cordialité, c'est avoir l'étonnement facile. Du reste, loin de se montrer hostile au Pérou, le président de l'Equateur avait, dos le commencement du conflit avec l'Espagne, ofl'crt une médiation que le Pérou avait repoussée. Il n'en avait pas moins envoyé son représentant au congrès, mais sans sortir de la neutralité absolue. Aujourd'hui, comme autrefois, il consentait à s'unir aux républiques américaines pour interposer ses bons offices et peser sur la décision de l'Espagne, mais il refusait de transformer le conflit péruvien en conflit continental avant que l'Espagne eût ratifié l'usurpation de ses agents. »

Le Pérou dut subir, avec cette mercuriale, l'humiliation de voir la politique de Garcia Moreno triompher au congrès. Obligé de recourir à ces négociations diplomatiques dont il parlait avec tant de dédain, il conclut avec l'Espagne un traité fort onéreux, en vertu duquel il rentrait en possession des îles Chincha, mais après avoir désavoué les injures prodiguées aux agents espagnols, et payé une indemnité de trois millions de piastres pour avoir, en refusant la médiation d'un gouvernement ami des deux puissances, occasionné par ce mauvais vouloir de grands frais à l'Espagne. Il se vengea sur l'Equateur de cette honteuse déconvenue. Les

conspirateurs furent plus que jamais soutenus et encouragés, de sorte que le thermomètre de la cordialité descendit à zéro. Garcia Moreno crut de sa dignité de suspendre toute relation avec un gouvernement si peu soucieux de la justice et des convenances internationales. « Prompt à tout oublier, dans l'intérêt de la paix du continent, disait- il au congrès de 1865, nous ne pouvons cependant pas sacrifier l'honneur national qui exige réparation pour le passé et garantie de sécurité pour l'avenir. J'ose espérer que nous obtiendrons satisfaction au moyen de négociations pacifiques, le jour où l'on voudra sérieusement correspondre à notre loyauté comme à nos désirs de conciliation ; mais, aussi longtemps qu'on nous refusera ces réparations et ces garanties, il n'y a qu'une chose à faire : suspendre toute relation avec le gouvernement du Pérou. »

Ainsi se termina, au commencement de 1865, cette lutte de quatre années, soutenue par un seul homme contre les révolutionnaires de son pays, deux armées étrangères pour les appuyer, et l'Amérique entière pour les acclamer. Le concordat était implanté et les réformes sociales en voie d'exécution, malgré l'opposition des congrès, les trahisons d'un Maidonado, les invasions d'un Urbina, les ruses d'un Castilla, les fureurs d'un Mosquera. En cherchant Dieu et la justice, Garcia Moreno avait prévalu contre tous. Il ne restait à la Révolution d'autre ressource que de déplacer, à l'expiration de son mandat, le colosse qu'elle n'avait pu renverser.

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