‹ Garcia Moreno, président de l'ÉquateurChapitre 38 sur 67 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

l'excommunié mosquera (iS63.)

Nous avons laissé Mosquera sur les bonis du Carclii,. épiant le moment favorable pour envahir l'Equateur, de concert avec son digne ami Urbina. Le projet de confédération n'était qu'un leurre, et la conférence un piège grossier. Garcia Moreno l'ayant déjoué, Mosquera jeta le masque; le 45 août, au plus fort des luttes coiîcordataires il lança aux habitants de Cauca cette fulminante apostrophe :

« Marchons ensemble à la frontière pour y implanler la liberté. Nous échangerons une cordiale poignée do mains avec nos frères, les Colombiens de l'Equateur. En ce moment, ils ont besoin, je ne dis pas de nos armes, mais de nos bons offices, pour substituer le principe républicain à l'oppression théocratique, sous laquelle gémit la noble terre d'Atahualpa qui, la première, en d809, salua l'aurore de la liberté. La vaillante garde colombienne, victorieuse en mille combats, formera votre escorte. Illustres défenseurs du droit, apAtres des doctrines radicales, les républirpiesde race latine comptent siir vous pour défendre l'indépendance américaine. La Colombie formera bientôt une vaste confédération de vingt-quatre millions d'hommes. »

La Révolution, c'est-à-dire l'Etat sans Dieu, incarnée dans Mosquera, venait détruire l'union de l'Eglise et de rÉtat, personnifiée dans Garcia Moreno. « Les colombiens de rÉquateur » avaient à choisir entre « l'oppression théocratique » du concordat et l'oppression satanicjue du franc-maçon qui, depuis deux ans, exilait les évêques, emprisonnait les prêtres réfractaires à ses lois schismatiques, chassait les religieux et les religieuses, spoliait les couvents et les temples, et renouvelait, pour tout dire en un mot, les horreurs de 1793. Le misérable qui leur tendait la main par-dessus le Garchi, c'était le Néron sans cœur et sans entrailles qui venait de bannir de son diocèse son propre parent, le vénérable M^"^ llerran', archevêque de Bogota; c'était l'odieux vieillard de soixante-dix ans, dont Pie IX disait en pleurant : « Mosquera marche à grands pas vers l'enfer ouvert pour le recevoir, » et quil finit par excommunier dans une encyclique célèbre, où il rappelle les hauts faits de ce missionnaire de la liberté :

« Nous gémissons avec vous, s'écrie le saint pontife en s'adressant aux évêques de la Nouvelle-Grenade, à la pensée des criminelles horreurs qui désolent Votre pays, des sacrilèges multipliés commis par votre gou-

* Mosquera avait donné sa fille au général Herran, frère de' l'archevêque. Le propre frère de ce tyran, Ms' Manuel José Mosquera avait précédé Ms"" Herran sur le siège de Bogota. Ce prélat de grande intelligence et de grande vertu ne pouvait manquer de s'attirer la haine des ennemis de l'Église. Exilé par le président Lopez en 1852, il se rendit, malade déjà, aux États-Unis où les catholiques l'accueillirent avec enthousiasme, et de là en France. Le cardinal Wiseman, de passage en ce pays, et divers membres de l'épiscopat français se plurent à l'honorer comme un confesseur de la foi. Mandé à Home par Pie IX, Ms"" Mosquera se mit en route pour l'Italie, mais il ne put arriver au terme du voyage. Il rendit sa belle âme à Dieu dans la ville de Marseille, le 10 décembre 1853. Son corps est inhumé à Notre-Dame de Paris. Dieu le prit à temps ' pour ne pas le. rendre témoin des crijives dfe son mdigne frère. ■ -

vernement, des oiitraj^^os sans nom quil ose adresser à nous, à ce Saint-Siège, à l'auguste reiigiondont il foule aux pieds les droits, la doctrine, le culte, les ministres. En même temps qu'il interdit le saint ministère, confisque les biens des églises, bannit les ordres religieux, il ne craint pas d'ouvrir la porte à tous les faux cultes. Toute communication avec nous est prohibée, et toute infraction aux lois scliismatiques punie de l'amende, de l'exil ou de la prison. Partout des évoques exilés, des prêtres et des fidèles incarcérés, des temples et des couvents transformés en casernes, les vierges du Seigneur chassées de leurs pieux asiles, errant sur les montagnes, ou mourant de faim et de misère : tel est le désolant spectacle qui se présente à nos regards !

« Nous élevons donc la voix pour vous intimer l'ordre de refuser le serment qu'on vous demande. De notre autorité apostolique, nous condamnons, réprouvons et déclarons nulles et de nul effet toutes les lois attentatoires aux droits de l'Eglise de Dieu, rappelant à leurs auteurs qu'ils ont encouru les peines et les censures édictées par les conciles contre les usurpateurs de ces mêmes droits. Qu'ils tremblent en se rappelant cette parole du Seigneur : « Terrible sera le jugement de ceux qui abusent de leur puissance ! »

Entre la liberté prôchée par cet excommunié et la liberté des enfants de Dieu telle que l'entendait Garcia Moreno, le peuple catholique de l'Equateur ne pouvait hésiter. Aussitôt que parut la proclanuilion de Mosquera, avant toute manifestation du gouvernenuMit, de toutes les provinces et de tous les cantons arrivèrent des protestiitions au congrès et contre l'union à la Colombie et contre les injures inqualifiables de Mosquera. Los signataires exprimaient en termes énergiques rattachement du p(>uple à l'Eglise catholique et son hor-

reur pour les impiétés du gouvornement colombien.

« Nous sommes et nous voulons rester équatoriens, disait-on de toutes parts avec le conseil municipal de Latacunga. Nous croyons que Bolivar a pu créer la Colombie pour fonder notre indépjspdance, mais que son triste plagiaire sera frappé de la foudre pour avoir porté ses mains impures sur Tarche d'alliance. Nous repoussons le gouvernement colombien de lout Tamour que nous avons pour notre sainte religion ; nous ne voulons pas de son code basé sur la destruction des tables du Sinaï ; nous sommes clirétiens avant d'être républicains, et nous avons la conviction que Tarbre de la liberté ne peut naître et grandir qu'au pied de la croix. Représentants de l'Equateur, si, dans ses transports frénétiques, la Colombie veut la guerre, disposez de nos biens et du sang de nos enfants. »

Ces protestations, couvertes de milliers de signatures, traçaient aux chambres leur devoir. « Menacés d'une guerre dont le but est d'anéantir notre souveraineté, disait le conseil cantonal de Quito, nous devons nous défendre au prix de n'importe quels sacrifices. Il n'ap- ])artient à personne dé changer par la force notre syslôme politique ; d'ailleurs, la confédération colombienne ne nous convient pas, à nous qui voulons conserver notre religion et nos institutions. Nous protestons avec tous nos compatriotes contre l'invasion qui se prépare, et offrons au gouvernement la coopération la plus décidée dans la lutte qu'il devra soutenir pour l'indépendance de la patrie. » Uni à ce peuple qui demandait à combattre pro aris et focis, Garcia Moreno exposa aux chambres « la situation faite à l'Equateur, par la proclamation du 15 août, avec le ferme espoir, ajouta-t-il, que le patriotisme des représentants lui viendrait en aide. Il n'avait pas attendu ce moment pour prendre, dans le cercle de ses attributions, les mesures que

réclamait la défense du pays, mais il croyait' de son devoir d'associer l'assemblée nationale au salut de la patrie. »

Les deux chambres se réunirent en congrès, et, après une discussion qui dura deux jours^, envoyèrent séparément leur message au président. Députés et sénateurs condamnaient la proclamation de Mosquera, dans laquelle ils voyaient à bon droit « une insulte à la nation et l'équivalent d'une déclaration de guerre. » Ils s'accordaient avec Garcia Moreno « pour repousser toute idée d'union à la Colombie, union contraire à la volonté du peuple conmie aux institutions religieuses de l'Equateur. » Ils espéraient néanmoins que le président Mosquera, « respectant le sufl'rage du peuple, les traités existants, la parole donnée et consigiuîe dans les documents authentiques, abandonnerait toute idée d'intervention ou de conquête; mais si, par un mouvement d'orgueil que réprouverait le monde civilisé, Mosquera prétendait s'ing('rer dans les affaires d()nu'sli(|ues de ses voisins, le congrès avait conliance dans l'énergie et Tardent patriolisnu'. du chef de l'Etat pour détendre l'autonomie de la République, son honneur et ses droits également menacés. »

On trouve dans cette pièce les idées essentielles, mais on sent que le cœur du peuple ne bat point dans la poitrine de ses représentants. Le peuple catb()Ii(|ue se révolte à la pensée d'être gouverné par un |)ersécutcur de l'Eglise : les députés parlent ù peine des «principes religieux; le sénat n'y fait |)as même allusion, bien qu'un de ses membres eût fait observer avec raison que, si l'on voulait exaller le patriotisme du peuple, il fallait insister sur le péril que courait la religion de l'État. Du reste, comment ces législateurs auraient-ils j)u mettre en avant la grande cause» de la religion et de l'Église, eux qui à ce momenl-là même scandalisaient

le peuple par leurs diatribes contre le concordat, et dont le président, Gomez de la Torre, reprochait à Mosquera d'avoir appliqué au gouvernement l'épithète de Ihéocratique, alors que le congrès s'acharnait à réformer le concordat, à détruire les immunités du clergé et à séculariser ses biens. D'accord avec Mosquera pour délivrer leur pays de « l'oppression théocratique » c'est-à-dire du gouvernement de Dieu, pouvaient-ils sans dérision toucher la corde religieuse?

Garcia Moreno n'avait pas les mêmes raisons pour garder cette timide réserve. « L'appui décidé, enthousiaste môme, du peuple et de ses représentants, dit-il au congrès, voilà la meilleure réponse que nous puissions opposer à rincjualiliable provocation du 15 août. Aceux qui veulent anéantir son indépendance, souiller son honneur et détruire sa religion, l'Equateur répond en se levant comme un seul homme, non pouraltaquer, mais pour se défendre. L'union ou pour mieux dire l'absorption de l'Equateur par les États-Unis de Colombie, antipathique à notre caractère, préjudiciable à nos intérêts, devient radicalement impossible, du moment qu'on emploie les menaces et les injures pour la réaliser. L'Equateur veut rester libni et indépendant ; plutôt que de subir le déshonneur, il préférerait disparaître sous les flots ou sous les laves enflammées de ses volcans ^ »

La guerre ainsi moralement déclarée et acceptée, Garcia Moreno voulut cependant avant d'en venir aux mains, épuiser tous les moyens de conciliation. Il envoya donc à Pasto, quartier général de Mosquera, le docteur Antonio Florès' avec pleins pouvoirs pour conclure le traité d'alliance sollicité par le chef de la

* Voir la discussion du congrès, les deux messages, la réponse du président, aux n"* 2 et 3 d'El Correo del Eduador.

2 Fils de l'illustre général en chef de l'armée, nommé au commencement de 1888 président de la République.

Nouvelle-Grenade. Le rusé Mosquera avait compté sur la coopération active d'Urbina dans les départements de Cuenca et de Guayaquil, comme aussi sur la levée en masse du grand parti libéral, si vanté par son complice ; en voyant le peuple courir aux armes, il ne fut pas fâché de gagner du temps afin de lever de nouvelles troupes et de compléter ses armements. 11 écrivit donc au plénipotentiaire qu'il « recevrait avec bonheur le fils de rilluslre Florès, du vieux guerrier de l'indépendance à qui l'unissaient des relations de cordiale amitié. En attendant la visite promise par Garcia Moreno, il s'offrait à négocier les bases d'un traité d'union, qui ne compromettrait en rien la souveraineté ou l'autonomie des peuples unifiés. »

La séance de réception de l'ambassadeur fut une vraie scène de comédie. Florès déclara sans sourciller que, « malgré les sinistres rumeurs répandues dans le public depuis la proposition d'une conférence, son gouvernement connaissait trop bien les antécédents et l'esprit républicain de Mosquera pour voir en lui un autre mahomet préchant l'union, le glaive à Ja main. Deux fractions limitrophes de l'antique Colombie ne pouvaient s'entre-déchircr sous prétexte de s'unir. Des paroles mal comprises, des faits mal interprétés, ont ému les populations, paralysé le travail, et amené une agitation plus nuisible que la guerre. H importe donc de rétablir la paix par un traité de véritable alliance, et non par une résurrection violente, artificielle, stérile, d'une union éphémère dont l'eiret serait tout au plus de galvaniser un cadavre. »

Le vieux Mosquera ([ui, en lait de jactance et d'omphuse aurait rendu des points à un rhétoricien de collège, répondit que « tout sentiment de défiance disparaîtrait du cd'ur des K([tiatorions, er» aj)prenant que le premier mugistral de la Colombie arrivait à la troutière

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des deux républiques pour défendre au nom Ho la loi et de la volonté nationale, le drapeau de Tindépendance et de la liberté, ce drapeau que l'union des peuples a porté triomphalement de lOrénoque au Macara, et que l'union des peuples saura venger au besoin. L'époque des Romains est passée; les Colombiens ne veulent ni conquêtes, ni annexions, ni fusions violentes, mais un pacte nouveau destiné à- ressusciter l'antique Colombie, sans aucun détriment pour les dilTcrentes nationalités. Comme soldat, le président de la Colombie assure au fils de Florès que le compagnon de son illustre père ne tirera l'épée sur la terre d'Atahualpa que pour défendre avec lui la liberté de la patrie commune. »

Sous les phrases sonores des deux orateurs, onaper- . çoit facilement que, si l'on repousse absolument le projet d'union, l'autre n'embrouille les idées que pour le maintenir. Les explications échangées ensuite entre Florès et Quijano, plénipotentiaire deMosquera, sur les sujets de divisions survenus entre les deux gouvernements, manquèrent également de sincérité. Quijano |)rélondil que la proclamation du 15 août ne constituait ni une menace ni une injure. « L'Equateur, avait dit Mosquera, réclamenon une intervention armée, mais nos bons offices, pour substituer le principe républicain à l'oppression Ihéocratique. » Il s'agissait etï'ectivement de prévenir un conflit inévitable entre le pouvoir exécutif et le congrès au sujet de la réforme du concordat, et. de fait, le gouvernement de l'Equateur n'a rendu inutiles « les bons offices » de Mosquera qu'en pliant devant les exigences du congrès. Au fond, celte explication devait suffire aux mutilateurs du concordai, surtout à ce Borrero qui demandait « si cet informe traité était mort ou vivant, et s'il ne convenait pas d'entonner un requiem pour son éternel repos ' . » Florès se déclara

* La, Cendnela, 2i novembre 1863.

satisfait de cette ingénieuse justification et prouva, non moins péremptoirement, que la phrase de Garcia Moreno sur les principes colombiens, « moins propres à combler le Curchi qu'à l'élargir » n'avait rien d'oiVcnsant pour -Mosquera : le président de la Colombie n'avait-il pas afiirmé que le concordai élevait une barrière insurniontabfe entre les deux nations? Garcia Moreno avait donc simplement constaté, eu style tiguré, un fait établi par Mosquera lui-m("'me.

Après ces explications « franches et cordiales », on en vint au traité d'alliance. Au projet de Florès, Quijano opposa un contre-projet de future, union et de confédération entre les deux Etals, que le représentant de l'Kquateur, à la première inspection, déclara inadmissible, attendu que l'article premier. « spéciliant l'union des deux peuples et le rétablissement de l'antique Colombie sous le système fédéral, était absolument contraire aux manifestations du pays et aux décisions des deux chambres. » Florès envoya celle réponse, le 29 septembre, avec prière de modilier le projet dans un sens acceptable pour l'Equateur. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque, après quinze jours d'absolu silence, il reçut de Quijano ce grossier ultimatum : « La conférence n'a d'autre objet que d'élouflor, au moyen d'un pacte solennel, les clameurs patriotiques de tout le continent américain contre les tendances Ihéocratiques et antirépublicaines fomentées et [)rolégée8 par l'Europe. Le gouvernement colombien ne peut, sans manquer à l'honneur, attendre plus longtemps le président de l'Equateur. Mosquera n'était venu à la frontière ([uc pour travailler à la renaissance de la glorieuse nationalité colombienrx», setd moyen de sauver rautonomie des républiques méridionales en les unissant contre l'ambilion d(; l'élrangi'r et la Irahison dos renégats de l'intérieur : son gouvci-nctuciil ;i\ ail donc résolu de suspendre

toute relation avec l'Equateur si dans les vingt-quatre heures le projet de confédération n'était pas signé. »

Armé de pied en cap, le renard redevenait sanglier: la confédération ou la mort, et cela dans les vingt- ([ualre heures ! Florès répondit à l'insolent Quijano « que, le traité fût-il acceptable, du moment qu'on lui imposait ce délai de vingt-quatre heures, il ne le signerait pas. L'Equateur ne passait pas sous les fourches caudines, et son ministre dédaignait un ultimatum aussi contraire aux usages diplomatiques et aux traités existants qu'oiïensant pour l'honneur national. » Piqué au vif, et parfaitement conscient de ses injustices, Mosquera sentit le besoin de justifier aux yeux des peuples la brusque rupture des négociations. Dans un manifeste à la Colombie, véritable diatribe ou plutôt ramassis de toutes les injures qui traînaient dans les journaux rouges contre Garcia Moreno, il l'accusa cytiiquementde s'opposer à la régénération de l'Amérique latine, d'avoir voulu soumettre son pays au protectorat de la France, puis de l'avoir converti en fief de Rome par un concordat désastreux pour l'Equateur et la Colombie entière, enfin d'avoir rétabli l'ordre des Jésuites, véritable batterie révolutionnaire dressée contre tous les gouvernements sous le couvert de la nonciature romaine. Ce vil persécuteur des chrétiens, lui dont les innocentes victimes gémissaient par milliers dans les prisons ou l'exil, osait reprocher à Garcia Moreno le châtiment et le bannissement de quelques conspirateurs incorrigibles! Après ces invectives et d'autres non moins grossières, il annonçait, en guise de conclusion, la convocation d'un congrès et une levée de trente mille hommes pour défendre l'honneur national.

Dès ce moment, Mosquera se conduisit comme un furieux. Sans déclaration de guerre, il afficha la rupture à Pasto, prohiba tout conimerco avec rE(|uatcur,

cl se permit d'écrire au général Floros, alors à Tulcan pour organiser l'armée» qu'il le vaincrait sur le champ de bataille, et que désormais il cessait avec lui toute correspondance ». Néanmoins, autorisé par le gouvernement, Florès lui fit expédier une dernière fois par un aide de camp des propositions d'arrangement, mais Mosquera jeta la lettre avec colère, déclarant qu'il ne traiterait plus avec les agents de l'Equateur. Il accusa l'aide de camp, colombien de naissance, de trahir son pays, menaça do le Faire fusiller, et finalement le jeta à la porte comme un manant, en vomissant un torrent d'injures contre Garcia Moreno. N'espérant plus rien de cet énergumène. Florès passa le Carchi. le 22 novembre, avec siv mille hommes'.

Nous avons rendu compte de cette négociation, afin de montrer par la suite des faits la longue patience de Garcia Moreno, les provocations dix fois répétées de Mosquera, et l'impossibilité de supporter plus longtemps ses insultes, sans abdiquer tout sentiment d'honneur. Comme le disait plus tard Garcia Moreno, l'Equateur « ne déclara pas la guerre, mais l'accepta forcément, car l'ennemi ne lui laissait pas le choix entre la paix et la guerre, mais sim})lement l'alternative d'ouvrir le feu ou d'attendre qu'il commençât. » Malgré tout, bien que le président crût préférable de prendre l'inilialive avant que l'ennemi eût accumulé ses forces, il laissa au général en chef- la facullé d'avancer ou de temporiser selon qu'il le trouverait avantageux pour le lrionij)he de ses armes. En passant la frontière, Florès put écrire à Mosquera sans blesser la vérité: «< Nous avons franchi IcCarchi, non pour vous l'aire la guerre, mais pour vous forcer à nous laisser la paix. »

• Pour |i!s doctjrnenls cité.s dans co chapitre, voir El Nncional^ 24 iinvciiilirc 18g;J. .'uliclfi : hoi:umenlos. » McsvnLM'd.- 18»*.

Du roslo. Florès n'onlra on campagne qu'à son corps défendant, car il envisageait parfaitement les dangers de sa position. Sur les six mille hommes amenés de Tulcan, il ne lui en restait que cinq mille, tant les troupes, surtout celles du littoral, avaient souffert des fatigues du chemin et du changement de climat. 11 avait dû laisser à Guayaquil ses bataillons les mieux exercés, pour faire face aux anarchistes qui, sous la conduite d'Urbina et avec la connivence du Pérou, organisaient une invasion dans le port de Payla. La moitié de ses soldats voyaient le feu pour la première fois, et savaient à peine manier un fusil. Aussi se décida-t-il à fatiguer Tcnnomi par des combats partiels, voulant s'assurer une position avantageuse avant de livrer une bataille en régie.

Le dimanche, 22 novembre, après avoir lancé un manifeste aux habitants de Tuquerrès et de Pasto, Florès pénétra dans le cœur du pays, favorisé par les habitants dont un certain nombre s'incorporèrent à son armée. Ayant vainement tenté de l'arrêter, Mosquera s'établit le 4 décembre à Cumbal, pendant que les divisions équatoriennes, à un mille de distance, campaient dans les environs de Cuaspud. En même temps, six cents hommes, au commandement du colonel Erazo, s'emparaient de Pasto après un combat terrible contre la garnison.

Coupé de ses communications avec le chef-lieu de la province, Mosquera comprit que sa position devenait difficile, et que, pour vaincre, il lui fallait user de ruse. Le 5 au soir. Florès apprit par ses espions les dispositions que prenait Mosquera pour lui livrer bataille le lendemain. Il passa la nuit à organiser ses troupes et à combiner ses mouvements, lorsque le matin, en prenant ses positions, il reconnut que son adversaire, ayant subitement changé de front, se dirigeait de Cumbal vers

le Carchi, comme s'il voulait faire diversion et se jeter dans l'Equateur. Ses espions, vendusàl'ennemi, l'avaient trompé. Obligé d'improviser subitement un nouveau plan de bataille, il lança le gros de son armée sur l'arrière-garde de l'ennemi, pendant que plusieurs bataillons, gagnant les hauteurs de Cuaspud, menaçaient son centre. Une fois qu'il le vit engagé sur ce terrain semé d'obstacles qui paralysaient l'élan des cavaliers, Mos- (juera commanda aux siens de faire front à l'ennemi, de se déployer en tirailleurs et d'enlever aux équatoriens la menaçante position de Cuaspud. Mais ce fut en vain : ceux-ci repoussèrent ses guérillas avec une telle impétuosité qu'après plusieurs charges inutiles, les grenadins décimés prirent la fuite, et déjà les clairons sonnaient la victoire, lorsque plusieurs bataillons de la seconde division, au lieu d'appuyer les vainijucurs, jetèrentleurs armes par suite de je ne sais quelle panique, se mirent à fuir en criant : Sauve qui peut ! et répandirent la terreur dans tous les rangs de l'armée. En vain exécuta-t-on plusieurs charges de cavalerie, en vain plusieurs chefs firent-ils des efforts inouïs pour empocher la débandade, la déroute fut complète. Reprenant l'ofTensive, Mosq liera porta tous ses efforts sur les bataillons qui lui avaient inlligé un échec on apparence décisif, et finit par rester maître du terrain. Cinq cents hommes restèrent sur le champ de bataille de Cuaspud, les deux tiers du côté de Moï«(|uera.

Vainqueur d'abord, Florès dut se retirer vaincu et blessé. Avec sa jactance accoutumée, Mosquora chanta victoire ; mais celte victoire, il la dut moins à sa valeur (|u'à des causes très peu honorables pour un chef d'armée : la trahison des espions de Florès, (jue Mosquera reconnut comme siens, et l'ignoble lAcheh'i d'un corps qui se débanda en jetant ses armes ([uand déjà le gros do l'cnncini prenait hi fui le. Or, coinnienl e\|ih*([uer

cette lâche désertion d'un corps d'armée, sinon par la trahison des chefs, complices d'Urbina et vendi>s comme lui à Mosquera? Les lettres d'Urbina prouvent qu'il entretenait des intelligences avec certains chefs de l'armée. L'un d'entre eux qui déclarait « ne pouvoir combattre contre Mosquera, l'ami d'Urbina », reçut un commandement et donna, dit-on, le signal de la débandade. On sut plus tard qu'un autre avait proposé à ses troupes de passer à l'ennemi ou de faire une révolution'. On comprend maintenant pourquoi Mosquera se disait assuré de vaincre Florès, mais on comprend moins qu'il ait eu l'impudence de célébrer une victoire achetée par le crime et la trahison-.

La nouvelle de la défaite de Guaspud répandit la consternation dans tout l'Equateur. L'armée battue, en grande partie prisonnière, comment s'opposer à la marche du vainqueur? Mosquera, maître du pays, c'élait l'incorporation à la Colombie, la persécution de l'Église, un joug plus pesant et plus odieux que celui d'Urbina lui-même, GarciaMoreno le comprenait mieux ([ue tout autre ; aussi résolut-il de vaincre ou de mourir. Il n'eut du reste qu'à parler pour faire passer cette résolution dans le cœur de son peuple ; le 8 décembre, en apprenant la déroute de son armée, il lança celte proclamation où son àme résignée, mais non brisée, se montra dans toute son énergie.

* El gênerai Urbina y sus proyectos contra el pais, page 19.

- La l'esponsabilité du désastre de Cuaspiul retombe aussi sur le congrès de 18G3, dont le faux libéralisme suiiprima le Jugement verbal en campagne, reconnu nécessaire par tous les généraux depuis liolivar, ainsi que le fit remarquer Garcia Moreno au congrès de 1864. Dès lors, les déserteurs restant impunis, la désertion devint comme un fléau épidémique qui gagna les soldats, même sur les cbamps de bataille. Garcia Moreno aurait pu ajouter que les complices d'Urbina se fussent montrés plus circonspects dans leurs paroles et dans leurs actes s'ils n'avaient compté sur l'impunité.

« Compatriotes, il a plu à Dieu de nous éprouver : nous n'avons qu'à adorer ses insondables desseins ^ . Deux officiers, arrivés à Ibarra, ont rapporté que notre armée vient d'être battue à Cuaspud. Bien que nous ignorions encore les détails du combat, la défaite n'est pas douteuse.

« Equatoriens, aujourd'hui plus que jamais, il faut de grands efforts pour sauver la religion et la patrie ; aujourd'hui plus que jamais, il faut opposer à notre injuste agresseur la barrière du courapje héroïque et d'une invincible constance.

« Aux armes donc, fils de l'Equateur ! Volez à la frontière pour combler les vides de l'armée. Implorons tous ensemble la clémence du Très-Haut, et, forts de son appui, nous obtiendrons la victoire ou la paix. »

D'un bout de TEquateur à l'autre on lui répondit en courant aux armes. « Non, s'écrièrent les jeunes gens de Quito, nous ne souffrirons pas qu'une poignée de sauvages vienne souiller notre sol et nos temples ; nous n'attendrons pas, les bras croisés, que le barbare Mosquera, les mains teintes du sang de nos frères, vienne briser nos saintes images, fermer nos églises, exiler nos prêtres. Nous montrerons que nous savons combattre pour la religion du Christ et pour notre nationalité, double et précieux héritage que nous laisserons, coûte que coûte, à ceux qui viendront après nous. »

D'autres s'enrôlaient avec la sombre énergie du dé-

• Sans vouloir pénétrer les desseins de Dieu, on peut dire qu'Ji tout prendre la défaite de CiiasinKl, en terminant la f,Miorre, fut un bienfait pour riù]ual<Mir. I,a pi-olnuf^ation de la cainpapne sur le territoire coloniliien eiU aniiMu'i dos consûiiueiwes funestes. L'orgueil luitional blessé aurait, fini i>ar rattacher iiMo.s(]uera les conservatetirs oux-niémcs ot niollrf aux prises 1ns calholiques des deux pays. D'un autre cMv, ol)lif,'é do concentrer toutes ses forces dans le nord, l'Equateur se serait vu désarmé contrôles conspirateurs du sud.

isaicnt-ils, ne forcera pas la porte de notre pairie. Courons à la frontière pour venger le sang de nos braves et la gloire de nos armes. Marchons à la défense du pays, de la foi, de l'honneur de nos femmes, de noire nationalité. Nous succomberons tous au milieu de nos cités en cendres et de nos propriétés en ruines, plulôt que d'ouvrir nos portes à ces criminels et féroces ennemis de notre Dieu ^ »

Garcia Moreno avait raison de s'appuyer sur ce peuple profondément chrétien. A quel degré de noblesse ne l'eût-il pas élevé si les fausses visées du catholicisme libéral n'eussent constamment entravé ses elTorts! Il organisa une nouvelle armée : trois mille hommes à Ibarra composaient l'avant-garde ; deux mille à Guayaquil, plusieurs bataillons à Quito, renforcés de ceux qui accouraient de Loja, de Cuenca, de Riobamba et des autres villes, formaient un nouveau contingent de cinq à six mille hommes, sans compter les six cents qui occupaient Pasto, au cœur du pays ennemi.

A la vue de ce soulèvement en masse, Mosquera perdit sa fierté. Au moment d'envahir l'Equateur, il se voyait campé entre deux armées, dont l'une, maîtresse de Pasto, pouvait révolutionner derrière lui la province éminemment catholique du Cauca, et l'autre s'apprêtait à lui barrer le passage, avec le concours de tout un peuple décidé à mourir plulôt que de se rendre. Au lieu de marcher sur Quito pour y dicter ses ukases, comme il l'avait annoncé dans son mensonger et fastueux récit des événements de Cuaspud, il proposa au général Florès, alors investi de pleins pouvoirs, un armistice de quelques jours pour traiter des conditions de la paix. Florès ayant accepté, pourvu que ces conditions fussent honorables pour l'Equateur, ^losquera l'amusa plusieurs

* Voir El Correo del Ecuador, 29 décembre 1863.

jours encore avec cette espérance d'une suspension d'armes, pénétra dans Tintérieur du pays, et finalement le .25 décembre, exigea la remise d'Ibarra, sous promesse de signer dans cette ville un traité d'alliance. Sans soupçonner le nouveau piège qu'on lui tendait, Florès conclut un armistice jusqu'au l*"" janvier, et vint camper à Otavalo pendant que Mosquera prenait avec ses troupes possession d'Ibarra.

Or, à l'heure où il signait cet armistice, ce fourbe émérite, d'accord avec les frères et amis, travaillait à révolutionner la province dans laquelle il avait pénétré par ses machinations frauduleuses. En correspondance suivie avec Urbina, il savait parfaitement qvi'une conspiration, ourdie par les principaux complices de ce traître, attendait pour éclater le jour de l'invasion. De fait, le 28 décembre, un groupe d'urbinistes, ayant à leur tête Espinel, Endara, Carthagena. Vêlez, Molineros, et autres révolutionnaires du môme acabit, rédigèrent contre Garcia Moreno un pronunciamento en règle, dont les considérants étaient empruntés à l'insultant manifeste de Mosquera. Ils déclaraient le gouvernement déchu , Urbina chef suprême, et s'appuyaient pour faire triompher leur cause, sur t( l'épée victorieuse du vaillant Mosquera, le plus illustre des fils de Bolivar'. « Heureusement, dans toutes les localités où ils se présentèrent, le peuple, fidèle à son chef, les reçut avec indignation. A Quinche, poursuivis comme des criminels, ils n'eurent que le temps de s'enfuir pour ne f)as êlre massacrés. Enfin, chassés de partout, réduits à se cacher, ils tombèrent dans les mains du gouvernement qui les livra aux juges.

Dégu de ce côté, le libéraleur Mosquera prit son parti en brave. Le 'AO décembre, il signa sans conditions à l'insaqui un truite (jui stipula le rétablissement de la

* Kl Corrcodei Ecuador, 23 mars 186i.

paix et de l'amitié entre les deux pays. Accouru au Carchi, « avec sa vieille garde, victorieuse en mille combats, » pour délivrer l'Equateur de « l'oppression théocratique, » l'excommunié s'en retourna comme il était venu, laissant à Cuaspud trois ou (jualre cents cadavres. Le vieux loup n'avait plus l'envie de courir de nouvelles aventures, car il écrivit trois jours après à son estimable ami, le traître Urbina, une lettre de véritable agneau :

« Au début des hostilités, je vous pressai de venir à mon quartier général pour combattre en qualité de chef du parti libéral de l'Equateur avec vos frères les libéraux de Colombie. Mais les circonstances sont bien changées, et j'ai le devoir de vous en avertir. Après la bataille de Cuaspud, nous avons conclu une paix honorable pour les deux peuples, qui ne me permet plus de continuer les hostilités contre l'Equateur. En ma qualité d'ami, de répubhcain, et môme d''Américain, si j'ai un conseil à vous donner , c'est de vous réconcilier avec vos ennemis. Tant que dureront nos divisions, les républiques américaines ne feront aucun puogrèset finiront par succomber sous les périls qui les menacent. Mettons un terme à des calamités qui durent depuis un demi-siècle. Ne voyez du reste dans mes paroles qu'une nouvelle preuve de mon amitié pour vous. »

Urbina y vit, au contraire, une amère raillerie, d'autant plus que le fourbe avait expédié des copies de sa lettre à divers personnages de Quito, entre autres à Garcia Morcno comme un témoignage authentique de ses bonnes intentions. Furieux de cette volte-face, à laquelle il était loin de s'attendre, Urbina répondit à son ami Mosquera « que ses manifestes contre Garcia Moreno ne faisaient point pressentir le traité de Pinsaqui ; que. sans doute, avant de signer un pacte d'alliance avec l'homme « du protectorat français » et de

« l'oppression théocralique », il avait des preuves de son repentir et de sa conversion ; mais que pour lui, doutant à bon droit de cette conversion, il ne se réconcilierait jamais, en dépit des bons conseils de Mosqucra, avec le tyran de sa patrie, et l'ennemi de l'Amérique ' ! » En cela du moins il tint parole.

Quant à Mosquera, laissant en paix l'Equateur, il continua d'emprisonner et de fusiller ses adversaires jusqu'au jour où les malheureux Colombiens, poussés à bout, le condamnèrent à l'exil. Naturellement il se dirigea vers Lima où l'attendait son ami Urbina. A peine réunis, ces deux conspirateurs émérites s'obligèrent par un traité en forme à renverser le gouvernement de l'Equateur pour soumettre ce pays au joug de la Révolution. Ce pacte secret, dont la presse colombienne révéla cependant l'existence, tomba dans les mains de Garcia Morcno par un hasard que Mosquera ne pouvait soupçonner. Aussi quand il lui fut permis de rentrer en Colombie, ne craignit-il pas de demander au président dont il avait juré la ruine si, }à cas échéant, il l'autoriserajt à s'arrêter quelques jours dans la bonne ville de Guayaquil. Il reçut de Garcia Moreno celte réponse d'un laconisme très expreiisif : « Si vous mettez le pied sur un point quelconque du territoire de l'Equateur et qu'on puisse vous y saisir, je ne réponds point des conséquences. » Mosquera comprit «ju'il y allait de sa tête, et gagna le Cauca par un autre chemin.

* Lettre d'Urbinaci Mosquera, 16 Janvier 1864.

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