CHAPITRE XVII
l'homme nécessaire (1865.)
Déjà considéré comme le héros dé l'Équatcm*, Garcia Moreno devint pour tous, après l'expédition vraiment romanesque de Jambeli, l'homme providentiel envoyé au peuple martyr pour dompter le monstre révolutionnaire. Son retour à Quito fut un triomphe. Les libéraux eurent beau pousser des sanglots de comniande sur le sang très pur répandu à bord du Talca, la foule enthousiaste n'en continua pas moins de porter aux nues le guerrier dont la vaillance avait arraché aux mains d'Lrbina les prisonniers de Santarosa et préservé l'Equateur d'une guerre civile oii des milliers de victimes auraient été sacrifiées à la rage des bandits de la Révolution. On lisait en pleurant ce touchant hommage d'un des dix-sept urbinistcs graciés par Garcia Moreno :
« Salut à toi, noble chef de l'Equateur, illusîre guerrier, dont le bras do fer nous sauva de la ruine.
« Salut à toi, patriote sans tache, héroïque soldat, qui, entouré d'un groupe de braves, mis en fuite des milliers de traîtres,
« Salut à toi, cœur vraiment généreux : ([ui donc sacrifie sa vie comme toi, comme loi méprise la mort? A voir le feu qui brille dans ton regard, le pirate éperdu s'enfuit.
<( Je t'aperçois encore dans le feu du combat, nouvel Achille, l'épée au poing, enflammant tes soldats de ton ardeur guerrière.
« J'entends encore les cris enthousiastes des vainqueurs qui, debout sur ton navire, t'appellent le père de la patrie !
« Et maintenant, laisse-moi te saluer comme un ange de paix, héros magnanime dont le monde un jour chantera les exploits. Je te dois la vie, je te dois l'honneur. Tu as suivi l'inspiration de ta conscience et de ton Dieu, tu as eu pitié de moi.
« La patrie te remercie de l'avoir sauvée, l'univers applaudit ta vaillance, Guayaquil t'ofl're une couronne, et moi je t'on"re ma vie en holocauste. Volontiers, je répandrai pour toi mon sang jusqu'à la dernière goutte. Sois béni, sois mille fois béni, ô Garcia Moreno ' . »
Cette poésie de la reconnaissance est une preuve, entre mille autres, des sentiments qui régnaientdans tous les cœurs. Toutefois la tristesse se mêlait à la joie: Garcia Moreno descendait à ce moment-là môme du fauteuil présidentiel pour y installer son successeur. Ce fut une occasion pour la société de Quito de lui exprimer ses chaleureux remercîments dans une adresse où son œuvre et ses mérites ressortent avec tant d'éclat que nous ne pouvons résister au désir d'en citer quelques extraits :
« Comme les bienfaiteurs de l'humanité, lui disaiton, vous descendez du fauteuil le front ceint de lauriers, au milieu des splendeurs de la gloire et des hommages reconnaissants d'un peuple dévoué. Durant ces quatre années, la nation a subi les attaques d'une démagogie furieuse et les traîtreuses invasions de l'étranger ; mais, €n dépit des tempêtes, les yeux fixés au ciel, la main
^ Coneo del Ecuador, 4 Septembre 18G3.
au gouvernail, vous avez conduit le navire entre les écucils, pour le remettre à votre successeur, plus fort et plus beau que vous ne l'aviez reçu.
« Toutes les classes de la société vous remercient avec effusion de vos éminents services. Les petits enfants, qui vous doivent une instruction vraiment religieuse, demandent pour vous à Dieu de longues années de vie. Cachés dans les plis des Andes, au fond de leurs forêts sauvages, les humbles habitants des campagnes n'oublieront pas le digne magistrat qui leur a procuré des évoques et des prêtres pour les consoler et les bénir. L'habitant des cités admire ces monuments somptueux qui attesteront aux générations futures votre patriotisme et votre génie. Les malheureux vous bénissent du fond des hôpitaux que vous avez créés ; les soldats, conduits par vous à la victoire, cachent les larmes qui tombent de leurs yeux en se séparant de leur vaillant chef ; l'Equateur tout entier pleure son premier magistrat. Sa seule consolation, c'est dépenser que vous serez désormais son premier citoyen '. »
Pour corroborer par leur témoignage les faits glorieux rappelés dans cette adresse, les dix Sociétés Populaires de la capitale, représentées par leurs délégués, vinrent en ce même jour offrir à l'ex-président une médaille d'or enrichie de diamants, portant cette inscription : « A Garcia Moreno , modèle de vertu , en souvenir des services rendus à la patrie !» — « Nos sociétés, lui dirent-ils , composées d'un nombre considérable d'ouvriers, d'artisans, de propriétaires, de citoyens distingués, espèrent que vous serez dans l'avenir, comme vous l'avez été dans le passé, le ferme soutien de l'ordre et de la paix. Vous pouvez compter sur nous toutes les fois que la patrie réclamera nos efforts pour
* Coirco dd Ecuador, 4 Seplombio IfjOj.
conserver ces libertés publiques , que votre valeur, voire patriotisme et votre abnégation ont sauvées du naufrage. »
Garcia Moreno répondit « qu'il n'avait aucun droit à cette récompense exceptionnelle, mais qu'il l'acceptait volontiers comme une preuve touchante de Testime que lui portaient les gens de bien. Pour les services rendus à la patrie, il ne s'attribuait aucun mérite, parce que le devoir de tous est de servir la patrie. Le témoignage de la conscience, voilà le salaire de l'homme qui accomplit noblement ce devoir. Toutefois, s'il eut le bonheur de faire plus que n'exige strictement le devoir, il trouve largement sa récompense dans les sympathies de tous les hommes honorables, intelligents, laborieux, vraiment religieux et vraiment patriotes, la gloire et l'espoir du pays^ »
Il semble que l'Equateur ne pouvait pousser plus loin ses démonstrations de reconnaissance et d'amour : toutefois les citoyens prévoyants auraient désiré pour Garcia Moreno une récompense officielle qui joignît à l'honneur personnel l'avantage de conserver un défenseur à la patrie. Selon eux, le congrès eût dû nommer l'exprésident général en chef de l'armée ; ils firent même de ce vœu l'objet d'une pétition aux députés : « Toutes les nations, disaient-ils, ont su honorer dignement leurs grands hommes. Or, parmi nous, Garcia Moreno s'est distingué entre tous par son génie d'homme d'État, ses capacités politiques et militaires, si bien qu'il a captivé le respect et l'admiration, non seulement de l'Amérique, mais du monde entier. Sans vouloir rabaisser personne, nous pouvons le proclamer un homme exceptionnel dont la patrie se rappellera toujours avec fierté le glorieux souvenir. Il a rencontré des ennemis implacables, mais jamais ils n'ont pu obscurcir l'éclat
' Correo del Ecuador, 4 Septembre 186o.
de ses vertus ; et d'ailleurs quel grand homme n'a pas eu ses envieux? Garcia Moreno mérite une récompense honorifique : nous demandons au congrès de le nommer général en chef de l'armée. Si l'on objecte qu'il n'a pas suivi la carrière des armes, nous répondrons que le génie est au-dessus des grades, et qu'il a donné des preuves incontestables de ses connaissances militaires théoriques et pratiques aussi bien que d'un courage à toute épreuve. »
Nous avons étalé çomplaisamment les pensées et les sentiments du peuple sur Garcia Moreno au moment où celui-ci sortait de charge, un an à peine après l'exéculion de Maldonado, un mois après les fusillades de Jambeli. Ces actes de juste sévérité, on n'a réussi à les rendre odieux qu'en les isolant perfidement des circonstances qui les rendaient nécessaires ; mais l'opinion des contemporains, en dépit des Borrero, des Carbo, des Urbina, et autres pygmées unis pourabattrele colosse, l'opinion du peuple, représentée par toutes les classes de la société, reconnaît en Garcia Moreno l'homme nécessaire dans le passé pour arracher l'Equateur aux mains de la Révolution, nécessaire encore dans l'avenir pour empêcher cette hyène de ressaisir sa proie. Voilà pourquoi ce peuple ne put s'empêcher de pleurer en voyant son sauveur descendre du siège présidentiel, pourquoi il lui tressa des couronnes, pourquoi surtout il voulut lui mettre dans les mains l'épée du général en chef. Aux politiques idiots qui se moquent des hommes nécessaires, il répond avec sa foi catholique qu'il y a des hommes providentiels et que ces hommes, en vertu du choix divin, deviennent hypothétiquement nécessaires au salut d'un peuple. Heureuse la nation qui reconnaît l'élu do Dieu ! Heureux aussi cet élu de Dieu s'il est assez intelligent pour comprendre sa mission, assez courageux pour la remplir !
Restait à savoir si ce jugement du peuple serait ratifié par ses mandataires, dont la majorité appartenait à l'opinion libérale. Garcia Moreno devait rendre compte de sa gestion au congrès, et déjà le bruit courait dans la capitale que certains députés, ennemis acharnés de l'ex-président, allaient demander sa mise en accusation « à cause des actes arbitraires et illégaux dont il s'était rendu coupable durant ces dernières années. » Indignés d'une pareille infamie , les patriotes affichèrent cette note sur les murs de la capitale.
« Une rumeur, dont nous ne savons l'origine, fait pressentir la mise en accusation de l'illustre Garcia Moreno. Noiis ne faisons qu'applaudir aux desseins des accusateurs, car nous aurons la satisfaction de voir le grand magistrat resplendir dans toute sa gloire.
« Libérateur de la Patrie, il faudra l'accuser d'avoir maintes fois arraché aux mains de ses bourreaux le poignard qu'ils brandissaient contre elle. Au banc des procureurs figureront les pirates et leurs complices.
« Protecteur de la religion et de la morale, il est de toute nécessité que des démagogues sans pudeur viennent l'accuser d'avoir porté le fer et le feu dans le chancre de la dissolution sociale, si bien alimenté par leurs doctrines corruptrices.
, « Défenseur de l'ordre et de la propriété, il est tout naturel que les traîtres et les anarchistes, les flibustiers et les communistes, l'accusent d'avoir sauvé la nation de l'esclavage, de l'assassinat et de l'extermination, au grand détriment d'une horde de bandits, altérés de sang et de pillage.
« Et pour que le corps législatif accueille plus favorablement l'acte d'accusation, ce reliquat de gangrène urbiniste, nous conseillons à ses auteurs de l'envelopper dans la magnifique adresse que les dix Sociétés Populaires de Quito viennent d'envoyer à l'illustre Garcia
jMoreno « modèle de vertu ». Les considérants pourront servir d'en-tête à leur acte d'accusation.
« L'Equateur offrira ainsi au monde un spectacle unique dans son espèce. D'une part, tout un peuple aux pieds de son Dieu, demandant grâces et bénédictions pour celui qu'il appelle son père, honorant ce père d'une médaille sur laquelle est gravée son éternelle gratitude, et pleurant à chaudes larmes en se voyant privé des services d'un si grand magistrat ; et d'autre part, une poignée de scélérats, le poignard d'une main et la torche de la discorde dans l'autre, maudissant l'homme que tout le peuple bénit, outrageant le héros qu'il glorifie ! Ce sera certainement un contraste sans exemple et que l'histoire enregistrera.
« Nous écrivons ces hgnes pour rendre hommage à la vertu, cette noble vertu que voudraient souiller des démagogues perdus de vices. On ne nous accusera pas d'adulation intéressée, puisque Garcia Moreno, n'étant plus rien, ne dispose de rien. Nous avons été ses amis, ses admirateurs, et, si l'on veut, ses idolâtres : idolâtres de ses vertus et des biens immenses dont il a gratifié la nation. Citoyens, nous vous donnons rendez-vous au congrès le jour de l'accusation : ce jour-là, nous connaîtrons les ennemis du peuple ! »
Garcia Moreno rendit compte au congrès de tous ses actes avec une souveraine dignité. Passant en revue les invasions d'Urbina, depuis Machala jusqu'à Jambeli, il ne craignit pas d'aflirmer que le congrès les avait favorisées, d'abord en désarmant le pouvoir, puis en accordant l'impunité aux fauteurs de rébellion. De là l'impasse dans la(|uellc on l'avait acculé, et dont il n'avait pu sortir sans prendre sur lui la responsabilité d'exterminer les criminels sur l'échalaud. « A vous de déclarer, ajoula-t-il, si j'ai rempli le premier de mes devoirs, qui était de sauvor la patrie, ses institutions,
ses intérêts les plus sacrés, malgré les obstacles qui mô barraient le chemin. » Ceux qui s'attendaient à le voir plaider les circonstances atténuantes furent renversés par cette fière attitude. Comme le noble Romain traduit devant le sénat pour avoir outrepassé ses pouvoirs, il disait simplement : « Je jure que j'ai sauvé la patrie, en dépit de vos congrès ! »
Alors, en homme d'État sérieux qui aime son pays et voudrait épargner à l'avenir les misères du passé, il dénonça aux représentants tous les vices du système politique libéral : multiplicité des élections populaires, despotisme absolu des municipalités en matière élec- Hb torale, organisation judiciaire défectueuse, réglemen- ^^ tation de l'instruction publique plus défectueuse encore : « A vous maintenant, mandataires du peuple, ajoutait-il, de corriger les défauts de notre législation ; à vous de fortifier le pouvoir en lui fournissant les armes nécessaires pour réprimer le crime; à vous de supprimer l'antagonisme qui existe actuellement entre des autorités absolument indépendantes l'une de l'autre; à vous de restituer au chef de l'Etat le pouvoir de choisir ou de révoquer les agents placés sous ses ordres. Sans un gouvernement fort, le pays, livré aux fauteure de révolution, marchera de crise en crise jusqu'au jour où il sombrera dans l'abîme de l'anarchie. »
Après avoir exposé l'état des finances, de l'agriculture et de l'industrie, terriblement éprouvées par les bouleversements périodiques dont le pays était victime, il ajouta qu'il y avait cependant lieu d'admirer, au milieu de tant d'épreuves, de grands progrès accomplis, et particulièrement celte route de Quito à Guayaquil qu'un emprunt déjà négocié permettrait à son successeur d'achever. « J'aurais voulu, dit-il en terminant, vous offrir un tableau plus satisfaisant de l'état du pays; mais, si je n'ai pu faire pour lui tout ce que j'ai désiré,
j'emporte du moins en me retirant Tinlime conviction de n'avoir omis aucun sacrifice pour sa défense et sa prospérité, comme aussi de n'avoir eu d'autre mobile en tous mes actes que son intérêt et sa grandeur *. »
Ce message, aussi franc que modeste, fit une grande impression sur les membres du congrès. Non seulement il ne fut pas question d'incriminer l'ex-président, mais, à part quelques énergumènes envieux de sa gloire, libéraux et conservateurs s'unirent pour glorifier Thomme d'État et l'homme de bien dont le patriotisme, la parfaite loyauté, non moins que le génie, se révélaient à chaque page de ce compte-rendu. La réponse du congres fut très significative : « Le gouvernement a dû soutenir une guerre continuelle, disaient les représentants ; par un sentiment d'humanité, nous regrettons sans doute que le sang équatorien ait été versé, mais nous ajoutons aussitôt que le président s'est couvert d'une gloire immortelle en restituant à la République l'ordre et la paix toutes les fois qu'on a essayé de les troubler. Vu 'son abnégation, ses sublimes efforts, ses héroïques sacrifices, nous déclarons que le chef de TEtat a bien mérité de la patrie. Comptant sur le zèle du président actuel, le peuple espère qu'il marchera sur les nobles traces de son prédécesseur, »
Voilà donc les représentants du peuple unis à leurs commettants, pour glorifier dans un acte officiel et public le grand homme de l'Equateur. D'après eux, Garcia Moreno n'a transgressé les lois que pour obéir à la loi suprême, à la loi naturelle, qui lui commandait de sauver le pays, et ce jour-là surtout il a bien mérité de la patrie. Mais le congrès alla plus loin : non content do déclarer (jue Garcia Moreno s'était couvert d'une gloire immortelle dans le passé, il le proclama, aussi bien
< Message au Congrès, 1865.
que le simple peuple, l'homme nécessaire de l'avenir.
La constitution interdisait au président, son mandat expiré, de sortir du territoire avant un an sans l'autorisation du congrès. Garcia Morcno, qui voulait avoir ses coudées franches, demanda cette autorisation. Aussitôt grand émoi dans le public, à la seule pensée que Garcia Moreno pût s'éloigner de TF^quateur. Chacun croyait voir grandir l'ombre d'Urbina à mesure que disparaîtrait dans le lointain le héros de Jambeli. Des imprimés, répandus dans la capitale, jetèrent partout le cri d'alarme : « Autoriser l'ex-président à quiter l'Equateur, ce serait, disait-on, permettre aux anarchistes d'y rentrer. Garcia Moreno, le fondateur de l'ordre et du progrès, ne pouvait exposer son pays aux basses vengeances du parti de Textermination. Ni les patriotes du congrès, ni le président si dévoué ^n bien du pays, ne devaient consentir à voir séloigner le premier citoyen de l'Equateur, la colonne de l'Etat, la terreur de ses ennemis'. » Sous le coup de l'émotion populaire, une pétition réclamant formellement l'interdiction fut soumise au congrès, qui la discuta très chaudement. Les partisans de l 'affirmative et de la négative donnèrent de leur opinion les raisons les plus curieuses, mais aussi les plus glorieuses pour Garcia Moreno.
La prohibition constitutionnelle de quitter le pays, disaient les uns, n'a d'autre objet que de rendre effective la responsabilité de l'ex-président devant le congrès : donc nulle raison de la maintenir après la clôture du congrès, puisque alors aucune juridiction n'a le droit de le mettre en cause. Il fallait par suite accorder l'autorisation demandée, mais en insistant près du grand citoyen pour qu'il demeurât au sein de la nation, attendu qu'elle avait toujours besoin des ses importants
♦ « Alarma! » Quito, 25 Septembre 1865.
services. Soutenir par son inihience l'administration actuelle, achever à force de dévouement la grande œuvre de régénération sociale et politique due à son initiative : tel était son rôle dans l'avenir. D'ailleurs, Garcia Moreno, le plus ferme appui des libertés publiques, ne pouvait priver le pays du seul bras assez vigoureux pour contenir les fureurs d'une démagogie sans frein. En adoptant ce moyen terme, ajoutaient ces députés, la représentation nationale « donnerait à Texprésident une double marque de confiance : elle lui permettrait de sortir du pays dans un temps prohibé par la constitution, tout en le suppliant pour le bien général de n'en rien faire, le cas excepté où le service de la République l'appellerait à l'étranger. «
Les adversaires soutenaient que « le bien public devait l'emporter sur les convenances particulières. Or, au dedans et au dehors, d'incorrigibles perturbateurs rêvaient toujours le bouleversement du pays : la présence de Garcia Moreno restait nécessaire pour prévenir leurs complots ou pour les réprimer. C'était un homme irremplaçable, non seulement à cause de ses qualités hors ligne, mais en raison du respect et de l'amour que le peuple et l'armée lui avaient voués. D'ailleurs, en prenant possession du fauteuil, le président actuel de la République n'avait-il pas énuméré, parmi les éléments sur lesquels il comptait pour accomplir son programme, « la coopération patriotique de son illustre prédécesseur? » Les ennemis politiques de l'Equateur n'ignorent pas que le bras de fer de Garcia Moreno reste notre plus solide rempart contre leurs entreprises : aussi voudraient-ils l'cloigiior de nous. Le congrès a le droit et le devoir de frustrer leurs espérances. » Un député insista sur celte considération que Garcia Moreno, le père du peuple, était aussi le moralisateur de l'armée. «Or, survienne un dilléreiul avec une puissance voisine,
une guerre avec le Pérou par exemple, qui commandera l'armée? S'il faut lancer une escadre, qui la dirigera ? Le seul chef de l'armée, sur terre comme sur mer, c'est Garcia Moreno. »
Jamais peut-être homme politique ne fut l'objet d'un débat semblable au sein d'un parlement. La majorité, d'accord avec le vœu populaire, vota l'internement de « l'homme nécessaire ». Cette discussion et cette décision du congres prouvent, à elles seules, la grande position et l'influence absolument prédominante de Garcia Moreno au sortir de sa première présidence, position et influence dont il faudra tenir compte pour s'expliquer les événements cxUaordinaires qui vont se dérouler sous nos yeux.