CHUTE DU PRÉSIDENT CARRION
A son retour du Chili, Garcia Moreno passa quelques jours dans la capitale au milieu de ses amis, rendit compte au président de la mission qui lui avait été confiée, et se retira ensuite à Guayaquil chez son frcre Pablo pour s'occuper de négoce conjointement avec lui. Sans fortune personnelle, et trop scrupuleux pour se faire des rentes aux dépens du public, il ne lui restait d'autre ressource que de travailler pour vivre. D'ailleurs, avec la politique inconsistante du présitlent Carrion et les défiances hostiles du ministre Bustamante, un liomme de sa trempe n'avait plus rien à faire à Quito jusqu'au moment où les conservateurs imploreraient son secours pour arrêter la marée montante du radicalisme. '.
Depuis un an, les principes anarchiqucs, semés dans le pays par les clubs et les journaux de la secte, pervertissaient les esprits. Ressuscitant les questions litif gieuses entre l'Eglise et l'Etat, le gouvernement suspendit l'exécution du concordat pour remettre en vigueur l'inique loi du patronat ecclésiastique pendant (ju'on délibérait sur certaines réformes proposées au Saint-Siège. En vain le délégat apostolique iit-il des
remontrances sur l'illégalité d'un décret qui blessait les droits d'une des parties contractantes, puisque le concordat n'était nullement atteint par une proposition de réforme partielle : aux grands applaudissements des radicaux, Bustamante maintint son décret. Quatre mois après, il excitait leurs colères en rendant au concordat sa force obligatoire. Dans une autre circonstance, il prit fait et cause pour des religieux qui, voulant échapper aux réformes imposées par Rome, n'eurent pas honte de soulever la populace contre leurs supérieurs. Malgré les représentations indignées du délégat apostolique, le ministre insinua qu'on accablait ces pauvres religieux de vexations imméritées et compromit ainsi l'œuvre de la réformation. C'était le retour à ce passé honteux que Garcia Moreno avait voulu empêcher, d'autant plus que le rétablissement des tribunaux civils dans les causes ecclésiastiques, en abolissant la principale des réformes concordataires, assurait aux criminels une impunité presque certaine.
Avec ce gouvernement sans boussole, les révolutionnaires n'avaient pas à se gêner : aussi leurs journaux conspiraient-ils à ciel ouvert contre la religion de l'État et contre l'État lui-même. Montalvo prêchait dans son Cosmopolita l'excellence du paganisme et sa supériorité sur les idées chrétiennes. Les clubistes invectivaient contre le président Carrion et demandaient à grands cris le rappel d'Urbina. A la fin de 1866, leur influence était déjà si puissante, qu'après avoir repris possession du pays par leur incessante propagande, ils se crurent de taille à forcer la porte du corps législatif. Dans la lutte électorale qui précéda le congrès de 1867, ils opposèrent aux modérés de l'école gouvernementale leurs candidats les plus compromis, les Carbo, les Parra, les Endara : le flot anarchiste venait de nouveau battre en brèche les remparts de la
société. Par contre, les conservateurs de Quito, persuadés qu'il était plus que temps de faire rentrer en scène le défenseur de l'ordre, choisirent Garcia Moreno pour les représenter au sénat.
La lutte prit des proportions très graves. Le gouver-
rit ayant eu la faiblesse de permettre la réorganion de la Société républicaine, club anarchiste dissous deux ans auparavant par Garcia Moreno, on vit aussitôt apparaître d'immondes publications, agrémentées d'invectives contre l'ex-président et de tendres sentimentalités pour le gouvernement de Carrion, « ce gouvernement moral, respectueux de la loi, assurant aux citoyens le libre exercice de leurs droits, et aux hommes de cœur assez de liberté pour empêcher le retour au pouvoir de la faction sanglante et avilissante dont les seuls moyens de gouvernement sont la torture et l'échafaud '. » A ce certificat de moralité, les électeurs durent croire que la Société Républicaine ainsi que ses candidats vivaient dans l'intimité du président Carrion et de son ministre Bustamante, d'autant plus que ce dernier, en bon libéral, crut devoir se croiser les bras durant la période électorale, afin de témoigner son horreur pour la candidatHre officielle et son religieux respect pour la souveraineté du peuple. Il s'ensuivit que le peuple souverain, invinciblement trompé, vota d'une manière détestable. La chambre des députés, composée de jeunes gens, resta en majorité libérale, mais le sénat fut envahi por les fortes tètes du radicalisme. Toutefois, en dépit d'une opposition forcenée, le nom de Garcia Moreno sortit triomphant des urnes, avec ceux des sectaires urbinistes qui l'avaient tant de fois souillé de leurs immondes calomnies. Tant il est difficile d'égarer les sulfrages, quand il s'agit d'un homme que le pays est forcé d'appeler son sauveur!
' Circulaire de la Socidtf' l\i'j)ultli.cninr, 1800.
Les urbinistes exultaient, non sans motif. Maîtres ilu parlement, n étaient-ils pas maîtres du pays ? Sans courir les chances d'une émeute, ils arrivaient légalement au pouvoir. Les circonstances paraissaient d'ailleurs on ne peut plus favorables pour abattre le président Carrion : Mosquera, leur allié et leur aide au besoin, venait de révolutionner la Nouvelle-Grenade et de se réinstaller à Bogota en qualité de dictateur; au Pérou, les frères et amis jetaient par terre ce qui restait du parti conservateur. C'était le moment d'envoyer Carrion méditer à Cuenca sur les excellences et les avantages du « gouvernement moral et respectueux (^ la loi», pendant qu'on réorganiserait, à coups d'ukases ministériels, le rogne glorieux des Tauras, les contributions forcées, les déportations arbitraires et le martyre de l'Église; mais comme la présence de Garcia Moreno au sénat pouvait ruiner tous leurs plans, ils résolurent dans leurs conciliabules d'invalider son élection. Si Ton objectait que la junte provinciale, juge sans appel en matière d'élection, l'avait qualifié sénateur, on trouverait bien moyen déquivoquer sur la décision de la junte et de l'annuler. Les conservateurs crieraient à l'arbitraire ; on les laisserait crier, et l'ennemi n'en serait pas moins exécuté.
Du reste, afin de préparer les voies aux sénateurs, les radicaux commencèrent à protester dans leurs réunions et leurs journaux contre les iniques arrêts de la junte provinciale. En écartant du sénat Manuel Angulo, le premier élu du peuple, sous prétexte que, membre du conseil général de l'instruction publique, ses fonctions étaient incompatibles avec celles de sénateur, elle avait voulu faire place à Garcia Moreno, « l'inlnis, Fusurpateui" du suffrage populaire, le despote dont l'audace allait jusqu'à forcer les portes du sénat pour recommencer le cours de ses exécutions illégales et san-
glantes. » Afin de rassurer les sénateurs timides, on leur apprenait que « Garcia Moreno, le tyran, le Catilina, la bête fauve, privé de ses sbires, n'était pas plus à craindre que Néron abandonné de ses prétoriens ^ » On pouvait donc l'invalider sans s'exposer. Dans un pamphlet intitulé Le jour du jugement, Montalvo se félicitait de ce que, « après avoir jugé tout le monde, Garcia Moreno allait être jugé à son tour. En dépit de ses grandes œuvres, il a contre lui, disait-il, ses guerres, ses déroutes, les larmes, les ruines du peuple. Son ambition plaide contre son désintéressement, et sa cruauté contre sa religion : il faut le juger sans miséricorde. » Seulement, il avertissait les sénateurs de prendre garde à eux, « car, si pour gagner leurs voix, l'ex-président ne pouvait plus leur montrer l'échafaud, il ferait miroiter devant eux des portefeuilles. » Qu'ils agissent donc avec audace : « les fonctionnaires, l'armée, le gouvernement, sauront faire respecter leurs délibérations. » Connaissant la stupidité des libéraux, Montalvo comptait que le gouvernement prêterait main-forte à ceux qui, pour le renverser, voulaient écarter son plus solide appui.
Garcia Moreno apprit en route que ses ennemis avaient l'intention de l'exclure du sénat et que, s'ils échouaient à la vérification des pouvoirs, ils iraient jusqu'à invoquer contre lui l'exception d'indignité, attendu qu'il restait toujours sous le coup d'une prévention d'assassinat. Non seulement la majorité se déclarait hostile, mais des partisans d'autrefois, dont la reconnaissance aurait dii faire ses ardents défenseurs, le hlchaient absolument, llien que sans illusion sur le verdict à intervenir, il vint occuper son siège à l'ouverlure des chambres, en face des terroristes et des
' Vsurpacion del suffiayiu publico, Quito, août 1867.
trembleurs'. La nomination des dignitaires lui fit comprendre qu'Urbina n'était pas loin. Son factotum, Pedro Carbo, la cheville ouvrière de toutes les insurrections, fut nommé président; Parra, autre agent d'Urbina, vice-président; Endara, le rédacteur du pronunciamento de Quinche, un des graciés de 1864, secrétaire : décidément, le sénat se transformait en club urbiniste.
On vint lire à cette bande de francs-maçons un message fait de lait et de miel. Le président vivait dans les meilleurs. termes avec ses voisins, et, grâces au ciel, la paix régnait aussi à l'intérieur. « Depuis le dernier congres, l'ordre n'avait pas été troublé; rien ne faisait présager la moindre crainte pour l'avenir. Il avait observé de point en point la constitution et les lois, garanti la liberté de tous les citoyens sans distinction de nuance politique, étendu sa main paternelle sur tous les réfugiés, en un mot pacifié la République. Si, malgré ses désirs, la clémence n'avait point embrassé tous les expatriés, c'est que la prudence doit accompagner la générosité. Du reste, à la première preuve de repentir, d'obéissance, et de bonne conduite, les portes de la patrie s'ouvriront pour les recevoir. Du pouvoir extraordinaire dont on l'avait un instant revêtu, il n'avait fait aucun usage ni pour molester les citoyens ni
i Avant son arrivée, les corridors du palais étaient pleins de libéraux et de radicaux qui déclamaient contre l'élection illégale de Garcia Moreno. C'était à qui prodiguerait le plus d'insultes à l'ex-président, q'uand tout-à-coup on entend prononcer son nom. «Est-ce bien Garcia Moreno?» s'écrient tou3 ces braves. C'était lui en efîet qui gravissait les marches du palais. Le silence se fait comme par enchantement, chacun se range pour le laisser passer, et tous mettent la main au chapeau en signe de respect. Garcia Moreno traverse les rangs d'un air résolu et se dirige vers la salle des séances. A son entrée, tous les sénateurs se lèvent pour le recevoir.
pour les déporter hors du pays'. » La bande radicale applaudit à tout rompre, en se disant intérieurement que si ce président débonnaire avait mieux usé de ses droits, elle gémirait en prison au lieu de se pavaner au sénat.
Ces formalités accomplies, on procéda immédiatement à la vérification des pouvoirs. Comme tous ses collègues, Garcia Moreno remit aux mains du secrétaire Endara l'acte officiel de son élection, pour qu'il en fût donné lecture à l'assemblée. Endara, troublé par l'ascendant et le regard de Garcia Moreno, balbutiait et tâtonnait tellement que, de son banc, calme et imperturbable, ce dernier l'interrompit plusieurs fois pour le rectifier. Le lendemain, la commission chargée d'examiner les rapports des juntes conclut à l'admission de tous les sénateurs, sauf du seul Garcia Moreno.
Cependant parmi les sénateurs , se trouvait un homme juste et consciencieux, ennemi politique de l'ex-président, mais ami passionné du droit et de la justice : le docteur Antonio Mata. A peine la commission eut-elle formulé ses conclusions, qu'il les attaqua au nom de la légalité. « Comme moi, dit-il, vous faites profession de soumission absolue à la loi. Sans la subordination complète de la volonté humaine à la loi, il n'y a pas de République, mais l'anarchie érigée en principe. Or, la loi constitutionnelle en matière d'élections législatives, c'est que la junte provinciale seule a qualité pour statuer sur l'admissibilité des candidats élus. Pour infirmer son jugement, il faut en appeler à la cour suprême; à défaut d'appel, ses décision» ont force de loi. Elles sont assimilées dans l'ordre politique au verdict des tribunaux en matière civile et crirainollc Ttijiistes ou abusives, elles sont irréformables,
* Message de i8C7.
sauf recours à la juridiction compétente. Vous êtes donc absolument incompétents, d'après notre législation, pour disqualifier un sénateur qualifié tel par la junte provinciale. Votre droit se borne à déférer son verdict au tribunal supérieur. »
La majorité connaissait parfaitement la loi, mais ces hypocrites prôneurs de légalité ne se gênent nullement pour la fouler aux pieds quand elle contrarie leurs passions. A ce raisonnement d'une lucidité transparente, ils opposèrent de ridicules arguties, des vociférations contre la junte et des invectives contre Garcia Moreno. D'un trait de son inexorable logique, le docteur Mata leur prouva qu'ils battaient la campagne et les défia de traiter la question de droit. Irrités d'une opposition à laquelle ils ne s'attendaient pas, les urbinistes devinrent insolents. L'avocat Mestanza, qui se croyait satirique, affirma que tous les maux de l'Equateur avaient leur source dans le caractère « de certains Équatoriens, doux et humbles de cœur, et par trop évangéliques, toujours disposés à tendre la joue gauche à ceux qui les avaient souffletés sur la droite, et à baiser la main des misérables qui les avaient déshonorés. » Après cette incartade, venait une charge à fond contre Garcia Moreno, dan» le but de couvrir le manque absolu de raison.
Le docteur Mata bondit pour la troisième fois de son siège et lança cette apostrophe qui dut faire baisser les yeux aux plus éhontés : « Je voudrais bien être, mais par malheur je ne suis pas l'homme évangélique dont vient de parler le préopinant. Je n'ai point fléchi le genou devant l'homme qui m'a outragé, ni baisé la main qui m'a fait un afTront. Dans mes veines circule un sang qui ne s'échaufTe que trop vite. J'ai un cœur trop impressionnable et trop sensible à l'injure ; toutefois, au fond de mon âme il y a une conscience, et cette conscience me dit que je suis dans cette chambre pour
y apporter, non mes griefs et mes ressentiments personnels, mais un sentiment de justice que personne n'arrachera tle mon cœur. »
Trois ou quatre sénateurs votèrent avec le docteur Mata l'admission de Garcia Moreno; tous les autres, emportés par l'esprit de vengeance ou la rage révolutionnaire, prononcèrent l'exclusion. Ce déni de justicei ne les empochera pas de dire que la république personnifie la légalité, et que jamais ils ne pardonneront à Garcia Moreno d'avoir violé la constitution et les lois. Cependant, ces tartufes n'osèrent paraître au journal officiel sous les verges du docteur Mata : ils supprimèrent des actes du congrès les discours vengeurs qui les marquaient du signe de l'iniquité, comme le fer rouge imprime sur l'épaule du condamné le stigmate de son crime. Quant au sénateur invalidé, connaissant d'avance le verdict qu'allaient rendre ces grotesques comédiens, il n'avait pas attendu la fin de la pièce pour préparer son retour à Guayaquil.
Une fois débarrassés de Garcia Moreno, le plus ferme appui de l'ordre, les révolutionnaires dressèrent leurs batteries contre l'ordre lui-même représenté par le gouvernement. Deux: petits projets de loi suffirent pour démanteler la forteresse : l'un supprimait la haute police afin de laisser toute liberté aux conspirateurs, et l'autre décrétait la responsabilité des hauts fonctionnaires afin de les intimider en cas de crise et d'isoler le pouvoir. Cela fait, le sénat mit en accusation le président Carrion et son ministre Bustamante, pour délit d'illégalités administratives.
Le président avait le choix entre balayer cette assemblée radicale ou succomber sous ses coups. Au lieu d*agir avec force et décision, il se montra comme toujours irrésolu et inconséquent. Afin d'avoir l'occasion de s'armer de pouvoirs extraordinaires, il miagina je
rie sais quel complot contre la sûreté do l'Etat et déporta cinq ou six individus qu'on disait compromis dans cette conspiration. Flairant une manœuvre du ministre Bustamante, le sénat voulut savoir quels faits avaient motivé ces arrestations, mais le gouvernement répondit qu'il tenait les fils, d'une grave conjuration dont il révélerait les détails en temps opportun. Làdessus, le docteur Mestanza, impatienté, s'écria « qu'il n'y avait d'autre conjuration en train que celle du gouvernement contre le peuple et la constitution ».
C'était une déclaration de guerre. Bustamante se croyant assez fort pour tenir tête au congrès, fit emprisonner Mestanza et cinq autres représentants, ce qui mit toute la capitale en émoi. Au lieu de se rendre, le congrès se déclara en permanence jusqu'au moment où les députés incarcérés lui seraient rendus. Comme il fallait en finir, Bustamante décréta la dissolution du congrès et posta un bataillon aux abords de la chambre pour disperser les représentants en cas de résistance. Mais la loi sur la responsabilité des fonctionnaires avait si bien produit son effet, que le gouverneur de la province, don Mariano Bustamante, bien que proche parent du ministre, refusa de notifier au congrès le décret de dissolution. Durant cet imbroglio, les représentants, furieux de voir les soldats entourer le palais, se répandaient en discours incendiaires contre le despotisme : Carbo invectivait contre Carrion et Bustamante; Angulo exhortait ses collègues à faire bravement leur devoir; un autre rappelait l'exemple des sénateurs romains attendant la mort sur leurs chaises curules. Mais au lieu de coups de fusils, on leur envoya la démission de Bustamante, ce qui les calma durant quelques jours.
Alors, pour échapper aux radicaux que ses concessions avaient rendus tout- puissants, Çan'ion prit' le
parti de s'entourer de conservateurs déclarés, et choisit pour ministre Raphaël Carvajal, Manuel Ascasubi et le général Davallos, tous trois intimes amis de Garcia Moreno. Il fît même offrir àl'ex-président le commandement de l'armée. Celui-ci, pour ne pas compromettre sa responsabilité dans une situation humainement inextricable, répondit « qu'il fallait laisser aux militaires de profession l'honneur des grades hiérarchiques, mais que néanmoins il se mettrait à la disposition du gouvernement le jour où l'indépendance nationale serait menacée. )) Au fond, il n'avait aucune confiance dans la sincérité du gouvernement. « Je me réjouirais, écrivait-il à un ami, de l'installation du nouveau cabinet, si j'avais l'espoir que le président ne se tournera pas de nouveau vers le malheureux Bustamante pour en faire cette fois encore le vrai et unique chef de la république. Ne nous faisons pas illusion : le nouveau ministère fait tout simplement l'office d'un paratonnerre : s'il échoue, il se discrédite, sans profit pour le pays ; s'il parvient à sauver le vaisseau de la tempête, Bustamante l'écartera doucement quand il se croira en mesure de reprendre le gouvernail. Nous assistons à une nouvelle péripétie, et non au dénouement du drame ^ »
En effet, irrité de la volte-face exécutée par le gouvernement, le congrès se vengea en mettant à son ordre du jour l'accusation portée contre Carrion et Bustamante d'avoir violé la constitution dans le conflit avec les députés, ce qui les mit dans un étrange embarras. « La solution de la crise, écrivait à celte occasion Garcia Moreno, va dépendre du verdict de condamnation ou d'absolution que va porter le congrès. L'absolution, c'est la réconciliation des accusés avec les rouges et lé triomphe des bandits d'Urbina. La condamnation ou
* Lettre k M. Léon Méra, 14 octobre 18C7.
J'abdication du président qui se retirera peut-être pour exciter la compassion du sénat, entraînera immédiatement de nouvelles élections sous le gouvernement du vice-président, et c'est peut-être, au milieu de tant de hasards périlleux, ce qui offre le moins de danger. Que si le président et son favori, pour acheter leur grâce, se jettent dans les bras d'Urbina et de ses rouges, cet acte d'inique trahison ne tardera pas à recevoir son châtiment. La crise alors sera violente, mais définitive, et Dieu aidant, nous en sortirons vainqueurs'. »
C'était une véritable prédiction. Pour se sauver et sauver son Bustamante, Carrion n'eut pas honte de proposer au sénat la plus ignominieuse des transactions. Il s'offrit à jeter parterre son ministère conservateur pour lui substituer un ministère libéral et d'opérer des mutations de même nature dans les commandements militaires, si lesjuges consentaient à prononcer un verdict d'absolution. Mais cette indignité hâta le dénouement de cette pièce tragi-comique. Averti de ce qui se passait, le ministre de l'intérieur, Carvajal, se présenta devant le sénat pour demander des renseignements sur ces faits scandaleux, qui lui furent publiquement certifiés par les sénateurs libéraux. Aussitôt les ministres envoyèrent au président leur démission motivée : « Nous n'avons point hésité, disaient-ils, à nous charger du ministère au moment du danger, et nous nous flattions qu'un nouveau programme politique, exposé franchement et loyalement, pourrait terminer la crise, et voilà que l' ex-ministre Bustamante, nous en avons acquis la certitude, recourt aux transactions les plus iniques pour se procurer une honteuse absolution. Devant cette duplicité, source déjà de tant de conflits, nous quittons le pouvoir pour sauver notre dignité et
♦ Lettre à Léon Méra, 26 octobre 1867.
pourvoir au bien de la nation. » Les sous-secrétaires d'Etat, Léon Méra et Vicenle Salazar, joignirent leurs protestations indignées à celles des ministres, et se rçtirèrenl d'un gouvernement « qui se jouait de ses officiers comme il se jouait de l'honneur de la patrie. »
Le président et l'ex-ministre Bustamante, abandonnés et méprisés de tous, se virent alors à la merci de leurs juges. Bustamante fut condamné à la privation de tout emploi public pendant deux ans, et le congrès, par un vote solennel de censure, décerna au président Carrion un véritable brevet d'incapacité qui le forçait à donner sa démission. « En cédant à de pernicieuses influences, disaient les représentants, en sacrifiant la républi([uc à de misérables intérêts de famille, le chef de l'Etat s'est rendu indigne du poste éminent auquel l'a élevé la confiance du peuple. Laisser la présidence en de telles mains serait un immense malheur pour le pays. »
On ne pouvait pas trop plaindre le président ni son ministre, mais il n'en était pas moins vrai que les radicaux arrivaient au pouvoir. Carrion tombé, ceux qui avaient prolité de ses faiblesses pour l'acculer à la déchéance, allaient profiter do leur crédit pour influencer les électeurs en faveur d'L'rbina, et le catholique Equateur, par un effet mei'vcilleux de feelte boîte i\ surprises qu'on appelle le régime parlementaire, était exposé à so réveiller un beau matin, très légalement et très constilulionnellement, en pleine république radicale.
On attendait de jour en jour ce hardi coup d'Etat, sans que personne se sentît de force à l'empêcher, lorsqu'on apprit l'arrivée soudaine et tout <\ l'ait inopinée d,e Garcia Moreno. Ueliré à Guayaquil depuis son expulsion du sénat, une maladie grave de sa petite fille l'avait subitement rappelé dans la capitale. Déconcertés à cette nouvelle, les radicaux du congrès commencent
à se troubler ; les conservateurs courent à Garcia Moreno comme au sauveur que Dieu leur envoie ; peuple et députés le supplient de prendre en mains les rônes du gouvernement et de préserver le pays d'un nouveau cataclysme. Maître absolu de la situation, il n'avait qu'un mot à dire pour déterminer un pronunciamento en sa faveur ; il ne le voulut pas, mais néanmoins il résolut de barrer le chemin à la Révolution, en déjouant le plan des sénateurs radicaux.
Dans un conseil composé de ses amis politiques, Garcia Moreno fit prévaloir l'idée qu'un changemerit de gouvernement, accompli avec promptitude et résolution, rétablirait Tordre et la paix. Le président Carnon, devenu impossible, quitterait le pouvoir et serait remplacé au fauteuil par le vice-président Arteta, qui procéderait immédiatement à l'élection du nouveau chef de l'État. On porterait comme candidat à la présidence don Javier Espinosa, avocat estimé de tous pour son amour de la justice, et de plus excellent catholique. Cette combinaison, goûtée du public et des chambres, rallia si bien conservateurs et libéraux que les urbinistes perdirent toute influence.
Avec son énergie habituelle, Garcia Moreno, chargé de l'exécution du programme, signifia au président que, vu les circonstances, le bien public exigeait sa démission ; et, comme celui-ci résistait aux instantes sollicitations qu'il lui fit ilérativement adresser par Pablo ïîustamante, frère de l'ex-ministre, il lui envoya cet tiltimalum d'un laconisme significatif : « Souvenez-vous que le salut de la république doit l'emporter sur la vie de l'homme qui la mène aux abîmes ! » Enfin, le 6 novembre, Carrion donna sa démission, après avoir acquis la conviction que l'armée ne le soutiendrait pas. Par son ascendant sur les chambres, Garcia Moreno obtint qu'Artcta, en qualité de vice-président, lançât immé-
diatement le décret convoquant les électeurs pour la nomination du nouveau président. Le nom d'Espinosa fut accueilli avec un tel enthousiasme par tout le peuple que les radicaux n'osèrent pas même lui opposer de concurrent. Un mois aprè's, la crise était terminée et le nouveau gouvernement installé pour dix-huit mois, c'est-à-dire jusqu'à l'achèvement de la période constitutionnelle.
Le 25 décembre, de retour à Guayaquil, Garcia Moreno écrivait à un ami : « Je reviens de Quito, où je suis allé voir ma petite fille qui se mourait. Vous savez déjà pourquoi la Providence m'a conduit dans cette ville. Le candidat que j'ai présenté, le catholique et vertueux Javier Espinosa, a été accepté avec enthousiasme, même par un certain nombre de rouges. Les élections, terminées le 21 de ce mois, ont ramené la concorde et la paix. Nous pouvons nous vanter d'avoiile meilleur des présidents. Notre pauvre Equateur, ajoutait-il, vient de traverser sans secousse une crise qui pouvait aboutir à une guerre civile désastreuse ^ >►
Comme tous les conservateurs, disons, en terminant ce chapitre, que si, dans ces conflits d'incapables el d'ambitieux, la guerre civile n'a pas ensanglanté le pays, c'est encore une fois grâce à l'énergie du héros chrétien qui jamais ne voulut pactiser avec les principes ou les hommes de la Révolution.
* Lettre à don Félix Luque. Voir Verdadera siluacion poliUca. Lima, 1875, page 8.