‹ Garcia Moreno, président de l'ÉquateurChapitre 47 sur 67 · LA CONSTITUTION · texte numérisé non relu

LA CONSTITUTION

Garcia Moreno considérait la constitution comme l'àme d'une nation ou le grand ressort de sa vie morale et matérielle : aussi pensait-il avec raison que Dieu n'a pas laissé aux utopistes le soin de constituer et de reconstituer au gré de leurs caprices ni les nations ni les familles. Auteur de sociétés humaines comme il est l'auteur de l'homme, Dieu a dû les pourvoir d'organes constitutifs essentiels, dont les philosophes et les politiques doivent tenir compte dans leurs essais de réforme. Quel Ilippocrate, après avoir étudié le corps de l'homme, forma jamais le dessein de le constituer à nouveau ou de le réorganiser pour améliorer sa santé ? On peut modifier le tempérament, assouplir le jeu des organes, mais supprimer ou déplacer ces organes, il faut être fou pour y penser. Il n'entrait donc nullement dans l'esprit de Garcia Moreno de faire une constitution nouvelle, mais de rendre à l'Equateur sa constitution normale et divine, c'est-à-dire la constitution catholique, en l'adaptant à la forme républicaine, dont les peuples de l'Amérique se montrent généralement les fervents admirateurs.

Vrai politique chrétien, Garcia Moreno croyait que

Dieu a envoyé son Fils sur cette terre pour gouverner les nations aussi bien que les âmes; que par conséquent la vraie constitution des peuples a pour auteur Jésus-Christ, et pour formule le code évangélique. Au sommet du corps social, l'Eglise épouse du Christ, dépositaire de sa puissance et de ses trésors, à savoir la vérité, la justice, l'ordre et la paix, trésors dont elle est la dispensatrice auprès des peuples ; au-dessous de cet organe principal, de ce cœur du monde, l'Etat armé du glaive, chargé premièrement de défendre l'Eglise contre les méchants afin d'assurer sa liberté d'action, c'est-à-dire la libre communication de ses biens au peuple, et secondairement de pourvoir au bicn-otrc matériel de la nation, afin que les enfants de l'Eglise jouissent du surcroît promis à ceux qui cherchent avant tout le règne de Dieu et sa justice. Cet organe secondaire s'unit à l'Eglise comme le corps à l'àme, et de leur fonctionnement régulier dépend le bon ordre des états, la prospérité des sociétés et la liberté vraie des individus '.

Or cette entreprise, si naturelle et si simple, do doter un peuple chrétien d'une constitution chrétienne, peut à bon droit passer pour l'œuvre la plus audacieuse, d'autres diront la plus extravagante de Garcia ^îoreno. La Hévolution atellemenl travaillé, pénétré, etcrétinisé les esprits depuis un siècle, qu'ils ont oublié jusqu'à la notion j)remière de l'organisme social. Us éliminent de cet organisme le rouage principal, l'Eglise, source des biens fondamentaux, qui sont la vérité et la justice ; ils déplacent ensuite l'organe de la souveraineté civile, en faisant du peuple sujet un souverain absolu, et naturellement les sociétés n'ayant ni tète ni cœur, ni Dieu

• Vovoz l'encyclique dt; I-i'uii XIII de ConHlilulionc civitiUum

ni maître, deviennent la proie des révolutionnaires qui s'en partagent les lambeaux. Ainsi laRévoIiition salanique exploite les peuples au nom du libéralisme et de l'indépendance. Déjà, en 1869, l'Kfiuateur avait usé sept constitutions plus ou moins antichrétiennes et antisociales; tous les états américains se faisaient gloire de dater de 1789, et de calquer leurs constitutions sur la Déclaration des droits de l'homme. Quant à l'Europe, au lieu de remonter le courant révolutionnaire, elle se séparait de plus en plus du Christ et de son Eglise. Les nations encore douées des organes essentiels à la vie, comme l'Autriche, Tltalie et l'Espagne, les brisaient à leur tour. La Révolution avait eonijuis les deux mondes, abattant partout les autels du vrai Dieu, pourotTrir aux adorations des peuples sa criminelle et sanglante déesse : la Liberté.

Certains catholiques même des plus influents, n'échappaient point à linfatuation libérale. Ils ne craignaient pas de vanter des constitutions politiques basées sur l'abominable doctrine de la souveraineté du peuple, même sur la subordination de l'Église à l'État qu'ils auraient voulu déguiser sous l'hypocrite formule de l'Eglise libre dans l'Etat libre ; comme si deux puissances indépendantes pouvaient coexister et fonctionner dans l'unité du mécanisme social. Il faut être de son temps, disaient-ils, et ne pas rompre avec la civilisation moderne! Cet état de convulsion, de révolution, de destruction, pour tout dire en un mot, cet état sauvage, ils l'appellent la civilisation moderne, et peu s'en faut qu'ils ne préfèrent ces constitutions d'où Jésus-Christ est banni aux chartes chrétiennes de Charlemagne et de saint Louis !

L'Église infaillible avait le devoir de foudroyer ce libéralisme d'État, la grande hérésie du XIX" siècle. Dans ses encycliques et l'admirable Syllabus qui les

résume, Pie IX condamna les thèses favorites des libéraux, à savoir « que l'Eglise doit se réconcilier avec la civilisation moderne, c'est-à-dire avec les principes de 1789 qui en forment l'essence; que, de nos jours, la religion catholique ne doit plus être considérée comme la religion de l'Etat à l'exclusion de tout autre culte ; que la liberté des cultes et le pouvoir de manifester publiquement ses idées et ses opinions ne conduit nullement à l'immoralité et à l'indifférentisme ^ ». Sans doute, la prudence conseille parfois pour éviter un plus grand mal de tolérer l'erreur, mais à la condition de ne point ériger cette tolérance en droit, ni surtout de vanter comme un progrès l'état d'un peuple assez décrépit et maladif pour bannir de sa constitution Jésus-Christ et son Eglise.

La Révolution lacéra le document pontifical, ainsi qu'un taureau furieux met en pièces le drapeau rouge du toréador. Pour la calmer, les catholiques Hbéraux affirmèrent que Pie IX a condamné le libéralisme uniquement pour sauver le principe, mais qu'en fait toutes ces théories d'un autre âge, inapplicables aujourd'hui, ne tirent pas à conséquence ; ils allèrent jusqu'à prétendre avec un célèbre personnage anglais, que le Syllabus n'avait aucune valeur dogmatique, et ne devait pas même être considéré comme un document pontifical. Cette condamnation des doctrines libérales leur causa un tel désapj)ointement, qu'au moment du concile du Vatican ils s'opposèrent à la définition de l'infaillibilité pontificale, afin de ruiner [)ar la base l'édifice du Syllabus et réconcilier ainsi, disaient-ils, la religion avec le monde moderne.

* Syllahiis df 18G4, prop. 77 ii 80. l/l-'m-vrliquc linmnvlalr. Dri, de XJ'.ou XIII, npiTs un*! iiia^'iiifi(|iii! cxposilioii des principes qui doivont rt'^'ii- les sociétés chi'élicnncs, vise et explique ces propositions du SylUtbus.

Un homme écoutait cependant avec amour et respect les enseignements de Pie IX : c'était Garcia Moreno. En lisant les commentaires de certains catlioliques sur le Syllabus, il s'écria navré de tristesse : « Ils ne veulent donc pas comprendre que si le Syllabus reste à Tétai de lettre morte, les sociétés sont finies, et que si le pape nous remet devant les yeux les vrais principes sociaux, c'est que le monde en a besoin pour ne pas mourir ». La constitution de Garcia Moreno, absolument conforme aux principes du Syllabus, fut la réfutation péremptoire des assertions scandaleuses émises par les libéraux, sur l'impossibilité de restituer à l'Eglise ses droits sociaux, et par conséquent sur l'inopportunité du Syllabus. A ce point de vue, l'acte vraiment extraordinaire de Garcia Moreno mérite l'attention des catholiques, surtout des hommes d'Etat.

Au frontispice des constitutions issues de la Révolution, les législateurs inscrivent le nom de la divinité nouvelle : le peuple souverain. En tête de sa constitution, Garcia Moreno grava ces mots majestueux de nos anciennes chartes : « Au nom de Dieu, un et trine, auteur, conservateur et législateur de l'univers, la convention nationale a décrété la présente constitution ». C'était se séparer radicalement des rationalistes de toute nuance, condamnés dans les quarante premiers articles du Syllabus, lesquels n'admettant d'autre Dieu que la nature, s'adjugent le droit de constituer une nation sans tenir compte de la révélation surnaturelle, ni de l'Eglise, son interprète K Pour Garcia Moreno, le

* Un arlicle du Titre I portant « que la souveraineté ou le droit de gouverner conformément à la justice réside essentiellement dans la nation », semblerait contraire aux droits primordiaux de l'Église. Mais il faut remarquer que la souveraineté de la nation doit s'exercer conformément à la justice, c'est-à-dire aux lois de Dieu et de l'Église, et non d'une manière indépendante. Cette for-

Dieu vivant ou la sainte Trinité, le Dieu de l'Eglise catholique, est le législateur suprême, et par conséquent aucune puissance en ce monde, impériale, royale ou populaire^ n'a le droit de légiférer, si ce n'est en son nom et sous sa dépendance.

En conséquence, le premier article de la constitution déclare «la religion catholique, apostolique et romaine, religion de l'Etat à l'exclusion de toute autre, et la maintient en possession inaliénable des droits et prérogatives dont les lois de Dieu et les prescriptions canoniques l'ont investie, avec obligation pour les pouvoirs publics de la protéger et de la faire respecter ». C'est la reconnaissance solennelle et effective de la royauté du Christ et de son Eglise. Je dis effective, car depuis quarante ans, les entrepreneurs de constitution dans l'Amérique du Sud avaient tous déclaré le catholicisme religion de l'Étal, mais pour l'enchaîner plus facilement à l'État, en la dépouillant de tous ses droits et privilèges. La constitution équatorienne, en stipulant qiie l'Église jouirait de tous les droits et prérogatives que lui assurent les lois de Dieu et les prescriptions canoniques, authentiquait ofiiciellement le concordat libérateur, et l'abolition de toutes les entraves au moyen desquelles le pouvoir civil restreignait ou annulait l'action du clergé. L'Église reprend son rang de reine, possède, administre ses biens, surveille l'enseignement, organise ses tribunaux, convoque des synodes et des conciles, choisit ses pasteurs, en un mot, remplit sa mission divine sans avoir à craindre les appels comme d'abus et les refus d'Exeqitatur. C'est l'union intime de l'E-

mula n"nvîiit d'aiilro Iml qu<! d'airirmor la forme i(''piil>licaine do rÉlnt, aflimiation qu'il partil. nécessaire d'accoiiUicr poiu- ne pas voir reparallnî les tli^îses sur le « protccloral français » et « l'Anti- Aiiirricaiiisnie » puis, h. leur suite, les << deux larrons » aussi désireux qu'autrefois de pêcher en eau trouble.

glise et de l'État telle que la formule le Syllabus par la condamnation formelle des propositions contraires '.

Mais cette union vitale, il fallait en assurer la perpétuité, et pour cela écarter du pouvoir les hommes de discorde. A cet elîet, dans l'article de la constitution relatif aux droits des citoyens, Garcia Moreno introduisit cette clause « qu'on ne peut être électeur ou éligible ou fonctionnaire à un degré quelconque sans professer la religion catholique ■» ; comme cette exigence paraissait exorbitante à certains députés libéraux, on répondit « qu'il ne faut pas se contenter de déclarations j)latoniques, mais tirer hardiment la conséquence des principes posés. Si l'on peut exercer les droits de citoyen sans être catholique, il s'ensuivra qu'un juif, un protestant, un renégat, pourra devenir magistrat, professeur, ministre ou même président de la République, et, sans que ni la loi ni le peuple puissent s'y opposer, infiltrer au cœur de la société des principes immoraux et impies qui bientôt la conduiraient à sa ruine. Ainsi Rocafuerte avait-il profité de son passage au pouvoir pour introduire à l'Equateur des instituteurs protestants et favoriser la propagande biblique. L'unité religieuse est l'honneur et le bonheur du peuple équatorien ;. il ne faut point permettre aux impies de semer la zizanie au sein de ce peuple. Comment les nations catholiques laisseraient-elles entamer chez elles l'unité de foi, alors que les souverains de Londres et de Pétersbourg font l'impossible pour unifier sous le rapport religieux leurs sujets de Pologne et d'Irlande?» Les opposants s'emportèrent jusqu'à pronostiquer des réactions et des vengeances, en cas de nouvelles révolutions politiques. « Quand l'autorité ecclésiastique jouit d'un pouvoir excessif, s'écria un orateur, comme

* Voir le Syllabus, prop. 30 ùoO.

autrefois dans certains pays d'Europe, il suffit d'un moine pour propager la réforme dans ce pays >;. Garcia Moreno bondit sur son banc en entendant cette menace et ce sophisme historique. « Il faut élever, répondit-il, un mur de séparation entre les adorateurs du vrai Dieu et ceux de Satan. La crainte de la persécution en cas d'invasion radicale est une crainte vile et ignominieuse. Jamais pareille crainte ne nous empêchera d'aflirmer la vérité catholique dans toute son intégrité. Quant à la réforme protestante, elle n'a point eu pour cause l'excessive autorité de l'Eglise, mais les passions d'un moine orgueilleux et de princes débauchés. En proclamant le libre examen, Luther n'a point déclamé contre des excès d'autorité, mais contre l'autorité elle-même. »

Cet article fondamental fut voté à l'unanimité, moins deux voix. Le mur de séparation dont avait parlé Garcia Moreno atteignit toute sa hauteur par l'adoption d'une autre clause déclarant « déchu de ses droits de citoyen tout individu appartenant à une société prohibée par l'Eglise ». Rien de plus logique : si l'on écarte des urnes et des emplois le simple rationaliste qui n'adhère point à l'Église, à plus forte raison le franc-maçon qui jure de la détruire ! La constitution enlève les droits de citoyens à l'ivrogne, au vagabond, à l'interdit, au banqueroutier, au repris de justice : aucun de ces dégradés n'est aussi nuisible à la société que le sectaire occupé du matin au soir à en saper les fondements. Toutefois, il fallait de l'audace à Garcia Moreno, pour barrer le chemin aux chevaliers de l'équcrre et du triangle, elles déclarer indignes du plus petit emploi sur ces pauvres montagnes, alors qu'ils trônent dans tous les ministères, à Paris, à Londres, h Hruxellcs, à Berlin ! Dès ce jour, au sein de leurs conciliabules, le nom de Garcia Moreno ne sera plus prononcé qu'au milieu des revolvers et des poignards.

L'État catholique constitué, il s'agissait de restaurer le pouvoir civil, amoindri ou annulé par les théoriciens du libéralisme. D'après eux, le pouvoir est un ennemi qu'il faut mettre dans l'impuissance d'agir, par cette excellente raison que la Révolution, mère du désordre, ne craint rien tant qu'un pouvoir suffisamment armé pour réprimer ses crimes. Ce qu'il lui faut, c'est la liberté du mal, la liberté de la presse poussée jusqu'au cynisme brutal, la liberté des clubs impies, la liberté des sectes immorales, la hberté de conspirer au grand jour contre les gouvernements établis. Ces libertés, elle les prône comme des droits imprescriptibles ; si le pouvoir attaqué par elle ouvre un œil ou lève un bras pour se défendre, elle crie qu'on attente à la sainte liberté des peuples. L'idéal d'un chef d'État, c'est un soliveau installé sur un fauteuil ou sur un trône pour contresigner chaque jour, sans mot dire, les décrets souvent stupides et quelquefois criminels d'une cohue d'idéologues qu'on appelle le parlement souverain. Sous ce beau régime, l'anarchie alterne fatalement avec la dictature. Elle broie légalement les peuples jusqu'au jour où l'instinct de conservation produit un homme assez fort pour rétablir l'ordre, c'est-à-dire pour saisir les rônes quand les chevaux se cabrent et entraînent le char à l'abîme. Il fallait donc à tout prix, pour sortir de cet état précaire, donner au pouvoir exécutif les moyens de défendre la société contre les perturbateurs.

Il y a d'abord les perturbateurs d'en haut, autrement dit représentants du peuple ou législateurs. Autrefois le chef de l'État, assisté d'un conseil d'hommes sages, exerçait personnellement l'autorité législative. Si ses ordonnances paraissaient peu conformes à la justice ou à l'intérêt général, les magistrats chargés de les appliquer lui faisaient d'humbles remontrances ; si, en dépit des remontrances, le pouvoir dégénérait en tyrannie,

le pontife siipr^^me, gardien de la justice et de la morale, faisait, à son tour, des représentations au souverain ; si enfin, le despote s'obstinait dans sa voie, le pontife l'arrêtait en déliant ses sujets du serment de fidélité. La Révolution a inventé un moyen tout à fait radical d'empêcher le souverain d'édicter de mauvaises lois : elle la dépouillé du mandat législatif pour le conférer à un parlement indépendant de toute autorité civile, ecclésiastique ou divine, tyran à sept ou huit cents têtes, déclaré inviolable et irresponsable, libre de fouler aux pieds, les droits de Dieu et de l'Eglise, de la famille et de l'individu. Et cet absolutisme parlementaire, le plus formidable engin du despotisme que le monde ait jamais connu, on le présente au peuple comme un type de gouvernement libéral. C'est le chef-d'œuvre de la duperie révolutionnaire.

• Garcia Moreno opposa des digues au pouvoir des chambres. En accordant à l'Eglise la jouissance de ses droits et privilèges canoniques, il enlevait aux j)arlcmentairesle thème ordinaire de leurs abus de pouvoir. Si, dans tous les pj^ys, les législateurs s'obligeaient à respecter les lois de Dieu et de l'Eglise, la tribune serait souvent muette. De fait, les congrès de l'Equateur n'avaient à délibérer que sur des questions d'ordre temporel. Ne traitant plus comme les nôtres, de omm re scibili, quelques mois leur suffisaient tous les deux ans pour régler les aflaires courantes. Même dans les questions purement civiles, la nouvelle constitution réfréna l'omnipotence du congrès en attribuant au gouvernement un droit de veto sérieux et efficace. .Ius(iuc-lù, si le président refusait de sanctionner une loi votée par les deux chambres, les représentants pas- 8ai(înl h une seconde délibération: et, s'ils maintenaient la loi malgré les objections du président, celuici n'avait <iu';\ s'in(;liiu'r ou à déuiissiouniM-, comme

tous nos chefs d'État républicains à qui Ton signifie d'avoir à se soumettre ou à se démettre. La constitution modifia ces dispositions en ce sens que le veto du président renvoyait la loi au futur congrès. Après un intervalle de deux années, les circonstances étaient changées, les passions calmées, les esprits plus éclairés, et l'on s'étonnait souvent du dissentiment qui avait existé.

Restait à se précautionner contre les perturbateurs d'en bas, anarchistes de profession, entrepreneurs de pronunciamentos. Afin d'entourer le gouvernement de coopérateurs fidèles, on l'investit du droit de nommer ou de révoquer tous les dignitaires de l'ordre civil et militaire, ministres, conseillers d'État , gouverneurs de provinces, de cantons ou de simples communes. L'armée releva aussi du pouvoir exécutif, qui reçut plein pouvoir de l'organiser et de la distribuer sur tout le territoire selon qu'il le jugerait convenable. Quant aux magistrats de l'ordre judiciaire , le gouvernement intervenait dans leur nomination conjointement avec le congrès. Lorsque tout le personnel administratif, civil, militaire et judiciaire ne fait qu'un avec le chef de l'État, les malfaiteurs se sentent déjà mal à l'aise. ('.crtain<»s dispositions ajoutées au code pénal , en armant le gouvernement d'une force nouvelle, leur donnèrent aussi à réfléchir. On a vu comment les tentatives de rébellion restaient impunies ou par la trahison des juges ou par l'insuffisance des lois. Garcia Moreno proposa et- fit adopter les modifications suivantes : «Il y a rébellion et sédition dans le fait de la résistance à main armée ou d'occupation d'une partie du territoire. Les dépositaires de l'autorité ou les employés qui directement ou indirectement auraient pris part à la rébellion ou à la sédition, seront jugés comme coupables de trahison. » Les tentatives de rébellion ou de

sédition, non suivies d'effet pour un motif indépendant de la volonté de leurs auteurs, étaient punies de peines sévères; enfin, les membres des sociétés secrètes, déclarés coupables, parle seul fait, de tentative de rébellion. Ces peines épouvantèrent d'autant plus les révolutionnaires, que la constitution, pour leur ôter tout espoir de s'y soustraire, conféra au gouvernement le droit, en cas d'insurrection, de mettre le pays en état de siège, avec faculté, pendant ce temps « d'ordonner des visites domiciliaires, d'appréhender les personnes suspectes et de les transporter à l'étranger, de s'emparer des armes et munitions, de prohiber les publications ou fermer les cercles qui lui paraîtraient dangereux pour l'ordre public, d'augmenter la force armée et de mettre la garde nationale sur pied, d'imposer aux fauteurs de désordre des contributions de guerre, et de faire juger militairement les auteurs, complices ou simples auxiliaires dans l'acte d'invasion ou de sédition ». Aux libéraux qui trouvaient ces mesures trop énergiques , Garcia Moreno fit observer que les pouvoirs extraordinaires conférés par l'état de siège sont consignés dans toutes les constitutions sérieuses ; or, si partout le gouvernement doit être armé contre les séditieux, « à plus forte raison dans les républiques hispano-américaines, où la rébellion contre l'autorité, passée à l'état chronique, devient pour certains spéculateurs le gagne-pain ordinaire. Il faut armer le gouvernement pour défendre les honnêtes gens. Ce serait un crime do lier les mains au pouvoir, par respect pour des voleurs et des assassins de profession. »

Les politiciens de la llévolution ne manqueront pas de placer ici leur éternel sophisme contre les pouvoirs forts, dangereux toujours, disent-ils, parce que toujours les dépositaires peuvent eu abuser. Il ne s'agit pas de savoir si le elief de ri'.hit peut abuser des pouvoirs rc-

mis entre ses mains, mais si ce pouvoir lui-même est excessif. Autrement, sous prétexte d'abus possible, il faudra supprimer l'autorité paternelle, l'autorité conjugale, l'autorité judiciaire et même l'autorité religieuse. Ce q^u'il convient de faire, c'est de se précautionner contre les abus possibles, ainsi que le fit Garcia Moreno dans sa constitution, A son entrée en charge, lé président devait, en présence du peuple, faire le serment solennel de respecter la constitution et les droits des citoyens. Pour l'éclairer et le guider dans ses décisions, il était assisté d'un conseil d'Etat composé des ministres et de plusieurs dignitaires de l'ordre civil, judiciaire et ecclésiastique, sans l'avis desquels il ne pouvait prendre aucune mesure grave, donner ou refuser sa sanction aux actes législatifs, déclarer la guerre , nommer les agents diplomatiques et autres principaux fonctionnaires, enfin déclarer l'état de siège. De plus, le président, responsable de ses actes devant le congrès, pouvait être mis en accusation, soit pendant la durée de ses fonctions, soit les deux années suivantes. Aller plus loin, c'est annihiler le pouvoir et créer par le fait môme l'abus qu'on veut éviter, en donnant tout pouvoir aux terroristes de la rue ou aux terroristes du parlement.

Les pouvoirs du président déterminés, il s'agissait de remédier à l'instabilité du gouvernement, ce vice caractéristique du régime républicain. A l'Equateur, le président siégeait quatre ans, selon la loi sacro-sainte des États-Unis, que les états du pacifique vénèrent comme un fétiche. Son mandat expiré, le président ne pouvait briguer la réélection, quels que fussent ses services ou ses mérites. Les députés et les sénateurs naissaient et mouraient tous les deux ans, c'est-à-dire à chaque législature. On arrivait ainsi au mouvement perpétuel, si cher aux ambitieux ; au vote perpétuel, le

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vêve des brouillons et des émeutiers ; aux révolutions sans fin, à la décrépitude progressive, comme Tavait fait remarquer Garcia Moreno au congrès de 486o. Il ne craignit donc pas de rompre avec le système américain: «Le président, dit la nouvelle constitution, élu pour six ans, rééligible pour une seconde période, ne pourra être investi d'un troisième mandai qu'après un intervalle de six autres années. Les députés seront également élus pour six ans et les sénateurs pour neuf, les uns et les autres renouvelables par tiers tous les deux ans. » Aisi délivré du fléau des élections continuelles, le pays put utiliser le génie d'un homme d'Etat, sans craindre néanmoins de le voir s'éterniser au pouvoir.

Telle nous apparaît, dans ses grandes lignes, la constitution de Garcia Moreno , constitution catholique oii l'autorité divine et humaine se donnent la main pour travailler de concert au bonheur éternel et temporel du peuple, le plus magnifique effort qu'on ait fait depuis cent ans, et même depuis la réforme protestante, pour réagir contre le paganisme révolutionnaire. Quel état aujourd'hui reconnaît officiellement l'Eglise du Christ avec ses droits et prérogatives, et se soumet à la loi de Jésus-Christ, promulguée, expliquée et appliquée souverainement par le pape? Cette charte nouvelle, son œuvre et celle des députés, Garcia Moreno en fit l'œuvre et la gloire du peuple entier par la ratilicalion qu'il sollicita des collèges électoraux. Ce plébiscite dépassa son attente. Quatorze mille électeurs contre cinq cents acclamèrent la constitution catholique, et montrèrent qu'au milieu do l'apostasie générale des nations, ils si» trouve encore sur la lori'o un peuple clii'élien.

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