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CHAPITRE XVIII

L ASSASSIN VITERl

Le président Carrion débuta dans sa carrière présidentielle par un discours au congrès contre la Révolution. «La démagogie, disait-il, a fait de constants efforts pour bouleverser Tordre public, et c'est au prix des plus héroïques sacrifices que le gouvernement précédent a pu sauver les principes conservateurs, si chers cependant à l'immense majorité de la nation.» Selon lui, « on exaltait trop la liberté, cette liberté licencieuse que les peuples fascinés ont empruntée aux théories radicales de la France révolutionnaire pour s'entredéchircr sur les ruines de tout ordre et de toute vérité.» 11 déclarait donc « vouloir s'entourer d'hommes probes, intelligents, animés d'un vrai patriotisme. Avec leur appui et la coopération de son illustre prédécesseur, il se faisait fort de réaliser les améliorations politiques et sociales réclamées par le pays, et d'élever un rempart inexpugnable contre les principes révolutionnaires , source de tous les malheurs. »

Ce programme, Garcia Moreno l'eût signé ; mais, pour rappli([ucr avec suite et méthode, il fallait une volonté plus forme que celle du président Carrion. Honnête ijomiue dans toute la force du terme, dévoué ù la roli-

gion et à l'Église, doué de bon sens et d'une certaine habileté dans le maniement des affaires, il manquait de décision lorsqu'il s'agissait de prendre les moyens d'arriver au but. Pour gouverner selon ses vues patriotiques, il n'avait qu'à s'appuyer franchement et sans arrière-pensée sur l'homme supérieur qui l'avait choisi ; mais, soit qu'il redoutât une influence trop dominante, soit qu'il désirât rallier tous les partis, il s'isola bien vite de Garcia Moreno. Entouré d'hommes de nuance libérale, il confia la direction de sa politique à son ministre de l'intérieur. Manuel Bustamante, bien connu par son hostilité contre l'ex-président.

Avec de pareils inspirateurs, le président Carrion gouverna d'une manière directement opposée à son programme. Ennemi de la « liberté licencieuse » importée de France, il ne devait pas ignorer que le libéralisme des gouvernants n'a été inventé par la Révolution que pour favoriser la licence. Et cependant on vit cet honnôle homme, à cheval sur le juste milieu tant vanté par les politiques modernes, faire des efforts inouïs pour n'incliner ni à droite ni à gauche, et tenir l'équilibre entre les bons et les méchants: jeu de bascule où les plus célèbres acrobates ont toujours fini par se casser le cou.

La coterie libérale applaudissait à outrance ; les radicaux eux-mêmes, revenant du Pérou ou de la Nouvelle- Grenade munis de sauf-conduits en règle, se déclaraient satisfaits du nouveau gouvernement. A Tombre du libéralisme, ils créaient des journaux impies et immoraux où la religion et la société étaient également battues en brèche, ils organisaient des associations politiques destinées à devenir, au moment favorable, les officines de nouveaux complots contre l'ordre et les honnêtes gens; ils n'avaient pas assez d'encens pour le conciliant Carrion et l'équilibriste Bustamante, dont la poli-

tique parfaitement constitutionnelle formait un si heureux contraste avec les « idées despotiques » de Garcia Moreno !

Cependant, bien que sans aucune influence sur le cabinet, l'ex-président, par sa seule présence à l'Equateur, troublait le repos des révolutionnaires : aussi résolurent-ils de s'en défaire à la première occasion. «Le poignard est démocratique et l'assassinat républicain, » comme Ta dit un moderne, et les loges ne manquent jamais de sicaires à l'affût de leur proie.

Dans les premiers mois de 1866, tous les yeux étaient tournés vers le Chili, qui se débattait alors contre l'Espagne. Après avoir, l'année précédente, cherché au Pérou une querelle d'allemand, l'Espagne s'en prenait maintenant au Chili de l'attitude, cependant très correcte, qu'il avait gardée durant le conflit. L'amiral Pareja bloqua le port de Valparaiso, et finit, en avril 1866, par bombarder la ville. Un cri de réprobation, parti de toutes les républiques américaines, souleva de nouveau la question d'une ligue continentale contre l'Espagne. Le président Carrion, toujours indécis, no savait quel parti prendre ; le congrès décida qu'on garderait « une prudente expectative » ; mais Garcia Moreno, à la tête des patriotes, jugea, non sans raison, que le moment était arrivé « où le péril de l'un devenait une menace pour Texistence de tous. » Il ne s'agissait donc plus de neutralité, mais de prendre une oflensive sérieuse contre une invasion préméditée. Ces idées prévalurent , et un traité d'alliance , conclu entre rÉquateur, le Pérou, le Chili et la Holivie, stipula que les confédérés ne déposeraient les armes qu'après avoir forcé l'Espagne à une paix lionorahlo.

On faisait donc dos vœux enthousiastes pour lo triomphe dn Chili. Dans une grande» réunion chez l'ambusbudcur de cette république, Garcia Moreno porta un

toast « à l'héroïque Chili, à ses généreux enfants qui, aujourd'hui, en défendant la cause de l'Amérique, ajoutent une page glorieuse à leurs annales. » En même temps, on se préparait à la guerre, car l'Espagne bloquait le Callao, et demain elle menacerait Guayaquil. Le général Darquea, commandant de la province, se chargea de fortifier la grande cité maritime ; mais qui commanderait l'armée ? De tous côtés, les patriotes désignaient au gouvernement le héros de 4 859, le vainqueur de Jambeli, l'intrépide Garcia Moreno. On vantait son génie, ses connaissances militaires, son audace et sa bravoure. Avec Darquea pour chef d'étatmajor et Garcia Moreno pour généralissime, l'armée marcherait au combat sans rien craindre. Chacun se disait tout bas que si l'armée n'avait point à combattre les Espagnols, elle ne tarderait pas à lutter contre les radicaux dont l'organisation devenait menaçante, grâce à l'impérilie et à la faiblesse du gouvernement.

Le président Carrion ne tint aucun compte du vœu des conservateurs, d'autant plus que, les Espagnols tenus en échec au Callao et disposés à la retraite, les esprits se préoccupèrent moins de la question militaire. Mais les radicaux , exaspérés à la seule pensée que Garcia Moreno avait failli être chargé du commandement des troupes, hâtèrent l'exécution de leurs sinistres desseins. Afin d'exciter contre lui la haine de leurs adeptes, ils demandèrent à grands cris dans leurs journaux sa mise en jugement. Il avait commis tant de crimes contre la loi et la liberté, qu'aucune peine ne paraissait trop rigoureuse pour un si grand coupable. Les uns, comme Juan Montalvo, rédacteur du Cosmopolita, feuille impie à la dévotion d'Urbina, disaient que « s'ils tenaient don Gabriel dans leurs mains, ils le conduiraient poliment à la frontière». Les autres , comme Riofrio , réclamaient purement et simplement une

exécution capitale: « Je suis ennemi de l'échafaud, hurlait cet humanitaire, mais non pas tant que vivra Garcia Moreno ! »

Le libéralisme finit par donner satisfaction à ces hommes de sang. Naviguant entre les conservateurs qui voulaient Garcia Moreno à la tête de l'armée et les révolutionnaires qui demandaient sa mort, le gouvernement prit un moyen terme : ill'éloigna de l'Equateur. Un beau jour l'ex-président reçut le diplôme d'envoyé extraordinaire et de ministre plénipotentiaire au Chili, à l'effet de contracter avec cette république un traité de commerce et de navigation. Le traité n'était peut-être ni très pressant ni très important ; les circonstances tant extérieures qu'intérieures paraissaient assez graves pour réclamer « la coopération patriotique de l'illustre prédécesseur, » de l'homme nécessaire à qui le congrès, six mois auparavant, refusait l'autorisation de sortir du territoire ; mais le jeu de bascule administrative exigeait qu'on infligeât ce désappointement aux conservateurs, toujours pacifiques et timides, pour complaire aux radicaux dont le mécontentement pouvait tourner à la révolte '.

Les révolutionnaires battirent des mains. Non seulement le gouvernement se privait de son plus ferme appui, mais ce voyage au Chili leur fournissait l'occasion longtemps cherchée de se débarrasser pour toujours de leur mortel ennemi. Quelque temps auparavant ils avaient formé le j)rojet de l'assassinera la Carolina, hacienda où Garcia Moreno s'était retiré dans les envi-

* Pendant que se négociait la mission diplomatique de Garqia Moreno au Ctiili, un gouverneur de province soi-disant conservateur et ami dol'ex-prcsidciil, fonclioiuiaiie sous son administration, écrivait uu ministre IJustamanto: « Il est uigont do se débarrasser de (îurcia Moreno, et le gouvernement a très bien fait de l'expédier au (^liili.» On a dit (|ue (iarcia Moreno se déliait môme des conservateurs: n'avail-il pas raison?

Tons de Quito, mais certaines indiscrétions des conjurés les forcèrent d'ajourner l'horrible dessein. Celte fois, les loges décidèrent que Son Excellence l'envoyé extraordinaire et minisire plénipotentiaire ne reviendrait pas du Chili.

Garcia Moreno devait s'embarquer à Guayaquil le 27 juin et relâcher quelque temps à Lima pour conférer avec le président Prado. Huit jours avant son départ, on l'avertissait de tous côtés que ses ennemis l'assassineraient en chemin, et probablement le tueraient à coups de revolver sur le vaisseau. Une respectable dame, venant de Lima, le supplia de prendre des précautions, parce que les réfugiés du Pérou avaient juré de l'immoler à leur vengeance, soit au Callao, soit à son arrivée dans la capitale. A Guayaquil, on lui montra une lettre d'un urbiniste , affirmant avec certitude que Garcia Moreno entreprenait son dernier voyage et que, lui disparu de la scène, un nouvel ordre de choses allait commencer. A Lima, les réfugiés annonçaient hautement qu'en mettant les pieds dans la ville, Garcia Moreno serait salué à coups de revolver'. Ce dernier savait par expérience tout ce qu'on peut attendre de ces chevaliers du crime, mais il appartenait à la race des braves qui se confient en Dieu et ne reculent jamais devant le danger. Il partit donc de Guayaquil, le 27 juin, en compagnie de D. Pablo Herrera, son secrétaire et de D. Ignacio de Alcazar, adjoint à la légation. Herrera emmenait avec lui son fils, jeune homme de quatorze ans, et Garcia Moreno, une petite nièce de huit ans, qui se rendait à Valparaiso. C'était toute son escorte.

Le vapeur arriva au Callao le 2 juillet. Garcia Moreno prit immédiatement avec sa suite un train qui arriva au débarcadère de Lima vers midi. Ignacio de

' E^ asesino y la vicliina, America Laiina, 17 juin 18C5.

Alcazar descendit le premier pour s'entretenir avec un attaché de l'ambassade venu à leur rencontre. Garcia Moreno le suivit aussitôt, puis aida sa petite nièce à descendre. Au moment oii il se retournait vers un ami accouru pour le féliciter de son voyage, un certain Yiteri, parent d'Urbina et frère de Dario Viteri, un des pirates de Jambeli , s'approcha subitement de lui, le traita de brigand et d'assassin, et lui tira deux coups de revolver à la tête avant qu'il eût le temps de faire un mouvement. Son chapeau, troué par les baltes, tomba par terre. Instinctivement, et comme mû par un ressort, il s'élança, le pistolet au poing, sur le meurtrier, dont il saisit violemment le bras, ce qui fit dévier la troisième balle. Le sang coulait de deux blessures légères, l'une au front, l'autre à la main droite.

Pendant qu'il étreignait ainsi le bras de son adversaire, un de ses amis, D. Félix Luque, bien que sans armes, accourut pour le dégager, mais un nouveau coup de feu, tiré par un compagnon de Viteri, lui perça la main. Au bruit de ces détonations, Ignacio de Alcazar se précipite à son tour au milieu des combattants et tombe sur Viteri à coups de crosse de revolver. Blessé à la tête, l'assassin furieux décharge deux fois son arme sur ce nouvel assaillant, pendant qu'Ignacio, ripostant également par une double décharge, l'oblige à quitter la partie. Celte horrible scène n'avait duré qu'un instant.

Comme toujours, la police se montra quand le danger fut passé. [Jn officier se mil à faire le moulinet avec son sabre et blessa gravement Ignacio de Alcazar en voulant lui arracher son revolver. Ignacio ne livra sou arme que devant une sommation du préfet ; encore ne put-il s'empêcher de lui faire remarquer qu'on n'a prié le droit do désarmer les victinu's (|uan(l on ne sait pas les défendre contre les assassins ; et il Ini nu^nlra Viteri

qui revenait à la charge, le pistolet à la main, cherchant des yeux Garcia Moreno. Le meurtrier fut saisi à l'instant, alors Garcia Moreno remit entre les mains du préfet son revolver muni de toutes ses balles : par un acte de magnanimité sublime, bien que dans le cas de légitime défense et disposant absolument de la vie de l'assassin, au lieu de lui brûler la cervelle comme tout homme l'eût fait à sa place, il s'était contenté de détourner l'arme braquée sur sa poitrine. Implacable quand le bien public l'exigeait, il épargnait un criminel quand il ne s'agissait que de sa propre vie'.

La nouvelle de ce lâche attentat se répandit aussitôt dans la ville. Le président de la république envoya sa voiture et chargea son aide de camp de transporter Garcia Moreno au palais. Il traversa ainsi la capitale au milieu de foules vivement émues. Au palais, il fut accueilli avec toutes sortes d'égards par le président Prado, qui ne savait coniment lui témoigner ses condoléances. Il fit jeter en prison l'assassin Viteri et ordonna de le mettre en jugement sans délai.

C'est ici qu'éclate dans tout son jour et sous son aspect le plus cynique, la scélératesse de l'infernale bande qui gouverne le monde. L'agression avait eu lieu en présence de nombreux témoins qui en racontaient tous les détails, de sorte que le guet-apens était manifeste ; mais il s'agissait d'un assassin commissionné par les loges maçonniques : les juges, amis ou complices d'Urbina, trouvèrent moyen de différer le procès jusqu'au moment où, les premières impressions effacées et les témoins oculaires dispersés, les avocats pussent embrouiller l'affaire. Alors Viteri, payant d'audace, ne craignit pas de se poser en victime et d'accuser Garcia Moreno, d'avoir voulu l'assassiner. Il raconta sérieuse-

< Estreîla de Mayo, Quito, 5 janvier 1869.

ment au tribunal « qu'il n'avait jamais eu la pensée de commettre un meurtre ; seulement, en voyant Gareia Moreno descendre do train, il s'était rappelé les crimes de l'ex-président contre sa famille et sa patrie, et je ne sais quel mouvement de subite indignation l'avait poussé à le provoquer en duel. Il s'approchait pour lui proposer une loyale rencontre, mais, au premier mot, Garcia Moreno lui avait répondu par un coup de revolver, lequel avait été suivi de plusieurs autres tirés par les membres de la légation, L'ex-président de l'Equateur, ajoutait Viteri, ne mérite pas un coup de poignard : il doit tomber sous l'analhème et le mépris de l'univers ' . »

Cette farce grossière ne pouvait arrêter un instant des juges sérieux. Si Garcia Moreno ne valait pas un coup de poignard, comment Viteri avait-il pu concevoir la pensée de se mesurer avec lui? Malgré ses mépris affectés, Viteri, proche parent d'Urbina, l'rère d un des pirates fusillés à bord du Talca, se fiait plus, pour abattre Garcia Moreno, au poignard de la secte, qu'aux « analh^mes de l'univers ». il était prouvé que l'assassinat, préparé dans un conciliabule révolutionnaire, océupait tout le public avant l'événement ; qu'il y avait eu préméditation, vu que l'assassin se promenait de long en large dans la gare de Linui, attendant sa victime bien longtemps avant l'arrivc'îc du train ; que Garcia Moreno n'avait nullement fait feu sur Viteri, puisqu'il avait remis son revolver entre les mains du préfet sans avoir brûlé une cartouche ; que la nouvelle de l'assassinat courait à Guayaquil avant l'arrivée des dépêches de Lima, ce qui prouvait d'une mani*>ro évidente l'exisrtence d'un coniplot urbiniste ; c.ntin que, le coup miin- (|ué, Viteri et ses compagnons hurlaient avec rage : « A

* Exposicion de Juan VUcri, Amcrim Lalinu, i scptcmbie 1807.

défaut de revolver, nous emploierons le poignard.» A tous ces faits se joignaient les dépositions des témoins, qui tous racontaient d'une manière uniforme les moindres détails du crime.

La culpabilité était donc évidente et la condamnation s'imposait. Mais la justice franc-maçonne a des [jrocédésqui étonneraient Gaiphe lui-môme. Le tribunal de Lima récusa les témoins oculaires, comme amis et confidents de Garcia Moreno, pour s'en rapporter aux dépositions ridicules et souvent contradictoires de cinq ou six complices de Viteri. L'assassin fut acquitté aux applaudissements de la secte, et, non content de cette infamie, les juges déclarèrent, en seconde instance, qu'il V avait lieu de poursuivre Garcia Moreno sous la prévention de tentative de meurtre sur la personne de Viteri. Ces misérables savaient bien qu'ils ne pouvaient l'atteindre, car, en sa qualité de plénipotentiaire, il échappait à leur juridiction ; mais ils essayaient du moins de déshonorer leur victime.

Cette honteuse prévarication des juges, plus encore que l'attentat du 2 juillet, excita dans tout le public conservateur de Quito, des sentiments d'indignation et de colère. A voir comment on traitait un ambassadeur de l'Equateur, on se demandait s'il n'y avait plus de gou- Tcrnement et ce que faisait le président Carrion? Il se contentait d'écrire une lettre de condoléance à la victime, dans laquelle il narrait « la profonde impression produite par l'assassinat de Lima sur tous les habitants de Quito, et même sur les partisans de l'infâme Viteri, qui se donnaient beaucoup de peine pour dénaturer les faits, sans pouvoir y parvenir. Nul doute de leur complicité dans l'attentat, ajoutait-il, car il était connu à l'Equateur huit jours avant l'arrivée du courrier de Lima'. » Le ministre Bustamante, informé de l'évène-

* Lettre du 4 aoùl 18C6.

ment par Garcia Moreno lui-même, répondait à son tour « qu'il serait tenté de croire à une vengeance personnelle si la nouvelle de l'assassinat répandue avant l'événement et l'insistance des réfugiés pour obtenir de la cour suprême la mise en accusation de leur victime ne trahissaient un complot de la secte'*.» Des démarches faites pour empêcher cette exécrable iniquité, pas un mot. A Lima, le chargé d affaires de l'Equateur restait plus qu'indifférent aux cyniques projets des réfugiés, des avocats et des juges. Il insinuait même que Garcia Moreno « ferait bien de ne pas exciper de son titre de plénipotentiaire pour décliner la compétence du tribunal, mais de constituer un fondé de pouvoirs et de soutenir le procès, » ce qui, vu le parti pris des juges, eût inévitablement amené sa condamnation.

Quant aux libéraux, même catholiques, tout en jetant les hauts cris contre l'assassin de Garcia Moreno, ils trouvaient l'occasion excellente pour récriminer contre la victime. « Ils étaient contraints d'avouer que cet homme extraordinaire, par ses fautes innombrables, ses scandaleux abus de pouvoir, avait une grâce spéciale pour se faire abhorrer. Malgré cela, ils n'auraient jamais cru qu'à l'Equateur, on pût avoir recours au poignard pour se venger 2. «Les faux bonshommes ! jamais sans doute ils n'ont entendu parler de l'altcMitat du 23 juin 1863, ni de l'assassinat du commandant Matos! Ils ne se rappellent que les « scandaleux abus de |)ouvoir de Garcia Moreno » contre l'innocent Maldonado et les non moins innocents pirates qui, à coups de sabre et de revolver, avaient capturé le Guayas et mis l'Equateur à deux doigts de sa perle. Il a une grâce spéciale pour se faire exécrer de ces faux conservateurs, cet

' l-cllre du 4 août 18GG.

^ El Asc^inato y los llr.puilu.in.,.., (Juilo IbGO, l'ii^'- -.

homme héroïque qui les a vingt fois sauvés du radicalisme, en exposant sa vie pour défendre la leur !

Trop grand pour relever l'indifférence des diplomates et l'insolence de ces ingrats, Garcia Moreno, guéri de ses blessures, reprit la mer pour se rendre au Chili, bien que ses amis lui annonçassent que d'autres conjurés l'attendaient à Valparaiso et que, du reste, le gouvernement chilien refuserait d'admettre un plénipotentiaire incriminé juridiquement pour tentative d'assassinat. Les radicaux avaient répandu ce faux bruit à dessein d'empêcher une mission qui devait accroître la considération et la gloire de leur ennemi.

Le président du Chili, ses ministres, les personnages distingués de la capitale, reçurent l'illustre ambassadeur avec tous les égards dus à son mérite personnel ainsi qu'à la haute charge dont il était revêtu. Les journaux du pays avaient raconté ses luttes contre la Révolution, les traits d'héroïque valeur qui l'avaient signalé à l'admiration du monde, son amitié constante pour le Chili, durant ses quatre années de présidence, et enfin l'assassinat dont il avait failli être victime à Lima, de sorte que tous les cœurs lui étaient gagnés d'avance. Le discours qu'il prononça le jour de sa réception officielle fit comprendre aux chiliens qu'ils avaient devant eux non seulement un héros mais un diplomate et un ami : « Depuis longtemps il désirait connaître ce beau pays du Chili, la gloire des républiques américaines, et cependant ni ce désir, ni l'honneur d'être auprès du peuple chilien l'interprète des sympathies profondes de son pays et de son gouvernement, ne l'avaient déterminé à accepter la charge d'envoyé extraordinaire, mais l'espoir de resserrer et de rendre plus intime l'alliance entre les deux pays. Initiateur de cette alliance, bien avant le blocus de Valparaiso par l'Espagne, il voulait concerter avec le Chili les moyens les plus efficaces pour rendre

celte union utile et permanente, assez forte pour assurer à tous une paix honorable, assez intime pour garantir le respect de l'indépendance à l'extérieur, condition essentielle du progrès à l'intérieur. »

' 'Il s'éleva ensuite à des considérations qui firent rentrer dans le néant toutes les accusations d'anti-américanisme dont on le poursuivait depuis quatre ans, «Durant quarante années, s'écria-t-il*, nous avons travaillé contre la nature et nos intérêts les plus chers. La nature a voulu faire de nous un grand peuple sur la portion la plus belle et la plus riche du globe; et nous, au lieu de nous considérer comme les familles distinctes d'une môme nation, nous nous sommes traités comme des étrangers, parfois môme comme des ennemis. Malgré nos intérêts économiques qui se combinent admirablement, puisqu'une région produit ce qui manque à sa voisine, nous avons, au moyen de douanes et de tarifs, mis obstacle à l'échange de nos produits et paralysé Fessor de notre industrie. Mais voici venir le jour où toutes ces inventions d'une politique égoïste apparaîtront à tous, ce qu'elles sont en elïet, inutiles et pernicieuses. Le péril nous a révélé les avantages de l'union. Comme l'éclair et la foudre servent à purifier l'air, l'injuste agression de l'Espagne nous aura donné la cohésion qui nous a manqué jusqu'ici. »

Il réussit parfaitement dans sa mission. Conventions postales, diplomatiques, consulaires; traités d'alliance, de commerce et de navigation ; détermination des principes communs dans les relations internationales : tout fut réglé au plus grand avantage dos parties contractantes. De plus, durant les six mois qu'il passa au Chili^ Garcia Moreno eut l'occasion d'entrer en rapport avec la noblesse et les illustrations de la capilalo. Pailout on

* America Lalina, 29 août 1806.

admira sa science profonde, son noble caractère, et cet ensemble de dons éminents qui font l'homme supérieur. Dans les sociétés savantes où il eut l'occasion de se faire entendre, il étonna par ses vastes connaissances, et surtout par son système de régénération sociale basé sur les lois de l'Eglise, c'est-à-dire sur le catholicisme intégral. La société chilienne se passionna pour ce grand homme qui, tout heureux de rencontrer des cœurs assez chrétiens pour le comprendre et l'aimer, s'y attacha d'autant plus que le libéralisme de son pays l'avait peu habitué à cette bonne fortune. Plus tard, il ne parlait jamais sans émotion de son voyage au Chili '. Tel fut le dernier résultat de cette nouvelle conjuration radicale. Le nom de Garcia Moreno brilla d'un plus vif éclat dans toute l'Amérique, et l'on comprit mieux, à voiries fureurs de la Révolution contre l'ex-président, qu'il était le seul homme dontelle craignît la puissance. Les événements vont prouver que ses instincts ne la trompaient pas.

* II disait même que, s'il se voyait jamais dans la nécessité d'abandonner sa patrie, il se transporterait au Chili avec sa famille. C'était le pays qu'il aimait le plus au monde : il attribuait sa prospérité à sa constitution politique et au génie de Portâtes à qui, selon lui, on aurait dû élever une statue d'or.

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